"Mais
à nous il n'est donné
aucun territoire où se reposer.
Ils ploient, ils tombent
les hommes en souffrance
,
À tâtons allant d'une heure à l'autre,
jetés dans les gouffres,
des siècles durant en bas dans l'Incertain". Hölderlin
Odile Mir aime profondément le poète allemand Friedrich Hölderlin, et
elle aura elle aussi longtemps cheminé dans l’Incertain, loin des quiétudes
et des certitudes du confort des nantis ou des immortels, mais plus proche
des dieux que d’autres.
Odile Mir est imprégnée du tragique de la condition humaine. Les grands
mythes de l’humanité résonnent en elle, les plus archaïques, ceux qui
ont conscience du temps qui fuit.
Mais avec ses mains, son œil aiguisé, elle aura modelé l’espace, l’aura
mis à notre portée. Elle aura fait sa ponction d’éternité dans les flots
du temps.
Elle aura niché ses émotions dans le plein du vide.
Ses sculptures sont sa part des anges et elles prennent chair plus loin
que nos dimensions. Chair et mémoire. Violence ou incantation. Tout petit
format ou grand format.
Contre la barbarie du monde qui toujours grandit, elle croit toujours
à l’écriture, à l’humanité des œuvres d’art. À la permanence de
la vie malgré tout.
« Je suis un artisan, c’est tout. Je ne fais qu’un façonnage
ancestral » Que ce soit dans les labyrinthes de ses livres objets, boîtes à mystères
qui résonnent de la musique des lettres imprimées ou dans la gigantesque
nef solaire captant tous les vents sidéraux, la même approche sobre et
humble s’opère. Elle travaille la matière de front, lui fait rendre gorge
et profondeur.
Rencontres

Rencontrer Odile Mir est intimidant. Odile est exigeante aussi bien
en amitié que pour elle-même. Elle sait qu’elle a construit une vie et
des œuvres qui en témoignent.
Méfiante, très grande dame aussi, elle pèse et soupèse le visiteur.
Par sa capacité à décider, à dire non, à ouvrir sa porte à qui
bon lui semble. C’est elle qui vous choisit.
Une petite
maison en chartreuse, est son île dans le quartier des Chalets depuis
qu'elle est revenue de Paris au début des années1990. Plus de plafond,
une mezzanine. À droite
de la cheminée, de très vieux livres
montent jusqu’au toit. La vieille échelle branlante ne lui permet
certainement pas d’atteindre les plus hauts. Des livres encore qui
servent d’étagères ou de tables basses.
Elle nous accueille un peu mutine, fragile, le regard acéré et
semble dire: vous qui voulez me connaître, qui êtes-vous ?
La pièce est habitée par d’improbables personnages. Un jeune homme
vit avec elle. Une femme sans tête, deux mètres de haut, entièrement
bandée et prête à marcher. Des animaux, mouton bleu, tête de bélier
rouge. Des livres enfermés dans des boîtes de verre. Un chevalet
à damiers noirs et blancs sur lequel repose un livre de poésie,
Norge. Le siège d’un haut dignitaire africain sur lequel elle est
assise, à la fois petit et doré, avec un dossier très bas. Le plancher
est peint en jaune. Elle voudrait refaire cet appartement patiné
: les immenses rideaux blancs et légers lui semblent si vieux.
Elle a besoin d’espace pour sculpter.
Et de force. Cette femme rouge qui était assise dans son idée de
départ, s’est levée. Elle saute même. Sans tête et sans dos.
Cette
femme en rouge, la rouge, ouverte et déchirée, lui annoncera que
bientôt elle sera opérée elle-même. Ouverte aussi comme sa statue.« C’est
une sculpture prémonitoire : quelques mois après on m’a enlevé
un rein ».
Pourtant, il n’y a rien de faible dans la femme rouge, au contraire,
une très forte énergie vitale qui l’emmène vers le ciel. Ces sculptures
faites de grillages soudés et assemblés : l’espace prend forme
et comme dans la couture, le vêtement coupé à plat épouse le volume
humain. De qui nous parle-t-elle si ce n’est d’elle-même.
Dans sa tanière les livres ont pris possession de l’air même et veillent
sur elle. Les livres anciens venant de son enfance, du temps où son père
lui lisait Racine ou Voltaire, elle sur les genoux, voguant sous le flot
des mots.
Cet amour du papier, de la chose écrite et ses gardiennes fidèles qui
font semblant de dormir sous la pelouse du temps, mais observent chaque
visiteur, le jaugent. La statue femmes aux bandelettes est aux aguets
elle aussi.
