Jean Michel Atlan

Le labyrinthe des signes et des mystères

 

 

Atlan


« Si je me perds dans les bois, c’est pour gagner la forêt » (Dotremont).

 

Jean-Michel Atlan est le peintre des énigmes et, dans un monde qui ne veut que des réponses rapides et non des suggestions à déchiffrer patiemment, sa peinture n’a pas le retentissement que devrait avoir cette œuvre unique, étrange et visionnaire.


Une approche de son univers pourrait être ce court extrait d’un de ses poèmes :

 

Machine à déchirer la nuit
Nous avons recouvert le visage des jours
Murmure demeuré vivant
Oriflamme de la furie des étés
Atlan, 1940 (Des mots pour un orage)

 

Atlan demeure un peintre français marginal, car inclassable. Il est impossible de le caser dans un des nombreux mouvements picturaux de son époque des années cinquante, aussi il faut aider à le faire sortir d’un certain oubli qui retombe sur lui. Car son œuvre déroute encore, lui qui écrira :

« c’est mon destin d’abandonner les routes trop publiques, car quand les sauterelles arrivent il vaut mieux planter sa tente ailleurs. Et la mode en peinture fait bien plus de ravages que les sauterelles » (Lettre aux amis japonais, novembre 1959).


Sa peinture emprunte plus au monde magique des mythes, des légendes immémoriales océaniques, ou de la mystique juive, qu’à l’univers balisé de l’histoire de la peinture. Lui, l’autodidacte venu par ricochet à la peinture, est attentif à l’ouvert, tressaillant comme un animal aux aguets aux frémissements secrets de la terre, aux mystères primordiaux.


Il les restitue dans une peinture nouée, encadrée par des noirs intenses comme des vitraux, archaïque et palpitante.

Une sorte d’obstination de rythmes, presque affligés, parcourt ses peintures. Sa peinture si originale par ses visions, dense, difficile, peut faire penser aux magies de Paul Klee, à ses alphabets symboliques, mais Atlan n’a pas l’humour tendre de Klee, ni sa géométrie de douce marelle des labyrinthes magiques.
Atlan n’avait pas l’esprit d’enfance, mais celui des aubes de l’humanité.

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Atlan semble faire autant des oracles que des peintures. Il réalise un rituel de possession par ses tableaux, une cérémonie initiatique étrange.
Et jamais il ne voulut se laisser enfermer dans une école, un style, comme L’École de Paris ou le mouvement Cobra, ou l’expressionnisme abstrait. Il ne se considérait ni comme un peintre abstrait, ni comme un peintre figuratif.


« Je ne suis ni abstrait, ni figuratif (..) Les formes qui nous paraissent les plus valables tant par leur organisation plastique que par leur intensité expressive ne sont à proprement parler ni abstraites, ni figuratives ».
Sa peinture est un assaut contre le réel, une transgression du langage artistique habituel pour créer un univers de formes curieuses, préhistoriques. Les figures dansantes qui peuplent ses tableaux sont l’expression des forces cosmiques qui l’attirent. Ainsi son plus célèbre tableau La Kahena 1958, la devineresse en arabe, est un élan prophétique à base de danses sacrales. Et le simoun, vent chaud des sables, balaie son œuvre.
« La danse tord les membres de l’espace et du temps » (Christian Dotremont.)

Atlan veut communiquer avec l’élémentaire des grandes puissances cachées. Des rouges, des bleus, des noirs, qui parcourent intensément l’écorce des choses obscures.
Cette danse aux formes si ondulantes était pour lui « ce rythme primordial à l’origine du souffle de la vie… Et qui insuffle le sacré dans la peinture »
Atlan donne une vision à décrypter des ombres de toutes nos cavernes, et le flambeau de sa peinture éclaire en tremblant nos mystères initiaux.
Sa figuration primitive lui ouvre les portes des grottes intimes du sacré.
Et l’apocalypse, qu’il peint parfois, est bien une révélation, une osmose entre tous les éléments primordiaux, eau, air, feu.


