L'École Toulousaine de 1950
par Henry LHONG

Hugon, les vieux cargos à Bordeaux
1965
Le 9 décembre 1950, dans ce Marienbad désolant
qu'était
le Palais des Arts de Toulouse, s'ouvrait le Salon « Présence-1 ».
On ne pouvait choisir un plus judicieux titre. Pour la première
fois sans doute, de jeunes artistes unis par la camaraderie, déjà liés
en groupe puisque, depuis un an et plus, ils exposaient dans des galeries
toulousaines, décidaient d'affirmer leur présence et
de l'affirmer ensemble.
L'esprit qui les animait, c'était sans doute ce désir qu'ils
avaient en commun de briser les cadres étriqués de la Province,
de ne plus se vouloir, sinon des peintres toulousains, du moins uniquement
des peintres de Toulouse, avec tout ce que cette expression peut contenir
de folklore aimable et de repliement sur soi, mais au contraire des peintres
tout court, se posant en peintres des problèmes de leur époque
et prenant leurs leçons, leurs modèles, chez les plus
grands Picasso, Braque, etc...
Un grand poète, d'ailleurs, ne s'y était pas trompé et
ces jeunes gens pouvaient, à juste titre, s'enorgueillir de cette
lettre qu'il leur avait adressée, griffonnée sur papier bleu,
et qui comprenait cette phrase : « Je vous fais confiance. » Elle
se terminait par « mon coeur est avec vous » et
elle était
signée Blaise Cendrars.
Les peintres ? C'étaient Jacques DE BERNE, Raymond CLERC-ROQUES,
Andrée CHOCARD, Noël COURROUY, Geneviève DUBOUL, Louis
DUGUY, Jacques FAUCHE, Jean HUGON, Pierre IGON, François JOUSSELIN,
André MARFAING,
Jean MICOINE, Pablo SALEN, Daniel SCHINTONE, Pierre SAINT- PAUL.
Il y avait
aussi des sculpteurs et nous parlerions d'eux bien volontiers si notre
propos était
la sculpture.
On aurait sans doute beaucoup étonné ces jeunes artistes
si on leur avait dit qu'ils formaient un groupe constitué, ayant
en commun une facture, une technique ou une position à l'égard
de la Peinture.
Le seul lien, à leurs yeux, paraissait être l'amitié.
Mais avec le recul on est frappé de voir quelle était alors
la communauté de leurs recherches, on est frappé de voir
combien, plus fortes que les différences, étaient lisibles
les parentés.
Ils avaient presque tous en commun une palette janséniste :
des noirs, des bleus, des terres, des violets.
Ils avaient en commun aussi le goût de l'architecture rigoureuse,
un peu sèche, toute une esthétique qui ne reniait pas
l'apport des Cubistes.
Ils étaient tous figuratifs, certes, mais on sentait, à la
façon qu'ils avaient d'enserrer le sujet dans un réseau
rythmique
aux cadences précises, une tension pour atteindre à la picturalité pure
ou, en tout cas, à la « déréalisation
du sujet.
Par une sorte de synchronisme troublant beaucoup plus que par influence,
ils participaient d'un « expressionnisme
misérabiliste » qui s'imposait à Paris avec
le lancement de Bernard Buffet, lequel venait de peindre quelques-unes
de ses toiles majeures.
Et telle toile d'Igon, par exemple son crâne de bœuf de 48-49,
telle toile de Fauché de la même époque s'inscrivent
très honorablement dans cette tendance dont nous parlions.
Ce synchronisme prouve bien ce que nous avancions tout à l'heure, à savoir
que ces peintres ne vivaient plus à la seule ombre des clochers
toulousains mais se voulaient bien présents dans les problèmes
de la peinture de l'époque.
Cette sécheresse, ce jansénisme, ce goût de Port- Royal étaient
heureusement tempérés par une dimension
poétique et une sorte d'élégance innée, un
peu maniériste, qui est peut-être le propre de tout art
languedocien.
Et lorsqu'on revoit, avec le recul, des toiles de cette époque,
on est beaucoup moins frappé par leur audace que par leurs nuances,
la subtilité des accords sourds, les nuances fines des palettes,
la sûreté des mises en page. Même ceux parmi eux qui
ne renonçaient pas à la couleur l'utilisaient avec race,
reniaient tout clinquant.
Des peintres, ai-je dit, au coeur des problèmes de leur époque.
Les années 50, c'est la grande montée de l'Abstraction en
France, ou plutôt sa diffusion dans le public, c'est aussi la grande
polémique autour de l'Art Sacré.
C'est pourquoi on comprendra mieux que la deuxième manifestation
du groupe ait été précisément,
en mai 1951, une exposition d'Art Sacré et qu'on ait vu voisiner
avec leurs oeuvres, dans le vénérable
et bel Hôtel des anciens Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem,
des compositions de Manessier, les maquettes de Fernand Léger pour
l'Église d'Assy et un chemin de Croix de Léon Zack.
Six mois
plus tard, d'ailleurs, M. l'abbé Casy-Rivière, « curé de
plusieurs paroisses dans le pays de Foix » pour reprendre une
phrase dédicatoire de Montherlant, demandait à Igon, Clerc-Roques
et Fauché de décorer, à La Bastide-de-Besplas, son église.
Mais nous voici en 1954, avec l'exposition « Rencontres »,
magistralement organisée par Robert Aribaut et Ch. P. Bru. Nos peintres
commençaient à choisir des voies
différentes. Le temps où ils se groupaient pour présenter
leurs toiles était passé.
C'était
les amateurs et les critiques qui prenaient la relève, preuve qu'ils
s'étaient affirmés, qu'ils avaient apporté une
sensibilisation notable des milieux artistiques toulousains aux problèmes
picturaux.
Ils restaient toujours « les jeunes peintres ». Mais
ils avaient trouvé un public.
Que reste-t-il après 15 ans de cette flambée ?
Sûrement
pour quelques-uns d'entre nous qui en avons été témoins,
une nostalgie de cet esprit de groupe, que l'on n'a plus retrouvé par
la suite, parce qu'il venait des peintres et uniquement d'eux.
Aussi, et
surtout, un bilan très positif des aventures individuelles. Car
c'est à présent
en termes d'individus qu'il convient, de parler.
Si la plupart d'entre
ces artistes ont quitté notre ville - Marfaing, Jousselin, Saint-Paul,
Hugon, Micoine, Duguy, De Berne, etc. - quelques-uns d'entre eux ont
choisi de rester en Province et c'est d'eux maintenant que nous allons
parler.
Entre les toiles très sombres du début et
celles, plus colorées, où les blancs, les gris et les noirs
s'harmonisent avec bonheur à des couleurs pures, que peint actuellement
Daniel SCHINTONE, il y a une constance : celle de l'arabesque
très nettement influencée par l'estampe japonaise et aussi
une probité, une délicatesse,
un amour de la belle matière, du beau métier, qui ne
le quitte pas.

