Pierre IGON

Au bout d'un long couloir, étroit comme une coursive, on accède
par un petit escalier raide, à l'atelier du peintre Pierre
IGON. Ce qui frappe d'abord, c'est le plafond très bas, sur lequel
l'artiste a collé ça et là des découpages
de papillons.
Puis on remarque des os, posés sur des socles comme des statuettes,
un iguane naturalisé et, sur des rayons de livres, des ouvrages
consacrés à la mer, aux bateaux, et à la vie des animaux :
Maeterlinck et Von Fritch.
Bien sûr, il y a aussi le grand chevalet, l'inévitable forêt
de tubes et de brosses et des toiles, des toiles partout, tournées
contre les murs.
On imagine déjà l'homme qui vit dans ce cadre. Silencieux et
secret, économe du geste et de la voix, poursuivant lentement, au
rythme de ce va-et-vient qui le conduit de sa toile à la fenêtre,
un inépuisable dialogue avec les formes qu'il crée.
Un artiste réfugié dans un inonde feutré, préservé,
où la plus grande place - la seule, devrais-je dire sans doute - est
faite à la Peinture, à cette peinture en train ou à faire
et qui pèse sur le peintre de tout son poids de futur.
Mais les papillons, les livres de Maeterlinck, les
bateaux, dira l'amateur de portraits, en mal de psychologie profonde ?
La réponse est sur le visage du peintre où je vois ce demi -
sourire éternellement
tourné vers l'enfance (comme c'est souvent
le cas chez les meilleurs artistes) ; un bref sourire qui défend
un monde clos et permanent, où déjà ce qui
attire le futur peintre, c'est cette énigme hiératique des minéraux
et des
fossiles et ce résidu ultime - minéral, lui aussi - de l'homme :
l'os.

Pierre IGON est né à Toulouse en 1922. Et ce n'est qu'en 1948, à l'âge
de 26 ans, qu'il tente sa première exposition
personnelle. Mais, pour bien replacer les débuts du peintre dans leur
contexte, il convient sans doute de rappeler qu'à ce moment là,
cette ville renouait d'une façon éclatante
avec sa
grande vocation de capitale provinciale dans le domaine artistique, et
dans celui de la Peinture plus précisément.
Dans le bouillonnement intense des idées d'alors, dans ce sentiment
tout neuf de liberté que laissait l'après-guerre, une vingtaine
d'artistes venaient au jour et, comme une poussée de fièvre,
se manifestaient.
On vit là un groupe d'amis, on ne vit pas qu'il s'agissait aussi d'une
communauté d'esprit, et que ce que nous avons nommé par la suite
la Jeune École Toulousaine, fut un phénomène unique
et lourd de sens.
On sut qu'il y avait des peintres à Toulouse, on ne sut pas que ces
artistes ne travaillaient plus comme leurs prédécesseurs à une
dimension régionaliste
mais constituaient déjà, selon la belle formule du critique
Michel Roquebert « un bel exemple d'universalisme régional », c'est-à-dire
d'une universalité qui se voulait farouchement enracinée dans
ses profondeurs telluriques, ce qui était le seul moyen de parler de
vive voix à la Peinture vivante,
sans se soumettre à ces ambassadeurs, idiots ou surfaits, que
sont la mode et le snobisme, et l'air du temps parisien.
La preuve se fit peu à peu quand on vit que
sortaient de ce bouillon de culture des peintres comme MARFAING (Galerie Claude Bernard),
JOUSSELIN (Galerie Jacques Massol), des sculpteurs comme FACHARD
et… Pierre
IGON.
Déjà, dans ce groupe en effervescence, ce dernier s'affirmait
comme un peintre plus mûr, plus assuré que ses amis, plus
seul aussi, un peu en marge par sa manière et par ses thèmes.
Sa formation d'ailleurs avait été différente. Il ne
ne venait pas des Beaux-Arts, comme certains de ses camarades, plus où moins
révoltés contre l'École.
Son école à lui, ç'avait été l'apprentissage
d'un métier manuel qui devait lui laisser pour toujours l'amour
des matériaux bruts, du fer, du bois et de la pierre et aussi la
vie, dans ce qu'elle pouvait avoir de plus dur et de plus brutal à cette époque.
