Bernard Aubertin

Le peintre voleur de feu et pyromane

 

 


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« Je suis un pyromane invétéré. Mon message, c’est le feu. » (Bernard Aubertin).

 

Certains sont hantés par l’azur, l’azur, certains par le bleu quitte à s’y dissoudre, comme Yves Klein pris tout entier dans une aventure spirituelle. Bernard Aubertin lui est hanté par le rouge et par le feu.


Sa guerre du feu il va d’abord l’amener à fuir la peinture, abstraite ou pas, qu’elle soit lyrique ou expressionniste, figuratifs nouveaux ou pas, École de Paris ou pas, pour se plonger dans les gouffres les plus intempestifs du rouge. Il n’aime ni ce qu’il fait, ni ce qu’il voit dans les expositions et le monochrome révélé à 27 ans, début 1957,  par Yves Klein le sauve de sa stagnation.


« Face à ses tableaux, (…), j’eus une révélation : la couleur libre, pure… (…). Il me fallait être un peintre monochrome». (Bernard Aubertin).

 

Rouge, sang, éléments primordiaux du ventre de la terre qui le conduiront aux clous, au feu, aux brûlures intérieures.
Il fuit la conception métaphysique, pour l’exaltation du matérialisme le plu rude.
Le rouge est devenu sa marque identitaire, son éthique exigeante.

 

Certes il utilise aussi d’autres couleurs, mais son fleuve d’origine dans lequel il se baigne toujours, est le rouge, dans lequel il s’est investi presque physiquement, allant toujours plus loin en juxtaposant des couches épaisses de peinture, appliquées souvent au couteau

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Par la monochromie incessante, par la répétition de ses œuvres au fil des ans, car un tableau clou des années soixante est le même que l’actuel, Aubertin recherche en fait « une connaissance de lui-même et au travers de cela de l’univers. »
Pour lui « le rouge restitue l’essence dynamique du monde. »
Bernard Aubertin a toujours, et de manière inflexible, recherché la densité du réel, et non pas les chemins de traverse de l’abstraction.
Il veut aller vers l’élémentaire de la matière, qui est pour lui la constitution du monde. La vibration de ses couleurs uniques, rouge surtout, parfois noir, argent, gris, marron, blanc et or, doit par leur vibration dire l’essentiel de l’univers.


« La caractéristique de mon œuvre est d’abord, « la composition sérielle et l’ordonnance régulière de ses tableaux ». (Bernard Aubertin).

 

Ses monochromes, en particulier les rouges, seront plus tard agrémentés d’une série de clous, minutieusement plantés et répartis comme une forêt ordonnée tels des soldats, pour donner de la lumière et de l’ombre à ses œuvres.
Il va adjoindre aux clous, bien d’autres matériaux, fils de fer, dos de cuillère et d’allumettes qu’il enflamme, pour embraser la toile et laisser la fumée imprégner la surface et dessiner des formes.


« Planter 3000 à 5000 clous par tableau-clou, brûler 8468 trous pour un tableau-pyropoème, superposer 100 couches de peinture rouge sur une toile, témoignent de ma volonté d'aller au bout d'un engagement. En agissant ainsi, je n'ai pas cherché à exhiber les quantités énormes de travail, mais à neutraliser la superbe de l'artiste. »

(Bernard Aubertin).


Il va pratiquer « le feu en lévitation » dans ses sortes de performances pour tenter d’approcher « une flamme dans l’espace. »
Ce sont ses séries de peintures de «  feu ».

 

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La quête du rouge

 

 

Il faut évoquer et invoquer le parcours de ce moine-soldat de la couleur rouge et de la non-peinture, lui le dernier témoin, l’ultime survivant de cet engagement total vers la monochromie. Fidèle à jamais à ses convictions,il a un poids essentiel dans l’histoire de la peinture contemporaine.

La Galerie Jean Brolly aura été celle qui l’aura tant défendu et fait reconnaître.

Il est né à Fontenay-aux-Roses en 1934. Tenté par l’aventure de la peinture il a fait l’école des métiers d’art à Paris qui préparait pour être professeur de dessin, dessinateur d’affiches ou de meubles.


Après bien des tâtonnements, des déceptions concernant l’état de la peinture contemporaine dans lequel il ne se reconnaît pas, tout entier tendu dans une éthique intransigeante, il fait donc en 1957 la rencontre capitale d’Yves Klein, qui lui révèle le pouvoir envoûtant des monochromes. Pour lui cela ne sera pas le bleu, trop spiritualiste, mais le rouge enraciné à la terre en fusion, au concret, au réel.

 

« Pour moi, c’était la vie. Le rouge, couleur du sang, du feu, de l’amour, de la passion, de l’énergie. Le travail de la monochromie était un combat avec la couleur, avec la matière. Je faisais des monochromes crépi avec des dents. Sur la surface. Monochrome. Réduction. Radicalité. »

 

Il réalise alors ses premiers monochromes rouges structurés par des touches épaisses réparties avec la paume de la main.

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En 1960, il découvre que cette structure peut être rendue avec des clous, présentés têtes ou pointes en haut sur du bois.
Sa pratique évolue à partir de 1960, date à laquelle il commence ses « tableaux clous », où la structure peut être rendue avec des clous, présentés têtes ou pointes en haut.


Il va ensuite utiliser des vis ou des pitons qu’il recouvre de peinture rouge, couleur considérée par l’artiste comme la plus appropriée pour diffuser l’énergie. La couleur rouge recouvre et unifie tous ces clous tournés vers le celui qui regarde. Les clous portent, libéré et non crucifié, le rouge. Les clous sont alors l’équivalent des touches des peintres.

