Pierre IGON
UN PANTHÉISME PICTURAL

1983
L e désir, le besoin, la nécessité de s'exprimer
connaissent les voies les plus diverses pour faire donner de la voix au
moyen choisi, encore que cet impérieux devoir de créer puisse
n'avoir aucunement pour but de « dire » quoi
que ce soit.
Jean-Jacques Rousseau avait noté que les Grecs anciens, lorsqu'ils
pensaient ne pas pouvoir s'exprimer ou exprimer les choses par les mots
et par la langue, le faisaient par les images qu'ils créaient, tout
aussi « parlantes » que
ne l'auraient été les mots, plus même, car les mots,
justement, leur paraissaient faillir à leur tâche.
Pierre
Igon, ce n'est un secret pour personne, n'est pas loquace ni disert,
il est avare de paroles et d'écrits, et pourtant il s'est adonné à la
peinture comme à une pratique qui serait la confidente et la manifestation
active de sa présence à la nature, de son être-là au
monde, et l'incarnation en oeuvres, en choses, les tableaux, du partage
avec les autres de cette communion exprimée
avec le plus
indicible mais le plus sensible de la nature.
Sans sombrer dans un psychologisme et un déterminisme primaires,
dont la biographie, plus ou moins objectivement exposée, serait
le support, il nous faut remarquer que Pierre Igon est le fils d'un homme
de l'art son père,
architecte, ne put pas exercer son métier de formation car il fut
appelé à diriger
une entreprise industrielle, mais il dessinait, il peignait avec bonheur,
et exposa plusieurs fois au Salon des Méridionaux pendant l'Entre-deux-guerres.
Ne parlons pas
d'hérédité, mais retenons que, peut-être, le
dessin linéaire précis et aigu de description, souvent caractéristique
du travail de l'architecte, s'est retrouvé dans le travail de Pierre
Igon, sinon au titre d'un don, du moins à celui
d'une qualité redécouverte et apprise, parce que répondant à ce
besoin d'expression visuelle de son observation de la nature et de sa saisie
sensible de son propre imaginaire alors que le travail de Pierre Igon va
paraître se manifester
essentiellement dans la peinture et la manipulation des matières,
toute son œuvre
est soutenue par un intense travail graphique qui, à lui seul, mériterait
une exposition.
Igon conserve encore des dessins de sa prime enfance, quand
il ne songeait encore nullement à devenir peintre, dessins où se
répandent vivement et dans un graphisme précis et dynamique,
même si inexact quant à l'illusion
naturaliste, des figures évocatrices et comme documentaires d'une
illustration profuse et serrée de contes et d'histoires, de narrations
plausibles ou imaginées,
où la mer, les bateaux, les bêtes les monstres et les hommes
s'enchaînaient et s'entrelaçaient
dans une étonnante mise en page abondante et éparpillée,
grouillante et parsemée et faisant penser à certaines miniatures
médiévales
ou à certaines oeuvres de Miro.

Mais, surtout et plus encore, Igon a continuellement
amassé dans
une multitude de carnets précieusement conservés, un véritable « journal
de bord » de son voir et de son imaginaire visualisé concrètement,
un compte-rendu créatif de son émotion active et perpétuellement
en éveil et aux
aguets, face à la nature diverse et aux sensations inventives qu'elle
provoque. Dans ces très nombreux
carnets se côtoient une foule d'études, de recherches, de
croquis, qui accompagnent et soutiennent le travail de composition maîtrisée
et libre, tout à la fois, des peintures, une abondance de dessins
fouillés
et aigus d'insectes et de bestioles, soit observés avec l'impassibilité méticuleuse
du zoologue, soit inventés comme s'offrant, dans leur bizarre et
pressante vraisemblance, à la curiosité et à l'émerveillement
du regard, et, enfin, obsessionnellement, d'années en années
sans
cesse répétés, d'extraordinaires paysages du Comminges
et du Couserans, des Pyrénées et du Pays Basque, de Bretagne,
de Galice et d'Ecosse, tous panoramas disséqués d'une façon
on dirait « précisionniste »,
qui ont la qualité des dessins des naturalistes et des architectes,
de Durer et de Viollet-Le-Duc.
Mais si Pierre Igon a dessiné depuis toujours, avec l'acharnement à la
précision pointue de la représentation du voir, réel
ou imaginaire, concret ou virtuel, il ne semblait cependant pas, dans son
enfance, absolument destiné et prédestiné à la
peinture. À l'heure où l'on tente de décider de son
avenir, de choisir sa vie active, Igon ne pensait pas devenir peintre et
aspirait à un
métier qui le mette en relations concrètes avec la nature
et la terre : après
des études secondaires au Caousou, Igon s'inscrivit à l'École
d'Agriculture de Purpan dans la ferme intention de se doter d'une solide
formation pour le travail direct de la nature.