Un séjour en Allemagne au S.T.O (dont il n 'aime pas parler) l'a
marqué, on le sent, et peut - être faut-il attribuer à cette
expérience, de lui et des autres, les premiers thèmes de
ses toiles, empruntés à un
misérabilisme très nettement expressionniste.
Car, à l'époque Pierre IGON est encore, pour peu de temps
d'ailleurs, figuratif. Il se plaît à peindre des paysages
assez inquiétants, peuplés
de rochers ou d'animaux qui tendent déjà à s'évader
du réel et à devenir ces formes pures qu'il peindra par
la suite.
L'analogie ici est frappante. II peint aussi, avec une sorte délectation
très attentive à elle-même, des lapins écorchés
et des crânes
de
bœuf ou des natures mortes singulièrement dépouillées
et dramatiques et le tout est traité déjà avec cette
sûreté de palette qui restera la sienne où les tons
qui reviennent le plus souvent sont les terres, avec quelques éclats
de couleur pure, rares et rapidement entourés, comme étreints
par des gris froids.
C’est un monde refermé sur lui-même et étrangement
figé que peint l'artiste. On sent rôder dans ses toiles une
obsession de la mort, de
la souffrance mais exprimée à mi-voix avec pudeur et aussi
une fascination pour ce qui dure, pour les minéraux, les ossements,
ce monde net et lisse, bloqué dans un mutisme immanent qui échappe à l'érosion
ou, tout au moins, en ralentit le cours ou la retarde.

C'est par le biais de l'art
sacré que
la vie entre dans sa peinture et sa manière très personnelle
fait de lui un grand artiste religieux, parce que ses personnages, ses
animaux, par leur statisme même,échappent à l'anecdote
et se situent d'emblée en dehors
du temps.
Il participe à la décoration de l'Église de l'abbé C.
Rivière, « curé de
la Bastide de Besplas et autres lieux dans le pays de Foix » à qui
Montherlant a dédié « La Ville dont
le Prince est un enfant » et qui est un amateur éclairé.
Ses fresques, les dessins du catéchisme qu'il illustre, ses images
sacrées mettent en lumière son goût vif de l'artisanat,
son penchant pour l'imagerie populaire, son don de retrouver l'enfance,
et un choix délibéré pour les techniques frustes,
celles où la main de l'homme se fait le mieux sentir.
C'est vers la même époque environ 1951 - que Pierre Igon
sans doute poussé par la leçon de la fresque et par une réflexion
sur les problèmes picturaux, passe à la non-figuration. Cette
démarche coïncide
avec celle d'autres grands peintres et l'on s'apercevra sans doute dans
les années qui viennent à quel point cette querelle de l'Art
Sacré qui battit son plein aux alentours des années 50, fut
décisive pour aider une mutation de la Peinture en France et
implanter la non-figuration.
Igon s'installe dans un monde pictural libéré du sujet avec
la plus grande aisance, il semble que ses toiles y gagnent en rigueur et
qu'il parvienne à dire maintenant mieux et plus ! complètement
tout ce qu'il a à dire. Cette « libération » du
sujet ne le conduit pas à l'anarchie mais an contraire à un
approfondissement de ses qualités de peintre, à un resserrement
de ses moyens. Il conserve et enrichit une gamme chromatique très
personnelle, faisant jouer inlassablement les tons froids, les noirs, les
gris bleutés, les terres aussi.
Sautant carrément la première étape habituelle de
l'abstraction qui est le géométrisme, il prend pour support
architectonique un graphisme de valeur forte, noir en général,
qu'il pose d'emblée sur la toile et qui organise la surface.
Il peut être intéressant de remarquer que ce graphisme - constant
dans ses toiles, même dans les plus récentes - se développe
selon les directions horizontale-verticale, rarement l’oblique, et
qu'il devient ainsi vecteur de champs de statisme et d'équilibre,
selon un schème formel de quadrature ou, si l'on préfère,
de sa « mise en croix » de
l'espace pictural.