Schintone Pluie d'été,
1969
Son thème favori, c'est la Femme, splendidement fière de
son corps, harmonieuse, sensuelle, flexible, qu'on voit souvent au premier
plan des toiles, déhanchée, la pose donnant tout son
prestige au bassin.
Elle est parfois entourée de chevaux, elle participe à des
fêtes, où le masque, les guirlandes, les lumières
jouant sur la soie des cheveux ont leur part et une belle part.
Monde raffiné,
où des correspondances
subtiles jouent entre des paysages et des personnages, entre le ciel,
la mer et des corps nus.
Monde que sûrement n'aurait pas renié Baudelaire, en quête
d'un pays où tout serait « Luxe, calme et volupté."

Parce qu'ils sont eux aussi figuratifs, faut-il rattacher à l'École
Toulousaine de 1950, des peintres comme
Michel GOEDGEBUER et Christian SCHMIDT ?
L'un et l'autre n'ont pas eu avec le groupe dont nous parlions des
attaches aussi précises que SCHINTONE.
Ils sont d'une génération intermédiaire entre celle
des Maîtres et nos amis.
GOEDGEBUER, entre 43 et 47 avait déjà fait un long séjour à Paris, à l'Atelier
de la Grande Chaumière.
Quant à Christian Schmidt, en 1950, il faisait déjà figure
d'aîné et menait de front
ses deux activités de critique et de peintre.
Notons d'ailleurs à l'actif
de ce Janus éclairé qu'il fut un des premiers à défendre
le groupe Présence et à en
souligner l'importance dans un Journal de l'époque (La République »,
octobre 49).
Ce qu'ils ont en commun tous les deux, c'est d'être des Hommes du Nord
qui, non seulement se sont acclimatés en Languedoc mais sont devenus
des Méridionaux
enthousiastes. Et si nous les incluons dans L'École de 1950, c'est
parce que c'est à peu près à cette époque-là qu'ils
s'imposent (exposition SCHMIDT - GOEDGERBUER. Galerie M. Œuillet,
avril 1950).
Michel Goedgebuer est d'abord un peintre des paysages
et également
des animaux. Excellent graveur, possédant une rare maîtrise,
il est aussi un dessinateur et un gouachiste de, talent. Ses paysages sont
extrêmement terriens,
lourds de vie animale, et lui aussi, pendant longtemps, a préféré aux
prestiges de la couleur, une palette plus retenue.
Dans ces dernières toiles, en revanche, on sent passer un nouveau
souffle lyrique, qu'accentue un chromatisme tout nouveau chez lui, très
libéré.

