Laissons parler à nouveau Christian
Bobin:
"Puis je parle avec DIDIER CROS. Il est muet au presque, c'est un bon signe,
un signe certain pour reconnaître les vrais peintres : leurs lèvres
sont mangées de charbon. Un trait de fusain, pas plus. Toute
leur intelligence passe dans leur oeuvre. Je parte enfin avec les tableaux
de Didier Cros.
Longtemps. Dans le train du retour, encore, le regarde la beauté de ces
états du coeur, de cet homme dans l'essai de ses forces, le
regarde la colombe de sang rouge, dans la cage de peinture...
Au début, Didier Cros. Il peint, Didier Cros. Il peint tellement qu'il
le sait presque pas parler. Quand il parle, il manie les phrases comme les
haches, en bûcheron, il en aime retomber la moitié sur
ses pieds, une vraie catastrophe.
Il y a des peintres qui vous commentent
pendant des heures, et très
bien, la peinture qu'ils n'ont plus le temps de peindre.
Didier Cros salit set doigts avec des couleurs, ça lui suffit.
Je l'aime bien, le bûcheron maladroit.
J'aime aussi le mouvement de sa peinture, vous comprenez : qu'il soit en mouvement
dans sa peinture, qu'il ne se repose pas dans un style comme Madame Récamier
ou Madame de Staël sur son divan.
Cela fait dix ans qu'on vit ensemble,
lui dans TOULOUSE, moi au CREUSOT. Il me regarde écrire, je
le regarde peindre.
On s'écoute. On est déjà rentrés ensemble dons
un petit livre, aussi dans un catalogue. C'était au temps où je
croyais possible d'écrire sur la
peinture. Maintenant je sais que ce n'était pas possible.
I l me dit, Didier Cros, tiens, je l'envoie mes femmes par la poste.Vous,
dans ce livre,vous en découvrez une dizaine.
Moi, il m'en envoie cinquante, soixante. Une femme c'est beaucoup pour une maison.
Alors soixante ...
Elles envahissent la boite aux
lettres, puis, de fil en aiguille, la la cuisine, la chambre, le
salon. Bon, je me dis, on va noter, les progrès de la
maladie, l'etat des lieux au jour le jour.
Pas écrire sur la peinture, mais sur les altérations de la peinture
en moi. Raconter comment elles dansent avec moi ces mignonnes- et si je fais
un bon ou un piètre cavalier. Je marque à chaque fois l'heure
et la date. Et puis j'arrête: je les quitte, les danseuses, je
divorce.
La rumination du temps, la perte apparente du temps. Quand j'étais petit,
je me souviens, j'avais adoré ce que l'on m'avait appris du système
digestif de la vache; elles mangent deux fois?
Une fois elles engloutissent
l'herbe jusqu'aux ténèbres de leur estomac, une seconde
fois elles la font revenir sur la langue. C'est effroyablement long
cette histoire, et sans cette lenteur pas de bon lait blanc.
Didier Cros, quand il va vers
la peinture, il est comme une vache. Il mâche
et remâche ses couleurs. Quand je vais vers un texte,
je suis comme une vache, je rumine tous mes mots d'encre pure sans ça.
Donc il nous fallait quelqu'un qui mâche et remâche le
papier, le fil, l'encre et le plomb.
Alors, voilà, vous avez le résultat en mains, un petit morceau
de beurre frais fait à la maison, vous pouvez l'étaler
sur les tartines du songe.
Il est de longue conservation,
il ne tournera pas, on a bien travaillé,
je crois"
Pages publiées avec l'accord de
Bobin.
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