Malheureusement, Pierre Igon est de la classe 42. À vingt ans pile,
c'est l'obligation des « Chantiers de Jeunesse » et, par voie
de conséquence, en 1943, le transfert au Service de Travail Obligatoire,
le S.T.O., et la déportation
en Allemagne, avec tout un train complet de jeunes étudiants toulousains
envoyés dans les usines du Reich. Malheureusement, avoir vingt ans
en 1942 c'est avoir alors l'âge de se voir couper les ailes que l'on
veut déployer,
c'est devoir endurer la négation de son âge, de la jeunesse
et de ses espoirs, c'est voir son avenir brisé, piétiné.
Lorsqu'il rentre en France en 1945, Pierre Igon apprend la mort de
son père.
La situation est dramatique : Igon a perdu trois ans de sa jeunesse, se
retrouve sans formation et sans qualification, et la mort du père
met la famille éprouvée dans l'impossibilité d'assumer
des études
supérieures longues car il faut, au plus vite, entrer dans la vie
active rémunératrice.
Dans l'espoir d'une embauche possible dans l'entreprise qu'avait dirigée
son père,
s'il se donnait la qualification nécessaire, Igon entreprend l'apprentissage
de la soudure, à Paris, puis se perfectionne, à Toulouse,
dans une entreprise de chaudronnerie où il fabrique des chaudières
et des conduites.
Pierre Igon est peu bavard sur cette époque noire de sa vie, mais
il l'évoque cependant pour dire que ce fut le moment où il
décida irrépressiblement
de devenir peintre, où il entra en peinture, mais comme inconsciemment,
comme par un cheminement naturel, sans que ni lui ni personne puissent
y faire obstacle, et, d'ailleurs, personne ne s'y opposa, et rien ne put
entraver cette assumation de son propre devenir qui fit qu'en 1948 Igon
sut qu'il était maintenant
peintre, qu'il était irrévocablement et totalement engagé en
peinture, engagement qui correspondait à ses propres tendances manuelles,
sensibles et imaginaires, et à la formation, si chaotique qu'elle
ait été, qu'il avait reçu
et dont il s'était doté à la
fois volontairement et poussé par les événements.

1968
Fin 1947 Pierre Igon entre dans l'atelier de Maurice
Mélat, dont
il se plaît à dire avec sympathie et émotion tout ce
qu'il lui doit, rappelant avec une bienveillante reconnaissance le caractère
sensible et expressif de l'approche de Mélat, lui non plus peu enclin
au logos théoriciste, mais
dont la passion pour la musique et sa compétence indéniable
en ce domaine ouvraient aux étudiants des horizons enrichissants
fondés sur l'émotion et la sensation
comme fruits et germes de la métaphore du faire et non comme illustrations
et paraphrases du langage. Chez Mélat, Igon se trouve de compagnie
avec Jacques de Berne, Jacques Fauché, François Jousselin
et Henri Patez.
À la même époque
il se lie aussi d'amitié avec André Marfaing et le jeune
sculpteur Robert Fachard, qui travaillaient dans l'atelier de Vivent. L'ensemble
de ces jeunes gens se regroupait dans de mémorables séances à l'Atelier
Libre de Raymond Espinasse où ils étudiaient
le modèle vivant.
Très vite se dessine un groupement d'affinités diffuses mais
réelles : Jacqueline Biol, Andrée Chocard, Jacques Fauché,
Pierre Igon, François Jousselin, André Marfaing et Robert
Fachard forment le groupe « Six peintres et un sculpteur » qui,
de 1949 à 1951, va se présenter comme
tel en de nombreuses expositions, d'abord à la Librairie-Club de
la rue de la Trinité,
aujourd'hui disparue, puis à la galerie Chappe-Lautier, groupe de
jeunes peintres figuratifs, mais tous désireux de renouveler
et de vivifier la figuration.

1965
À voir les oeuvres présentées, à lire les
critiques de l'époque, on sent ce groupe au diapason d'un certain
expressionnisme et d'une certaine inquiétude
tonale et graphique assez répandus dans la peinture française
de cette époque.
Pour Pierre Igon, son propre passé récent expliquait assez
largement cette tendance et, quelle que soit son appétence pour
les joies et les plaisirs de la nature brillamment colorée et lumineuse
dans ses oeuvres récentes,
les épreuves qu'il venait alors de subir et celles auxquelles il
devait faire face justifiaient, sinon le pessimisme expressionniste, du
moins une figuration inquiète, une
figuration de sensations dévorées et dévorantes d'un
réel
hanté de mort dans sa vie même, de souffrances et tortures
dans les apparences de l'animé voué à sa
mort.
À côté de quelques portraits et de quelques natures
mortes relativement calmes ou sereines, Igon montrait essentiellement dans
sa peinture un univers du décharnement maquereau suspendu pour sécher,
lapin écorché,
bucrane, traités dans une palette dense mais aux harmonies étroites
et lourdes, dans une matière tout ensemble nourrie et desséchée,
avec un graphisme synthétique
acéré, cloisonnant et accentué, écrivant les
agressions expressives de la forme, tout un ensemble qui a parfois fait
comparer ce travail d'Igon avec celui, contemporain, de Bernard Buffet,
comparaison par trop hâtive tant Igon oppose à la
vision grise et misérabiliste de Buffet, la jouissance, même
si expressive de l'angoisse et de l'hostilité, de la matière
formelle et colorée représentative
d'un sens positif et subtil de la violence contenue dans la vie des formes
le graphisme d'Igon participant, par son association avec la matière
colorée, à la
création de l'idée d'espace vivant et vivifié par
la vie et la mort de l'organique, qui est aux antipodes de
l'espèce de cartographie mate et plane proposée par Buffet à ce
moment-là.
Dès cette époque, et quelque anxiété que manifeste
sa thématique et sa figuration, Igon témoigne d'un sens très
riche de la matière
du tableau et, à la
différence de Buffet et des peintres qui ont adopté l'application
appauvrie d'une palette arbitrairement chiche et miséreuse pour
décrire
et souligner la déréliction d'un monde à l'espoir
desséché,
il prend comme à bras-le-corps
la complexité inquiétante du réel, pour y analyser
la vie de la mort et l'incessant renouvellement de la vie, et la traduire
dans la complexité,
elle aussi extrêmement riche, de la matière formelle même
de la peinture, dans ses formes et ses couleurs, se rapprochant quelque
peu, alors, du grouillement matiériste
et graphique de peintres, eux aussi expressionnistes à leur manière,
mais prenant le parti pris des choses et de la nature, comme Lorjou ou
Rebeyrolle, chez qui, aussi divergentes que soient leurs oeuvres respectives,
se lisent, par les sens éveillés
dans la matière écrite de la peinture, les merveilles inquiétantes
ou étonnantes
du vivre des hommes et de la nature.