L'artiste fournit ensuite les plans différenciés par l'étalement
de surfaces toujours sensibles et très nuancées prises 'dans
sa gamme ordinaire, avec, ça et là, quelques taches
de couleur ou de blanc (pris en tant que couleur) qui viennent s'enchâsser,
sans passages, dans les espaces de la trame du graphisme, lequel sert
alors de cerne volontairement brutal.

Pendant plusieurs années, ainsi, Igon va poursuivre cette recherche
en améliorant de plus en plus sensiblement ses qualités de
peintre par des accords de valeur, des équivalences de nuances de
plus en plus fines et des jeux de matière de plus en plus étudiés.
Mais cette matière n'a pas encore atteint une autonomie émotive,
elle reste longtemps surface couverte d'une certaine épaisseur
et bien
soumise aux lois de la composition environnante.
Elle reste moyen « local » et, par cette conception,
le peintre se rattache encore à la tradition de la peinture classique,
obéissant aux règles qui régissent la figuration.
Classiques - ou traditionnels - également, sa construction et ce
souci constant de fini, de contrôle. L'organisation interne présente
presque toujours une construction centripète on concentratrice et
si les surfaces fortes n'obéissent pas
toujours aux sacro-saintes lois de la composition, les libertés
que l'artiste prend avec ces règles restent quand même atténuées
et tiennent compte, d'une certaine façon, de ces lois.
C'est ainsi que l'on assiste souvent chez lui à des types non pas
de déséquilibres - mais d'équilibres compensés.
Les
surfaces fortes décalées se trouvant reproduites par un retournement
quasi textuel, selon le type de symétrie que la science
moderne appelle éniantiomorphe, le centre de gravité de la
toile se trouve alors placé sur une surface faible, traitée
comme dans la peinture classique en fond ou faire-valoir.
Mais cette répétition éniantiomorphique de formes,
qui s'opère au début par une mise en plan de valeurs égales,
tend petit à petit à se créer
par des jeux de valeurs parallèles prises dans d'autres
gammes selon une perception d'équivalences intuitives.
Et c'est ainsi que, peu à peu, les blancs crayeux se réduisent
(au bénéfice d'ailleurs d'une continuité plus dense
du graphisme sous-jacent) et que, réduits à leur seule
valeur de taches en contraste, elles perdent leur pouvoir coloriste.
C'est alors, et sans doute par un bénéfique hasard rencontré dans
des toiles moins abouties,- précisément
parce que là les équivalences on
bien moins joué dans leurs accords - qu'Igon rencontre la lumière.
Ici, sans doute, convient-il de remarquer qui l'étiquette d'expressionniste
abstrait que la critique a collé trop souvent pendant cette période
sous le nom de l'artiste ne tient pas.
S'il y a de l'expressionnisme chez Igon, on le rencontre à deux
périodes
bien précises. Au début, dans ses toiles figuratives où le
misérabilisme
ostensible, délibéré, et le côté « à vif » de
ses thèmes
pouvaient faire figure d'expression et après 56, précisément
quand Igon utilise la lumière.
Mais de 1951 à 1956, il semble au contraire, que le peintre s'éloigne
de l'expressionnisme pour approfondir un monde pictural
dont les « gestalten » agissent d'une façon
lente et secrète, concourant à créer cette impression
de monde clos, fermé, silencieux, un peu étouffant, qui semble
figé dans une hiératique immanence.
Période de recherche et de transition qui offre ceci de remarquable
c'est qu'on y retrouve, dans des signes qui n'offrent plus que des allusions
au figuré, (et encore celles-ci échappent-elles à l'artiste),
ce monde de formes connues qui était le sien autrefois et
n'est pas sans évoquer ce que l'on a appelé plus tard « le
paysagisme abstrait ».
Mais il faut noter aussi que le paysagisme abstrait, tel qu'on le connaît,
utilise trop souvent des moyens de l'impressionnisme, s'intéressant
beaucoup plus à l’atmosphère courant sur les formes
qu'aux formes elles mêmes, alors que Pierre Igon prend le contre-pied
en
construisant.
Ces toiles ne sont pas proches d'une « ambiance » de
paysagiste mais ses formes tant par le chromatisme que par le tracé organisateur
ont des analogies formelles avec les sous-bois, les rochers (en « chaos
organisés » si je puis
dire) et le minéral. Ainsi, retrouve-t-on un type précis
de sensations, un domaine expressif aux alentours duquel, qu'il s'agisse
de figuratif ou de non-figuratif, Pierre Igon toujours rôde.