Il se définissait entre un érotisme diffus et la pensée magique, et une mystique agnostique prégnante.
« Mes préoccupations magiques et mystiques se retrouvent dans ma peinture. J’ai toujours été intéressé par deux pôles : l’érotique et le magique. »

Ses formes lascives, de bien étranges danseuses, qui ondulent parfois, ses totems presque africains passent dans ses toiles. Mais il nous apparaît plus comme le grand intercesseur vers les signes et les rythmes fondamentaux de la nature.

 

Son ami, le philosophe Emmanuel Levinas disait de lui qu’il prêtait
« Un mode d’existence nouveau, métabiologique et métaphysique à cette vie plus vivante que la vie attentive à ses propres reflets dans le peint. »

 

La force barbare de sa peinture est encore vivante, violente, mais sans fausse violence, se référant au plus profond de l’imaginaire et du passé.
Atlan aura autant fait de la magie que de la peinture.
il aura mis en mouvement les « rythmes de vie », et ses tableaux demeurent comme des cœurs qui battent toujours.
« Mes formes sont vivantes » clamait Atlan, oui elles le sont encore.

 

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Une vie de voyageur de l’imaginaire

 

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« Je ne suis pas abstrait ni du point de vue du climat de mes œuvres, ni du point de vue « exécution ». Une forme m’intéresse seulement quand elle vit (ou alors quand j’ai réussi à la faire vivre) et alors elle n’est plus abstraite : elle est vivante ! » Jean-Michel Atlan.

 

Cet étonnant voyageur de l’imaginaire aura eu une vie faite de tentatives pour voir l’au-delà du réel, il l’aura payé de périodes de misères intenses, de reconnaissance plus que tardive, et d’incompréhension profonde de sa démarche.

Jean-Michel Atlan naît le 23 janvier 1913 à Constantine en Algérie dans une famille juive aisée, étudiant la mystique juive suivant les traités de la Kabbale et du Zohar. La culture judéo-berbère va l’imprégner toute sa vie, et les silhouettes de totems qui hantent ses toiles viennent aussi de cet imaginaire.

 

Jean Michel Atlan étudie au Lycée de Constantine. Son frère Pierre meurt brutalement en 1924.

Il vient à Paris en 1930 à 17 ans, pour étudier la philosophie à la Sorbonne. Mais sortant de son petit univers algérois il découvre la vie tumultueuse de Paris et il se passionne plus encore pour la politique et déjà pour la peinture. Son diplôme d’études supérieures est consacré à la Dialectique marxiste. Il devient même occasionnellement garde du corps de Léon Trotski en 1933!
Il prépare l’agrégation, tout en enseignant au Lycée Condorcet et dans divers lycées de province, comme Laval, jusqu’en 1940, avant d’être révoqué par le gouvernement de Vichy en application des lois anti-juives.
Avec son épouse Denise qu’il vient de rencontrer, il s’installe en juillet 1941, dans un atelier, au 16, rue de La Grande-Chaumière. Dans ce quartier voué à la peinture, naît sa vocation picturale au contact des autres peintres du quartier.
Atlan commence à peindre, mais de façon tout à fait autodidacte et personnelle, en 1941, en pleine guerre et pendant l’occupation, lui traqué par les nazis.


Ses premières œuvres sont influencées par le courant expressionniste abstrait. Fidèle à ses idéaux, il contacte la résistance, mais se fait arrêter par les nazis le 9 juin 1942. Il est condamné à mort et emprisonné à la prison de la Santé un an et demi, mais il évite le poteau d’exécution en se faisant passer pour fou avec un parfait talent de dissimulation. L’incroyable est que cela fonctionne grâce à des complicités, mais il est interné à l’hôpital Sainte-Anne.
Là dans son isolement, il apprend véritablement à dessiner et à peindre, et aussi à composer des poèmes et à contempler les fragiles frontières entre folie et raison.
Le 18 août 1944, il est libéré et se lance à nouveau dans la résistance, son autre frère Paul est tué lors du débarquement en Provence.
A la libération il est véritablement un peintre, formé dans la solitude et la douleur.