1974
Autour et à partir de 1950 les choses, pour Igon, vont se préciser
dans une sorte de concentration d'événements. D'abord, avec
Jousselin et Marfaing, il y a la prise de conscience assurée de
leur avenir et la décision
de «monter à Paris », et tous trois s'installent dans
un atelier de fortune où ils
font la connaissance de leur voisin bienveillant Léon Zack. Tous
trois sont formels : ils sont ensemble dans cet atelier, mais travaillent
chacun pour soi, dans la solidarité de leur trio mais l'indépendance
personnelle. Mais Igon est trop terrien pour pouvoir supporter la vie urbaine
parisienne, et si Jousselin et Marfaing s'installent définitivement
dans la capitale, Igon, lui, n'en pouvant plus au bout de quelques mois,
revient à Toulouse.
Et, avec son retour,
parallèlement à celle de Marfaing, s'effectue sa mutation
picturale, l'orientant vers un art résolument non imitatif.
Il faut, cependant, nuancer les choses et analyser avec prudence. Comme
il l'affirme lui-même, Igon n'a pas pris la décision,
tel jour, de devenir abstrait.
De la même manière que son entrée en peinture a été irrévocable,
mais s'est faite progressivement et par le déroulement de sa vie
même, de la
même façon son accession à la peinture non objective
a été le fait
et le fruit d'un cheminement dont on ne peut même pas dire qu'il
a été progressif,
mais qui aura été, plutôt, comme le fonctionnement
implacable de la dynamique contradictoire et complexe de sa propre conception
picturale. Dans cette évolution nécessaire
mais difficile, et comme par à-coups, de nombreux éléments
circonstanciels ont pu jouer, événements personnels ou historiques
comme événements
picturaux.
À cette époque, plus particulièrement, Igon s'engagea
dans la création religieuse. Ce fut d'abord, et dès 1950,
la réalisation, à la demande de l'abbé Casy Rivière,
curé de la paroisse, de la décoration monumentale
intérieure de l'église de La-Bastide-De-Besplas, en Ariège,
réalisation à laquelle
participaient Raymond Clerc-Roques, Jacques Fauché, Léon
Zack et sa fille Irène. Igon y peignit la fresque du grand Christ
de l'Apocalypse entouré des symboles
des quatre évangélistes, au-dessus de l'autel.
Il s'agissait
bien de création religieuse puisqu'afférente à un édifice
du culte, consacré, où se déroulent les célébrations
cultuelles pour les fidèles et de telle sorte que le programme iconographique
réponde aux données du dogme et du rituel. Cette exigence
entraînait l'esprit
d'Igon, et des autres artistes travaillant avec lui, vers l'idée
de la reconnaissance et de la lisibilité des images produites, d'où,
chez lui et ses confrères dans cette réalisation, non seulement
la soumission volontaire à une figuration reconnaissable
en ses motifs, mais l'assujettissement à un esprit linéaire
de la description qui renouait, à leur sens, avec une certaine tradition
originelle pré-classique,
celle des enluminures, de la peinture murale romane et de l'art byzantin.
Cette filiation délibérée impliquait une pensée
de la clarté par la stylisation et la simplification, ce qui a contribué à une
profonde réflexion critique sur l'imitation et la figuration qui
a orienté Igon vers une interprétation linéaire
du réel et des mouvements du réel, vers une prise de distance
avec les apparences mesurées du visible, de telle sorte que les
images peintes devaient prendre une réalité supérieure
et autre que celle de la simple répétition des motifs dictés
par les habitudes routinières de vision des choses et de lecture
des textes, ou de la simple reproduction
des modèles iconographiques dont il se dotait.