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En utilisant des allumettes qu’il enflamme, vont naître en 1961 les « Tableaux-feu. » qui pour lui sont « une mise en cendres de la peinture. ».

 

« Au début je plantais mes allumettes dans des planches de bois comme j’avais fait pour les tableaux clous. Je faisais l’empreinte de la forme pour loger mes allumettes dans les trous. Et puis, j’ai fait quelques essais. Et j’ai pensé que le bois risquait de brûler et les trous à la longue de se resserrer. J’ai alors réalisé les empreintes dans des plaques d’aluminium fixées sur planche de bois. Une façon aussi de refléter le feu. »

 

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Cette même année, il rejoint le groupe Zéro de Dusseldorf un groupe de peintres allemands, composé d’Otto Piene, de Heinz Mack, de Günther Uecker. Il restera quinze ans en résidence parmi eux en Allemagne, multipliant les recherches et les performances. Avec ses amis du groupe Zéro il partage la méfiance de la langue picturale.
Les recherches du groupe prennent en compte l’espace, la science, les nouveaux matériaux, la technologie.
Loin de la métaphysique propre à Yves Klein, il s’attache « à la nature des choses », à la captation de l’objet, « au parti pris des choses », comme le disait Francis Ponge. La peinture est pour lui un matériau et il se méfie des sentiments, des expressions, du lyrisme, même de l’abstraction lyrique qu’il repousse.


« L'art n'est pas l’expression, c'est la connaissance. Vous n'avez pas quelque chose à dire, vous ne pouvez être " (Bernard Aubertin).

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Le rouge est mis

 

« Un coup de poing sur la table : du rouge, du rouge, du rouge ! Énergie transmise… Le feu restitué. » (Bernard Aubertin).

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Pour Aubertin, la peinture monochrome est la meilleure façon de se libérer du geste forcément subjectif du peintre et cet ainsi, « libérer un espace pur et une énergie vitale anonyme. »
Le rouge devient une valeur prophétique de libération. Il est tout entier tendu vers l’espace, le temps, le mouvement, l’énergie, fondements de l’univers pour lui.


Tout cela est  perceptible dans les détails, les différents effets, les vibrations de matière, la lumière ambiante, l’angle de vision, les reliefs, les débordements de matière.

Il attribue à la couleur rouge et le « feu de lévitation », une matérialisation de la dynamique du monde et de « la flamme dans l’espace ».


Et en 1962 il réalise ses premiers livres brûlés. Ainsi il veut matérialiser la trace du temps. Le feu en est l’outil révélateur, par ses brûlures, son bois calciné, et ses fumées. Il a du ainsi brûler plus de 500 livres !
Aubertin les considère comme autant de manifestations de la puissance de matériel d'art.
Prométhée à sa façon il travaille le feu et le redonne aux autres, leur parlant de l’éphémère et du besoin incessant d’une quête d’essentiel pour saisir l’univers, d’une pureté à comprendre.

«Mon travail livre des messages empreints d’humanisme et je souhaite qu’il induise une réflexion lucide sur le monde. »

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Mais il espère un nouveau regard sur la peinture, par l’inachèvement voulu du tableau, par l’éphémère, la répétition comme une volée de réel :


«  Je souhaite, que le spectateur comprenne que je peins des tableaux qui sont le résultat d’une inlassable répétition. Je voudrais que le spectateur ne s’arrête pas à l’aspect plaisant du tableau, au choc émotionnel que lui procure la vision de la couleur seule, en bref, qu’il ne prenne pas pour œuvre achevée, à contempler, ce qui n’est qu’un moment de peinture ».

 

Plus récemment, il réalise la série Collatéral, œuvres  de collages sur papier où l’artiste essuie son couteau en divers endroits sur le support, selon un système logique.
Il revient maintenant à ses «tableaux-feu» qui sont autant de feu de naufrageurs de la réalité, avec le hasard créatif des flammes, les dessins mystérieux des fumées, des traces de suie, grignotant même les murs et les cimaises. Il veut ainsi rejoindre l’éphémère de la création.


Dans le beau catalogue de sa grande l'exposition rétrospective en mai 2013, au Musée d'Art Contemporain de Nice qui succédait à celle mémorable du Palais de Tokyo, à Paris en 2012, il est écrit au frontispice ces phrases qui sont sans doute sa profession de foi :

 

« Bernard Aubertin a les yeux rouges. Il voit rouge, il a des cornes.
Ses cornes font des trous dans tout ce qui résiste.
Il est pyromane.
À la lueur rouge du feu, il laisse éclater sa joie comme un ballon rouge à la mention du dernier acte de la « comédie humaine ».
Dans sa solitude obsessionnelle, il cloue son art à la croix des châssis.
Après son passage, nul stigmate, nulle cicatrice.
Son athéisme est teinté de folie.
SES YEUX ROUGES TRAVERSENT L’AVENIR. »

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Tout est ainsi dit pour saluer ce voleur de feu qui ne veut pas être un voleur de flamme!

 

Gil Pressnitzer

 

Sources: site galerie jean brolly

Catalogue Mamac Nice

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Bibliographie

 

daniel abadie, in cat. "tout feu tout flamme", galerie tornabuoni, paris, 2012

melania gazzotti in cat." bernard aubertin, le feu et le rouge", bettini & c° gallery, vicence, 2010

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Date de mise à jour 24/05/14