Christian SCHMIDT, lui, qui se dit volontiers plus
Méridional
que nature essaie de rendre dans sa peinture l'éblouissement
permanent qu'il ressent devant le soleil, la mer bleue, les cieux d'Espagne
ou d'Italie qui savent prendre des teintes d'outrance.
Il y a chez lui un goût violent de la couleur, de la pâte,
un grand plaisir à peindre des empâtements sableux, à rendre
cet aspect rugueux et chatoyant des choses méditerranéennes.
Si comme chez Schintone, on sent chez lui de l'hédonisme, un intense
plaisir, celui-ci est quand même d'essence différente. Subtil
et feutré, comme murmuré chez l'un, il devient, direct, violent
et enthousiaste chez l'autre dans une peinture qui affirme sans cesse une
réelle présence et un tempérament.

À l'intersection de la Figuration et de l'Abstrait,
il faut sans doute placer Jacques FAUCHE, un des peintres les plus doués
de sa génération.

Parti d'une figuration très stylisée, très hiératique,
dans laquelle on pouvait déceler un graphisme qui devait beaucoup
aux arts figés : l'Egypte, l'Art Roman, Jacques Fauché a évolué vers
une peinture luministe, dont la technique pouvait rappeler le pointillisme
de Seurat.
Sa ligne, à la fois précise et racée, sa palette et
sa façon
de poser la couleur en lui donnant le velouté de la gouache font
de lui un peintre que l'on reconnaît tout de suite, en dépit
de son évolution.
Les amateurs toulousains ont eu récemment l'occasion de voir de
lui une exposition déconcertante à travers laquelle on a
vu naître un Fauché qui renonçait à toute figuration
même
allusive et s'engageait dans une voie de recherche qu'on pourrait en première
approximation apparenter aux recherches menées par Vasarely et par
son groupe et qui se donnerait pour but, les chocs et effets rétiniens.
En première approximation seulement.
Car ceux qui ont suivi les recherches menées depuis plusieurs années
par Fauché et qui transparaissaient déjà dans ses
toiles figuratives savent que c'est peut-être d'un autre enjeu
qu'il est question.
Le cadre de cette présentation ne nous permet pas de nous étendre
comme nous le voudrions sur l'originalité de
la démarche. De plus, le caractère expérimental actuel,
le côté « peinture
de laboratoire » qui caractérise la présente peinture
de Fauché ne permet pas de donner des conclusions hâtives.
Disons en quelques mots - insuffisants - que si l'on admet le postulat
suivant : à savoir
que la Peinture, de Lascaux à nos jours, a toujours été faite
selon un certain nombre de lois éternelles, et qui touchent la composition,
la gamme chromatique et les échelles de valeur à l'intérieur
de cette gamme, Fauché essaie de trouver de nouvelles voies. Disons
aussi, en utilisant un vocabulaire emprunté à la Musique,
qu'il essaie de remplacer la tonalité par une atonalité,
qui procéderait
par « séries ».

Fauché, l'autre discours des
monstres 1962
Dans une récente interview, Michel Roquebert posait
cette question : « Igon, êtes-vous le chef
de file de l'École de Toulouse ? »
Et quelle que
soit la réponse donnée, c'était reconnaître
au peintre Pierre IGON, âgé de 42 ans, une aptitude à la « Maîtrise ».
Le monde d'IGON est un monde secret, un univers refermé sur lui-même.
Pas du tout intimiste d'ailleurs. Au contraire, et de plus en plus,
assez monumental. Cet aspect secret et fascinant, on le sentait déjà dans
ses premières
toiles figuratives, où les sujets qu'il affectionnait étaient
les crânes ou les animaux écorchés.
Son
passage à l'abstraction n'a fait que donner de la force à ses
signes dont l'ossature noire des graphismes s'apparente assez à des
figures mystérieuses de peintures rupestres
ou de totems. Monde primitif, ou primaire, ou, si l'on préfère
premier.

J'entends par là monde de l'instinct et monde nécessaire.
La peinture d'Igon, même si elle ne se réfère plus
au contexte trop lisible des apparences, reste une peinture « évidente » et
qu'on sent longuement portée et habitée par l'artiste et
jaillie dans une nécessité impérieuse et informulable
en termes de raison. C'est peut-être pour ça que cette peinture
nous touche et qu'on peut vraiment parler, à son propos, d'expression.

Henry LHONG.
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