1975
L'une des recherches les plus remarquables de Pierre Igon, propre à son
sens terrien et artisanal de la création, fut de moderniser et d'actualiser,
dans
une sensibilité nouvelle et revivifiée, les traditions auxquelles
il se rattachait volontairement mais dont il voulait réinventer
l'originalité toujours
active
pour lui-même, et parallèlement aux travaux de commandes qu'il
reçoit alors grâce à l'abbé Rivière et à l'abbé Laffargue,
Igon entreprend de créer une Bible historiée ou, plus modestement,
de réaliser, à l'identique
rénové des textes sacrés historiés de l'époque
romane, un Livre de Tobie pour lequel il se procure du parchemin ancien
sur lequel il invente et trace une écriture
manuscrite archaïque mais évocatrice, associée à une
illustration dans le texte ou hors-texte qui renouvelle l'émotion à l'image
symbolique, narrative et dogmatique.
Ce choix du livre artisanal unique, dans son matériau traditionnel,
indique chez Igon un engagement sensible aigu dans la chose qu'il se donne à créer,
mais aussi un sens du religieux qui s'affirme comme une forme particulière
et privilégiée
de son sens du sacré.
Cette expérience de l'art religieux comme forme du sacré tout
particulièrement adaptée à sa plus grande et sa plus
large lisibilité par tous les autres, par les fidèles, malgré cette
lisibilité voulue entraînant à une
figuration simplifiée et évidente dans la reconnaissance
culturelle de ses signes linéaires immédiats, conduisit Igon à approfondir
sa propre sensibilité à la matérialité et à la
singularité
des oeuvres produites.
Aussi, du simple point de vue concret technique
de la réalisation d'objets traditionnels, Igon s'informe-t-il scrupuleusement,
auprès de Nicolas Greschny, spécialiste des icônes,
des modes de création
traditionnels et, pendant plusieurs années, avec Jacques Fauché et
Pierre Saint-Paul, il va participer à de nombreux travaux d'art
religieux traditionnel, à des
chantiers de restauration de peintures murales et de sculptures médiévales, à des
chantiers de fouilles et à des recherches archéologiques.
La complexité des
supports, des enduits, des transparences, des superpositions, des mélanges,
des traitements sur enduit frais ou des applications à froid, de
l'épaisseur
concrète de la création, de la chose peinture, du montage
et du bricolage des objets, des sculptures et des images, cela devient
pour Igon une connaissance intime et nécessaire,
non plus seulement pour satisfaire à la commande religieuse, mais
plus fondamentalement encore, pour son propre désir, son propre
besoin, sa propre nécessité de créer, dans un travail
où la matérialité du
produit va intimement et profondément imprégner la conscience
créatrice de Pierre Igon et aviver d'émotions toujours renouvelées
sa propre sensibilité, de telle façon que le fait de créer
et de devoir créer va prendre irréversiblement le pas
sur la notion d'image.

1978
La décision, délibérée, de Jacques Fauché,
Pierre Saint-Paul et Pierre Igon, de s'engager dans la voie de l'art religieux,
fut une décision d'artistes
désireux de créer, mais soucieux de la muralité de
la création
en tant que figuration spécifique, et de la socialité de
l'art, quelles que soient leurs propres convictions philosophiques, religieuses
ou idéologiques, l'important étant, et cela prouvait une
haute conscience artistique novatrice, que l'art mobilisât l'émotion
des autres en se sourçant à ce qui motive socialement
et individuellement les autres.
Pourtant, la foi de Pierre Igon n'est pas en cause, et c'est dans toute
la sincérité et l'authenticité de ses convictions
profondes qu'Igon s'engagea dans cette aventure de l'art religieux, où il
devait surtout éprouver
déboires et déceptions d'autant plus que ses propres croyances étaient
discréditées
et bafouées par l'incompréhension des décideurs en
la matière.
Qu'il s'agisse de la décoration de l'église de Péguilhan
ou de l'illustration du catéchisme diocésain, auxquelles
il participe en 1951, Igon et ses confrères font l'expérience
de l'obscurantisme et de l'incompétence
d'une partie du clergé et de la commission, fort improprement appelée « d'art
sacré »,
alors que ses décisions ne manifestaient que l'aveuglement et l'intolérance
d'un appareil plus attaché à l'ordre qu'à la véritable
sensibilisation à la
Révélation divine et à l'art : non-paiements de travaux,
altérations et déformations
de réalisations, censure, occultation ou destruction et, tout à fait
généralement,
les refus de créations, ont été alors pour Igon et
ses amis le lot commun, à un moment où l'affaire de la Chapelle
d'Assy, et plus particulièrement du Christ
de Germaine Richier, témoigna de la crise générale
des rapports de l'église avec l'art ; l'évêché de
Toulouse était
en accord avec l'ensemble de l'église.
Aussi, passé 1955, Igon renonça-t-il à ce créneau,
qui aurait dû valablement être
un créneau économique et social pour l'artiste sincère,
et un enrichissement pour les fidèles, renoncement d'autant plus
sage que les comportements négatifs de
l'église pouvaient laisser s'infiltrer dans l'esprit de fidèles
mal informés l'idée qu'outre une sorte d'appât du gain,
les artistes incriminés avaient une
foi douteuse ou inexistante, l'incompréhension d leur art passant
pour preuve de leur caractère anormal, voire immoral.
Pourtant la
foi d'Igon est profonde ; et son sens du sacré, bien
plus important que l'obéissance passive religieuse, trouva dans
la peinture même, la sienne, le lieu de son expression constante.
En 1951, lors de l'exposition d'art sacré présentée à l'hôtel
Saint-Jean, Igon fut remarqué par le public et la critique comme
l'un des artistes les plus profonds et les plus remarquables.
Le sentiment profond d'Igon semble être de nature panthéiste
et toute son œuvre témoigne d'une communion avec l'Être
par une communion avec la
Création.
L'abandon quelque peu forcé des nécessités
de lisibilité figurative, à travers l'abandon du projet de
former un groupe d'artistes se spécialisant
dans
l'art religieux monumental, recoupa la préoccupation picturale d'Igon
de passer de l'imitation de la nature à la sensibilisation aux effets
de nature, par le biais d'une recherche des structures formelles de visualisation
du spectacle immédiat et éphémère des événements
de la nature.
Cela le conduisit à pratiquer une sorte de stylisation géométrique
ou géométrisante
de la surface picturale, que pratiquèrent également, et à cette
même époque, nombre de peintres qui rompaient avec la figuration
traditionnelle, De Stael, Debré, Marfaing et
bien d'autres, qui proposèrent alors une fusion structurée
de la rigueur formelle des abstraits géométriques déjà confirmés
avec les apports dynamiques des expressionnismes nouveaux, des paysagistes
abstraits et lyriques, de Cobra, du tachisme, et de tous ces mouvements
qui, autour de 1950 et du Festival du Demi-Siècle,
en 1951, et soutenu par de courageux critiques comme Charles Estienne et
Léon Degand, créèrent, par leurs oeuvres, une sensibilité nouvelle
correspondant à l'idée que le monde, le réel, c'est
le projet de l'homme, sa représentation et sa réalisation,
et que, dans les oeuvres, s'incarnait l'acte d'être
au monde et de l'agir.