Nous disions plus haut que c'est sans doute vers 1957
que l'expressionnisme reparaît dans l'œuvre d’Igon, avec l'intrusion de la
lumière.
Mais c'est encore ici, au sein de l'abstraction des formes, un expressionnisme à caractère
figurant. La dramatisation est obtenue par
des découpages de plans amenés lentement par le sfumato ou
par d'insensibles modulations.
Le timbre général reste toujours dans le froid, la tonalité dans
les terres.
Il naît de ce travail une sorte de dynamisme encore obscur et une
ambiguïté que la technique
même que le peintre utilise rendait inévitable.
Les toiles de 58, par exemple, s'apparenteraient assez bien à des
paysages romantiques, crevés
d'éclaircies dans des lointains flous et situés avec imprécision,
la limitation de la palette jouant ici le rôle que les bitumes
jouaient ailleurs.
Cette manière se prolonge pendant trois ans et va s'atténuer
puis s'estomper pour laisser place à sa plus heureuse période,
celle de la peinture que Pierre Igon fait à présent.
Mais ce sont des années qui comptent pour l'artiste car, à côté de
son travail quotidien intense, il présente ses toiles au public
au cours de plusieurs expositions qui obtiennent un certain succès.
C'est ainsi qu'en 1958, M. Gaston Poulain, conservateur du Musée
Goya de Castres, pouvait écrire de lui dans « Les Lettres
Françaises » qu'il était « un très
beau peintre, de la race des Braque et des Rouault... Les puzzles et autres
petits jeux ne sont pas du tout son affaire. Il est noir, ardent, plus
qu'ardent, passionné. Ses harmonies sont sourdés et pleines à la
fois de réserve et d'envolée. Sa pâte est sombre, d'une
exceptionnelle richesse ».
À cette appréciation faisait écho la presse parisienne,
lorsque, en janvier 1959, Pierre Igon faisait avec les peintres Jousselin,
Lindström et Pellotier une exposition à la Galerie Breteau,
rue Bonaparte.
"Arts" signalait cet artiste qui « semble avoir cherché à échapper à la
facilité », tandis que "Les Beaux-Arts de Bruxelles" vantait
ses « solides organisations
plastiques » et que "Le Monde" notait avec
pertinence qu'il « adopte des motifs de structure très
personnelle, malaisément définissable, où l'intersection
de droites ou plutôt d'orientations joue un rôle important » .
C'est alors qu'on le voit se dégager peu à peu des chemins
trop connus de cet expressionnisme et accéder à cette peinture
somptueuse qu'on le voit faire maintenant. Ce qu'il garde de ses toiles
précédentes, ce
n'est pas l'élément dramatisant de la lumière qui,
comme dans tout expressionnisme, est toujours un peu grandiloquente, (ne
serait-ce que parce qu'elle force vers la dramatisation) mais cet élément dynamique qu'il découvre ; ce n'est pas cet impressionnisme
jouant d'un brouillard sournois et séduisant qui
nappe et éclaire la pénombre lui-même, il ne tirera,
mais en le poussant dans tout sa richesse, qu'une certaine façon
d'utiliser la pâte, en ne lui
faisant plus jouer un strict rôle « luministe » mais
en lui donnant aussi sa pleine valeur en tant que matière et surface
colorée.
L'allusion figurative disparaît totalement au bénéfice
d'une autonomie émotive purement non-figurative, une plus grande
liberté pénètre
dans la toile, à la fois dans la construction et dans la touche
qui rend compte beaucoup plus intensément de la présence
du peintre.
La distance entre l'artiste faisant et l'œuvre faite tend à se
réduire. Igon, en accord en ceci avec les tendances les plus actuelles
de l'art,
veut que l'acte de peindre, le geste, soient de plus en plus lisibles dans
l'œuvre, sans que ce geste se confonde pour autant
avec les formes du hasard incontrôlé ou la pure anarchie,
comme c'est le cas trop souvent. Et il se produit ainsi une sorte d'inversion
dans la structure de la toile.