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Il publie un petit volume de poésie en 1944, Le sang profond, et expose pour la première fois à la librairie-galerie de l’Arc-en-ciel, rue de Sèvres.
Jean-Michel Atlan a de nombreux admirateurs et amis dont Hans Hartung, Schneider, Pierre Soulages et Serge Poliakoff et surtout Gaston Bachelard, Benjamin Fondane, Jean Paulhan et Marcel Arland.

En 1945, sa rencontre avec Gertrude Stein qui visite son atelier à Paris va être déterminante. Celle-ci montre à Londres et à New York les œuvres qu’elle achète et lui ouvre les portes de ses amis collectionneurs.
Il illustre Description d’un combat de Kafka et expose à la Galerie Maeght.
Mais cela ne sort Atlan ni de la misère, ni de l’indifférence du milieu artistique à son égard. Il vit misérablement, repeignant sur ses anciennes toiles. Il détruit aussi beaucoup d’autres œuvres qu’il juge inabouties.
Malgré un bout de chemin avec le mouvement Cobra, il reste ignoré, sauf au Japon, où en 1953 il peut exposer et influencer les jeunes calligraphes.


Son père meurt en 1954.
En novembre 1956, enfin, il expose seul à la galerie Bing à Paris, et il connaît un succès étonnant. Et il peut enfin vivre de son art.
Il se retire en 1958 dans l’Yonne dans une maison qu’il a pu acheter.
Il décède dans son atelier, d’un cancer foudroyant le 12 février 1960 à Paris.

Le Musée National d’Art Moderne de Paris lui a consacré une rétrospective en 1963 de plus de deux cents œuvres, et le Musée de Tel-Aviv fera de même en 1964.
Ce n’est qu’en 1980, au Centre Georges Pompidou, que la véritable reconnaissance d’Atlan a pu s’établir.

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Le visage caché des jours anciens et magiques

 

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« Les formes qui nous paraissent aujourd’hui les plus valables, tant par leur organisation plastique que par leur intensité expressive, ne sont à proprement parler ni abstraites ni figuratives. Elles participent précisément à ces puissances cosmiques de la métamorphose où se situe la véritable aventure. (D’où surgissent des formes qui sont elles-mêmes et autre chose qu’elles-mêmes, oiseaux et cactus, abstraction et nouvelle figuration.) » Jean-Michel Atlan.

 

La peinture radicale, puissante, d’Atlan doit se laisser apprivoiser. Et pour cela, il faut l’appréhender avec ses propres mots :

Œil devenu la proie du songe
Aussi demeurons-nous voilés de larmes…

 

Il était un merveilleux dessinateur et il a rendu ses lettres de noblesse au pastel, technique qu’il a beaucoup utilisée.
L’œuvre d’Atlan se divise en plusieurs périodes. Elle comprend une première période de 1941 à 1954 où s’affirme sa manière de peindre, mais avec une production encore restreinte. Mais la plus aboutie va de 1954-1955 jusqu’à sa mort en 1960. Il réalise alors des grands formats. Le style d’Atlan arrive alors à pleine maturité, lui permettant ainsi de produire des toiles majeures.

Son langage est certes proche d’un expressionnisme abstrait, parfois du Groupe Cobra.

 

Mais lui bâtit un univers de signes, avec des rythmes répétitifs, comme formules magiques ou mantras, lui qui était si ouvert aux mondes asiatiques et à leur spiritualité.
Ses toiles peuvent sembler ésotériques, comme si une alchimie inconnue se déroulait sur ses tableaux, souvent semblables, souvent fermés sur eux-mêmes avec leurs figures repliées sur leur mystère, nouées dans l’obscur des choses.

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Une sorte de suite lyrique se déroule de toile en toile. Il s’abreuve à des sources lointaines et souterraines allant de l’Océanie à l’Assyrie, et surtout au monde judéo-berbère.
Ses hiéroglyphes du temps sont traversés de signes noirs profonds, comme une incantation du passé par des icônes oubliées.