1970
L'abandon de l'illustration du texte religieux libérait en quelque
sorte le véritable caractère sacré du travail d'Igon,
son expression de l'unité de l'Être et du réel, dans
l'effusion célébrée de l'homme
créant dans la matière de sa sympathie et de sa communion
avec le monde. Cette affirmation de l'effusion et de la communion peut
paraître
abusive au sujet des oeuvres d'Igon dans les années cinquante, étant
données les pesanteurs matérielles
et chromatiques de toiles solidement structurées en répartitions
de formes synthétistes,
géométrisées
autant par leur étendue cartographique que par une trame graphique
noire évoluant à travers le territoire plan des surfaces, à la
fois comme tracé linéaire et comme jeu de surfaces se faufilant
dans les surfaces, pesanteurs soulignées
par l'apparence inquiète ou troublée de l'évocation
d'un monde obscur et difficile, sinon hostile. Pourtant ces oeuvres, sans
concession sur le constat de l'opacité angoissante d'un réel
peu favorable, ne présentent aucun
caractère tragique, dramatique ou grandiloquent ; elles ne manifestent
aucun pathos déclamatoire, et elles se montrent comme autant de
constats exprimés et traduits
dans l'inédit signifiant de la matière picturale informée
par l'artiste.
L'opacité et la compacité de la matière et de la lumière
sur la matière ne sont nullement théâtralisées
de façon mélodramatique, mais transcrites dans leur acceptation,
au point qu'elles peuvent devenir le lieu de leur somptuosité, l'objet
de leur plaisir esthétique : l'opacité et la compacité du
monde sont une splendeur sourde et profonde montrée par l'artiste
qui la révèle sans autre mouvement passionnel que de dévoiler
cette splendeur et cette somptuosité d'un réel
dont la densité impassible et apparemment inhumaine contient en
elle, immanente et émanant d'elle, la lumière de l'unité de
l'Être et du monde, et de
l'unité de l'homme à son monde reconquis par la nécessité d'être
en communion avec lui.
Aussi bien, rompant avec la figuration imitative, Igon ne rompt-il
pas avec le réel,
bien au contraire ; et, toujours, son travail déclarera-t-il, en
ses formes, en ses matières et en ses couleurs, son lien sensible
et sensibilisateur avec un réel
vécu et éprouvé : l'une de ses plus anciennes oeuvres
dites abstraites offre les apparences d'un paysage sans perspective illusionniste,
jeu plan et écrasé d'une cartographie de la profondeur et
de la réduction
des plans de l'espace, l'absence de reconstitution de l'espace comme leurre
de vision conférant le caractère
abstrait d'une œuvre solidement géométrisée,
mais qui conserve toutefois toutes les qualités sensibles de
la traduction, de la transposition d'une perception impliquante.