L'espace ne se creuse plus dans la surface, avec son
jeu d'arrière-
plan suggérés, il se développe à partir d'elle,
dans toute sa présence, dans son autonomie et sa splendeur. On ne
peut d'ailleurs plus véritablement parler d'espace pour cette
peinture, comme pour toute
peinture authentiquement non-figurative, car il est évident qu'ici
l'espace n'est plus une composante de l'oeuvre, une notion que l'on peut
séparer des autres composants qui seraient la lumière, la
couleur, la matière, la construction etc... puisque l'ouvre
se
présente au spectateur comme une globalité qui contient à la
fois, fondus, indissolublement liés, son espace., sa matière
et sa forme. Et qu'elles appellent du spectateur non plus une adhésion
hétérogène, périphérique ou marginale,
trop souvent éloignée
de l'aperception esthétique mais une aperception tout court, une
co-naissance, ce que Worringer appelle, d'un mot quasi intraduisible, 1' « Einfühlung».
Ainsi, à partir de 1960, Pierre Igon atteint dans sa peinture à une
plénitude que 14 ans d'un travail en acharné et solitaire nous laissaient
pressentir. En même temps que son graphisme se libère, on
le voit introduire dans ses toiles des couleurs chaudes, des ocres, des
orangés, qui ont la chaleur du feu.
Son sens exact de la proportion (c'est un des rares peintres à travailler
ses œuvres dans des dimensions qui semblent irréductibles)
la force de sa touche alliée à une sensibilité aiguë de
la couleur s'exaltent dans un lyrisme à la fois pudique et puissant.
C'est aussi une époque de grande création et de présentations
successives au public. Le Prix Charles- Malpel, en 1960, vient récompenser
le peintre, et ses œuvres exposées dans les grandes manifestations
provinciales sont toujours. remarquées. Puis, eu 1962, le Prix « Signatures
Provinciales », qu'il remporte dans la catégorie Non-Figuratifs ;
son exposition, avec le Bordelais Pistre, à Paris, Galerie du Damier
et, enfin, last but not least, « le Grand Prix de France
des Prix Signatures », qui vient de lui être décerné récemment.
La Presse artistique découvre ce peintre effacé qui préfère
accomplir sou œuvre à l'écart plutôt que de fréquenter
les coteries en place.
« Arts » le signale comme « un des
meilleurs jeunes abstraits actuels ».
Pour l'amateur et le critique, l'artiste semble retrouver
un monde lourd de significations qui nous concernent. Mais ce n'est
pas son moindre mérite
que, étant
parti d'une immanence qui paraissait subie, d'un monde fatal dans lequel
la conscience d'un homme nous semblait enchaînée, il ait atteint
une sorte de permanence révélée d'un monde plus brûlant,
que l'artiste possède et habite avec une
lucidité et une joie certaines.
S'il est vrai, comme l'a dit Scharsow, que « l'art est une
explication de l'homme avec la nature » (et il faut
ici comprendre nature dans un sens moins étriqué que ne le veut
le peintre figuratif), on peut dire que l'œuvre de Pierre Igon est
la démonstration exemplaire de la
formule.
Encore que son œuvre se veuille éloignée de toute
catégorie
et de tout symbolisme et seulement ancrée en plein dans le pictural,
on ne peut s'empêcher de remarquer à quel
point son cheminement pourrait correspondre au tracé d'un parcours
que je qualifierais volontiers d'initiatique si le mot n'était de
nos jours aussi dévalué. Une sorte de parcours à la
découverte des archétypes et des symboles et d'une incarnation
de ceux-ci dans les éléments.
Parti d'un monde ossifié et minéral, qui semblait refuser
l'existence, on l'a vu établir dans ses toiles des textures formelles
qui n'étaient pas sans analogie avec la Terre,
puis (avec les flous de sa période expressionniste) avec l'Eau et
l'Air. C'est maintenant un dialogue avec le Feu, un feu qui est aussi l'instinct
créateur,
dans toute sa grandeur et ses lacunes.
Un feu souterrain, mais qui illumine l'ouvre de ses reflets, de sa chaleur.
Henry Lhong -1963
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