À première vue, on pourrait ne voir qu’un primitivisme simple, avec des formes et des couleurs élémentaires, mais tout est gestuel dans sa composition, et une musique profonde en sourd.
Il voulait que de ses œuvres émane la vie. Par une esthétique presque rudimentaire,
Il va vers un chant symbolique voulant rendre compte de tous les rythmes intérieurs de la terre.
Un appel vers l’humain se fait entendre, émouvant, solitaire.
Son œuvre est existentielle, et l’apparente abstraction n’est que suite de signes magiques.

 

Cet alphabet symbolique rencontre de très anciennes histoires dont Atlan a conservé la mémoire.
Ses tableaux le plus souvent sans titre, laissent parfois passer des évocations : Mexique, Le Minotaure, Saragosse, l’Oiseau de feu, la Kahena, Deborah, Zohar…

Atlan utilise la matière presque brute, comme la glaise de la création.
Et cette violence enserrée, ses formes répétées d’œuvre en œuvre, rendent immédiatement reconnaissable ses tableaux. Il fait danser les couleurs dans le champ délimité d’un espace encadré de noir.


«Moi je pars souvent d’une tache de couleur et surajoute après le trait noir… »

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En moins de quinze ans de peinture, de 1945 à sa mort en 1960, il restitue de manière charnelle les énigmes du monde.
Atlan, profondément sensible, aura enregistré tous les tressaillements intérieurs qu’il aura tenté d’emprisonner dans ses filets de lignes noires épaisses et menaçantes.

 

De son monde enclos se sont échappées couleurs, prophéties et questions sans réponses s’adossant sur les profondeurs de l’inconscient.
Il semble raconter inlassablement le drame de la destinée.
Le philosophe Jacques Derrida saura le comprendre et pénétrer les profondeurs de sa peinture, car Atlan refusait souvent  de s’expliquer, de se commenter.

Il disait seulement ceci :
« Une forme m’intéresse seulement quand elle vit, ou alors quand j’ai réussi à la faire vivre, et alors elle n’est plus « abstraite », elle est vivante. » (Lettre d’Atlan à Michel Ragon, 1995).


Ses idéogrammes de la vie cachée, nous révèlent dans sa peinture un autre monde, une autre énigme proche de l’incantatoire.
Sa peinture déroule une longue suite de litanies et de rythmes, marqués par une poésie sous-jacente.
Bachelard parlait de « rosée rêveuse » à propos des toiles d’Atlan.
Elle continue à sourdre sous nos yeux.
« Le peintre est avant tout un danseur, un danseur abstrait qui s’élance dans l’espace de sa toile et qui ne peint pas seulement avec ses yeux, mais avec le mouvement de son corps et de ses muscles. Le peintre, comme le danseur doit capter les rythmes essentiels, respirer avec eux. « (Lettre d’Atlan à ses amis japonais, novembre 1959).
Sa peinture hallucinée chemine hors du temps, comme un tourment des temps anciens. Elle demeure à jamais notre part d’étrange.


Pour lui la peinture aura été « une aventure qui met l’homme aux prises avec les forces irréductibles qui sont en lui, et hors de lui, le destin et la nature ».
Il faut la recevoir comme telle.

 

Gil Pressnitzer

 

Source : Atlan : premières périodes, 1940-1954 Henry-Claude Cousseau,

 

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Bibliographie

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Atlan par Michel Radon
Atlan, mon ami, 1948-1960 par Michel Ragon, éditions Galilée 1989
Atlan, essai de biographie artistique par Bernard Dorival
Atlan grand format, de la couleur à la lettre de Jacques Derrida, Gallimard, 2001.
Atlan-Polieri : Topologies, Hazan, 2008
Atlan : premières périodes, 1940-1954 Henry-Claude Cousseau, Editions Adam Biro ,1989.

 

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Date de mise à jour 20/01/2013