1980
Par la suite, dès 1953, Igon va accentuer le caractère absolument
non imitatif de ses toiles et explorer les qualités expressives
des formes géométrisées et incarnées dans de
riches matières denses, aux tonalités
obscures et sourdes.
Paradoxalement, ce travail des matières sombres, à la facture
complexe, porte en lui l'esprit de la recherche de l'espace propre du tableau,
comme lumière
de la figuration, d'où l'importance d'une approche de la matière
colorée du plan figural qui prendra le dessus sur le géométrisme
des compositions, et celle du graphisme qui, au lieu de décrire
les formes apparentes des choses, va inscrire dans le plan et dans la matière
picturale, le réseau du mouvement
unifié de la perception et du perçu.
À la fin des années cinquante, Igon délaisse le jeu
de rapports de surfaces géométriques colorées, pour
travailler l'ensemble de la surface figurale du
tableau comme milieu homogène, mais modulé, de l'apparition, à fleur
de lui - même, d'événements formels et dynamiques qui
figurent autant les choses indésignables qui s'y trouveraient que
le mouvement de ces choses et de leur perception, les graphismes noirs,
affirmés
et déliés comme des signes structurant la surface et s'y éparpillant
dans une danse dense du geste inscripteur, créant l'osmose visible
des formes déformées par leur propre apparition
et leur propre mouvement.
À la densité d'une texture colorée
et formelle constituant un jeu compact de surfaces sur la surface, fait
suite une sorte d'évanescence
du plan,
dans l'impression d'immatérialité d'une lumière imprécise
et flottante, où émergent et s'incrustent les profils aigus
mais pourtant infixables de la dynamique de la perception du réel
vivant, naturel, mais transfiguré par
sa représentation.
Des infinis d'un gris argenté discret et insensiblement illuminé de
subtiles variations, forment l'espace indicible de l'apparition d'une forme
ou du tracé du
cheminement d'une forme dressant sa croix sur l'immensité obsédante
d'une lumière hivernale. Puis ce sera, pendant plusieurs années,
ces inquiétants
et somptueux tableaux, fondés sur une lumière indistincte
et profonde, chaleureuse et mordorée dans son obscurité souvent éclairée,
où les tracés noirs et charbonneux, plaqués en croix
sur l'infini d'un espace imprécis, dessinent les accents stridents
mais allusifs du surgissement de quelque chose et impriment de façon
fulgurante le labourage spatial du cheminement de ces choses et du regard
qui les surprend et les saisit. Saisissement provocateur d'équilibres
subtils et incertains, où la balance des surfaces s'effectue par
la dissymétrie voulue, les désaxements
au
seuil de la possibilité de gravité, les incertitudes de profondeur
et de relief, toute imitation de l'espace étant remplacée
par la création
d'un indicible espace propre au plan de la toile, et qui, saisissant le
spectateur tout autant qu'il a capté la vérité et
l'objectivité virtuelle
des choses et des mouvements qu'il invente et présente, l'invite à s'engager
dans le tableau, dans l'image inventée, comme en un
univers, en un microcosme où l'esprit pourrait se mouvoir comme
l'homme se meut et s'émeut dans la nature.

1982
L'un des aspects les plus remarquables de ces oeuvres où s'invente
un espace plausible propre à la toile pour une vérité invérifiable
autrement que par
la toile qui la produit, c'est, parallèlement à cette création
d'une vision, d'une image d'un monde imaginaire incontestable, l'extraordinaire
richesse de
l'invention matérielle de la production de l’objet tableau;
sans s'adonner aux joies un peu démagogiques de cuisines étranges
mais visibles et évidentes malgré leurs soi-disant secrets,
Igon se dote, avec raffinement, des moyens matériels
les plus complexes pour que la substance diversifiée du tableau
participe de la richesse de signification et de sensibilité : collage
de papiers déchirés sur la toile, mélange d'acrylique
et de peinture à 'huile, frottages puis
effacements, autant d'éléments qu'Igon manipule avec une
conscience empirique aiguë de l'effet produit, mais effet qui n'est
pas produit pour lui-même et n'est
requis qu'en fonction de son efficace sensible par rapport au fonctionnement
d'ensemble de l'image peinte.
Il ne s'agit pas de peinture matiériste, comme la pratiquent alors
des peintres tels qu'Alberto Burn ou Antoni Tapies, mais de la conscience
artisanale et matérialiste des propriétés d'un travail
qui ne cesse de se rattacher à la pure tradition de la peinture
sur toile, et qui dénonce et déploie tous les possibles transgressifs
de cette tradition imageante, sans la détruire. Cette conscience
matériéliste
n'est nullement incompatible avec la foi et le panthéisme d'Igon
et, au contraire, elle les fonde et les légitime, en produisant
l'affirmation que l'unité de la substance comme l'unité de
l'Être, de l'objet et du sujet,
se manifestera et se traduira par l'unité complexe d'une chose créée,
fabriquée par l'homme produisant les incarnations de son imaginaire,
avec les moyens du réel spécifiques à son mode
d'expression.

1983
Aux profondeurs lumineuses et envoûtantes de toiles recouvertes de
superpositions de papiers collés, déchirés, arrachés,
recollés, des accumulations
transparentes de tonalités lourdement chaudes et de lumières
automnales filtrées, profondeurs au ras de la toile et dans l'épaisseur
immédiate des matériaux et de la facture, et qui créent
un espace figuré, reproduit,
bien qu'il n'imitât pas l'espace, Igon va progressivement substituer
la représentation de
l'insaisissable, de l'irreprésentable, d'un espace hyalin, proprement
invisible et qui ne se saisit de façon sensible que de ce qui y
advient : le blanc, absolument étonnant
alors dans l'œuvre d'Igon, devient le milieu figural de ses représentations
et tout son travail de matières et de colorations violentes et subtiles
va se transformer en une vaste écriture qui va qualifier et
animer la vastitude de la candeur de la toile
et de l'espace.
Ce blanc est alors travaillé comme matière du support sur
le support, présenté comme couleur et grain de la surface
peinte, la toile à cru ou recouverte de papier collé ou peint,
comme modulation de la lumière
de l'espace et comme accent des mouvements de l'écriture formelle
et chromatique. L'espace ainsi montré par la peinture d'Igon n'est
plus l'image illusionniste d'un espace autre et représenté,
mais la création
du milieu, dense et transparent en son plan, de l'apparition de ce qui
s'y produit parce que le peintre l'y produit comme expression de son émotion
au monde vivant et saisi par les sens.
Dès lors, dans cette graphie, ou même cette épigraphie
organique et vivante de l'inscription au plan de la toile des mouvements
de la vie des formes actives et naturelles, surprises par la perception
dynamique et émue du peintre,
les noirs graphismes synthétistes et agressifs des oeuvres antérieures
se transforment en tracé et en réseau d'une couleur parmi
d'autres, également
utilisées pour écrire et signifier l'émergence,
plan par plan, mouvement par mouvement, de la dynamique de la vie organique.
A la palette profonde et chaude des oeuvres du début des années
soixante, sur l'éclat étale d'un blanc
infini et divers, fait maintenant suite un chromatisme brillant et affirmé,
presque fauve, mais gestuel et tachiste, réparti de manière
dynamique sur le champ de la toile comme le signe de l'agitation constante
de la nature et celui de l'acte même
du peintre à l'œuvre.

1986
La découverte de cette ampleur cristalline du blanc s'affirme avec
force au cours des années soixante-dix, Igon y appliquant essentiellement, à travers
une vigoureuse grille de noirs linéaires s'étalant parfois
en nœuds dynamiques de surface, d'autres graphismes et d'autres maculations
de rouges rutilants et de jaunes éclatants. L'apparition des bleus
et des verts, à l'approche
des années quatre-vingt, se manifeste comme une conquête violente
et expressive de la liberté de l'artiste dans la liberté de
la couleur.
Cette violence est, à la fois, celle de l'écriture acérée
et épineuse des formes,
et celle de la stridence de couleurs pures, jetées à vif à la
sensation, violence sans théâtralisation, sans pathos symbolique,
effet naturel de la transposition de la violence même
du monde naturel et organique telle qu'on peut la percevoir à l'approche
même de la nature, à sa traversée pas à pas.
Nulle moralisation, mais une expression à l'objectivité émerveillée,
une représentation
où la vicence du rapport à la matière, à la
création, à la substance avec laquelle on fait un par
la vue et les sens en action.
Aussi le public a-t-il pu s'étonner,
voire s'inquiéter, de l'agression sanguinolente de certains rouges
d'Igon, alors que la provocation même de cette contondance chromatique
a, dans les peintures d'Igon, l'évidence et la nécessité de
l'expression de sa vision concrète et active du monde.
Rien n'est plus significatif que le calme, l'impassibilité, l'acuité objective
de l'observation d'Igon, dans ses dessins, caractères qui semblent
s'opposer à
l'émotion fébrile et à la dynamique déchaînée
de ses peintures et de son acte de peindre : le gentil Igon, discret et
affable, est le peintre de la violence vue et donnée à voir,
avec tout l'engagement de sa propre violence de peindre.
Comme si voir la violence avec le calme du constat, nécessitait,
par communion consentie et recherchée avec le réel, son absorption
par son expression défoulante dans la peinture : il y a comme une
voracité naturelle dans la peinture
d'Igon, forme irrépressible de son panthéisme et de sa nécessité de
peindre. Igon adore les bêtes et son monde intime d'objets, dans
son atelier, est peuplé de
boîtes à papillons, à scarabées, de squelettes
d'oiseaux, de rongeurs des champs, de peaux de reptiles ou batraciens et
autres petits sauriens, voisinant avec les pierres érodées,
les bois épineux et tout un ensemble de choses, où l'amour
de la vie intense de la nature se fétichise dans les vestiges de
la mort, de la squelettisation, de la fossilisation, de la décomposition.
À la
campagne, pendant plusieurs saisons, Igon fit amitié avec un imposant
lézard ocellé qu'il avait
repéré en un secteur précis.
Ce lézard fut tué par un engin agricole et Igon en éprouva
une forte émotion ; il fit cuire le lézard pour en conserver
le squelette et la peau, mais, sur les conseils des paysans d'alentours,
qui lui dirent la saveur qu'il y trouverait, il en mangea la chair.
Igon
raconte cette aventure avec une sincérité calme
qui sous-tend cette émotion profonde de l'être-au-monde dans
une communion absolue, une
osmose de l'être à la substance qui justifient et légitiment
cette dévoration vraie ou symbolique, par l'absorption ou par les
sens, et dont la peinture, à sa manière, serait l'acte d'autant
plus validé qu'il s'adresse
par là-même à la sensibilité dévorante
des autres.
Il ne semble pas, donc, qu'Igon soit un adepte de la « picturalité pure »,
dont on a tant parlé à propos de certaines formes rigoureuses
de la peinture abstraite et de sa théorie, car il y a chez lui,
dans l'affirmation du caractère propre et irréductible du
fait de peindre et de s'exprimer en peinture, le moteur actif d'un nécessaire
rapport au réel qui en vérifie l'efficace.
Il n'y a pas, non plus, l'aspiration à la représentation
d'un monde intérieur
qui se signifierait par les
formes peintes, à la façon symbolique et signifiante indiquée
par Kandinsky, Igon n'étant nullement un peintre illustrateur d'états
d'âme
ou messager de secrets individuels ou ésotériques.
Pourtant,
on acceptera avec enthousiasme l'idée, avancée par Michel
Roquebert, que la peinture de Pierre Igon serait « le cadastre d'une
intériorité », dans la mesure même
où la peinture d'Igon montre que son être intérieur
ne s'exprime et ne se révèle
que dans ce panthéisme incessant qui fait que son moi expressif
et exprimé se confonde avec sa communion avec la nature.

1980
Mentalement et idéologiquement, l'abondance de ses dessins d'après
nature ou imaginés, de ses oeuvres sur papier, pastels, gouaches
ou gravures,
prouverait la prégnance et la nécessité de ce rapport
d'observateur éveillé et inventif avec un monde approché sans
préjugé autre
que de savoir qu'il est le monde créé et notre propre substance
comme éventuel
vestige de Dieu. Techniquement, l'abondance des pastels et des gouaches
sur papier, dans les dernières années, montre le renversement
figuratif de la conception du blanc chez Igon, cet exercice des travaux
directement au blanc souci du support ayant modifié et enrichi sa
notion de l'espace transparent et vide comme milieu de la figuration, milieu
qui se fait à la fois fond et figure, ce qui a amené Igon à apporter
sa contribution non négligeable à l'interrogation majeure
de l'art moderne qui, sur la base de l'évacuation de l'imitation
illusionniste, aura aussi renversé et
renouvelé le sacro-saint couple contradictoire de la figure
et du fond.
Certains, au vu de ses pastels, où se débattent des insectes
et des libellules de rêve, au vu de ses peintures sur papier, où se
dressent d'étonnants totems d'une vie profonde et insoupçonnée,
se sont récrié contre
leur naturalisme, pourtant impossible et inventé, au nom d'une pureté de
l'abstraction dont, au fond, Igon n'a cure.
En ces oeuvres, au nu du blanc
investi par le geste de la couleur, tendrement et agressivement, Igon
installe et instaure le vocabulaire évocateur et évident de sa participation
au mouvement de la vie et de la création.
Curieusement, d'ailleurs, la courbe de la création d'Igon nous parle, à la
fois, de sa communion avec la nature et du développement de sa sensibilité,
au diapason de l'évolution de la peinture vivante.
Sans qu'il y
ait chez lui la moindre préoccupation de mode, il est pourtant symptomatique
de constater qu'il n'y a pas de décalage et de retard provincial.

1982
Il y a déjà trente
ans, s'interrogeant sur l'émergence de l'abstraction et sur l'opposition
Paris/Province, Pierre-Charles Bru notait avec perspicacité et lucidité que
des peintres de province, de Toulouse en particulier, et il citait en premier
lieu Pierre Igon, avaient apporté leur
pierre à l'édifice de la modernité vivante, et, aujourd'hui
encore, le travail de Pierre Igon s'inscrit dans le déploiement
actif des recherches picturales et figuratives,
sans que l'on puisse réellement y relever un décalage quelconque
qui le discréditerait, sa singularité, son isolement, son
individualité incontournable ne devant pas être considérés
comme des signes d'un tel décalage,
mais comme l'indice de sa nécessité personnelle de ne renoncer
aucunement à son
engagement en peinture.
Certes, il y a comme une sorte d'intemporalité dans
l'évolution d'Igon, qui ne semble pas se soucier des querelles sur
l'abstraction et la figuration, sur la post-modernité, sur la bad-painting
et les nouvelles figurations, attentif seule-ment qu'il est à suivre
son chemin de nature, mais il n'est pas que fortuit que, dans ce cheminement,
tout récemment, et à travers les oeuvres
sur papier, Igon se soit renouvelé, pour lui-même, la question
de la lisibilité et
de la traditionnalité de la figuration.
S'il n'y a pas chez Igon l'inquiétude théorique d'une pureté du
pictural, pour la simple raison que sa pensée ne peut être
que picturale, il y a constamment interrogation de la tradition du pictural
et du sacré,
ne serait-ce que dans cette investigation obsessionnelle des formats particuliers
du pictural et du sacré que sont le tondo (format circulaire), les
carrés associés
et les polyptyques, essentiellement le triptyque, formats qui, au-delà des
habitudes culturelles et de caractère religieux de leur approche,
posent la question de l'unité nécessaire
de la partie et du tout. Le tableau, conçu comme une unité multiple
dont chaque formant doit cependant posséder sa raison isolante,
s'ouvre sur l'interrogation au sujet de la nécessité et de
la légitimité du
tableau, alors même qu'il s'offre à la disparité dans
le monde des choses.
Aujourd'hui, encore, avec de telles oeuvres et de telles interrogations,
Igon est de ceux qui témoignent, à leur
cré-neau, de la vitalité d'un art dont ils assurent le
devenir et l'avenir.

1985
Inquiet de son art, dans sa tradition renouvelée, sûr de sa
participation au monde, dans la foi en l'unité du sentir, Igon poursuit,
avec l'inquiétude
nécessaire et sereine des créateurs, un travail solitaire
où la justesse et l'acharnement de son faire le mettent à égalité avec
ceux dont la peinture vivante se vantera bientôt d'être
le fruit.
Denis Milhau
Source: Catalogue de la rétrospective Pierre Igon Musées
des Augustins Janvier-Fevrier 1987
Photos Patrick Riou

1986
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