Et l’atelier au sous-sol s’entrouvre comme une cachette d’enfant,
poulie et contrepoids anciens. Il est le laboratoire pour les dernières
tentatives de magnifier l’écriture par des livres-objets où la
peinture se mêle à la gravure et à la calligraphie.. Sans
atelier à la lumière et à l’espace suffisant, elle a aménagé cette
cave pour y coudre ses livres.
Son
amour des romantiques allemands – un livre d’Hölderlin n’est
jamais loin -, et des poètes – Hugo, Celan, Norge, Gaston Puel,
Thierry Metz,... la réchauffe.
Par ses monotypes, ses transparences Odile, Mir célèbre l’écriture.
Sa calligraphie qui reproduit avec la même ferveur sacrée qu’un
prêtre la sainte écriture, sillonne et dresse un autel aux mots
qui l’ont bouleversée.
Là, au premier étage sont rangées les paroles illuminées et enserrées
dans des cartons, et en unique exemplaire.
Des œuvres soigneusement rangés
dans leurs étuis faits de riches tissus. Elles parlent de la lumière
traversant une phrase aux lettres envolées de Hrabal,
de Char, ou d’autres. Et cet hommage à cette Africaine,
clochardisée, qui vit depuis des années sans logis au bord du canal.
Odile Mir est toujours au seuil de la mémoire et craint par-dessus
tout de perdre le souvenir du souvenir.
L'ombre du pêcher
«
Je suis née à l’ombre d’un pêcher. »
Odile
Mir est issue d’une famille dont les traces viennent d’Aragon
et se sont établies depuis si longtemps, le XIe siècle peut-être
près de Castelnaudary. On a retrouvé des traces qui datent de
l’inquisition. La famille a donc toujours vécu dans le Razès.
Et son père a aussi planté le premier pêcher dans la vallée de
l’Aveyron, à Albias sur les conseils d’un ami agronome, un russe
blanc nommé Ermitoff. Ce savoir est aussi
en elle. Elle est fière de savoir greffer les arbres. Et elle
sait que la greffe profonde des humains, cela existe aussi, et
que seul l’art le permet.
Celle, qui nous parle à l’occasion du vernissage de l’exposition de
ses livres objets, est le sourire même de la douceur qui flotte encore.
Odile, toute mince et habillée de doré. Les yeux clignent un peu, elle
parle avec son buste, soudain elle s’avance. Elle réajuste une écharpe
de soie, enlève une veste légère, parle avec ses mains, les pose sur
son buste, remet sa veste. Elle nous regarde comme si elle nous connaissait.
Émue que l’on se souvienne d’elle, étonnée de se savoir encore dans nos
mémoires.
Du
Razés de son enfance, elle garde l’odeur des plantes
et des livres. Surtout de cette grande bibliothèque qui était
sa cabane d’enfant dans les arbres, à elle. Elle semble une petite
fille élevée par ses frères les livres. Entre un père obligé
gérer une exploitation agricole et une mère bohème, elle aura
l’illumination de la glaise et de l’objet qui vit dans la paume
de la main. Les étés de l’enfance, la vieille maison qui berce,
le soleil d’Août qui transperce, la cave bourdonnante de vendanges
furent pour Odile Mir le bonheur des commencements. Et après ces
années passées dans les bras chauds de la nature, il y aura ce
départ en 1976 vers Paris et une toute nouvelle approche de la
condition humaine au travers de ses sculptures et de sa difficulté
à tenter de vivre.
«
J’ai été peu reconnue – presque aucun achat d’œuvres, peu d’expositions
-. Il existe si peu de traces de moi, catalogues, ou autres
que je me demande parfois ce que je suis. Il me fallait donc
vivre à côté des choses improbables, une vie en marge, mais
je n'en ai pas de regrets. Bien sûr j’aurais pu édifier
tellement plus d’œuvres si je n’avais pas eu à gagner ma vie.
J’ai dû exercer bien des métiers car jamais je n’ai pu vivre
de mes sculptures: couturière, modiste, costumière,
employée à l’hôpital de jour... J’aime travailler avec mes
mains. J’ai même travaillé au Sentier. J’étais d'ailleurs la seule
à parler français. Le Sentier est un autre monde.
Et puis on m’a chassée de mon atelier à Paris, rue Saint-Denis
qui me plaisait tant par son espace. j'ai lutté en vain."
Le beau miracle de la lumière nue a dû être
abandonné aux mains des spéculateurs immobiliers, les grandes statues
ont dû faire lit séparé. Elles ont eu froid si éloignées d'Odile. Il
a donc fallu déménager.
"Et
puis comme mes sculptures étaient au moins à hauteur de ma
taille, certaines de plus de deux mètres de haut, il fallait
les sauver, les entreposer.
J’ai dû les transporter dans le Sud-Ouest. Des œuvres
qui font ma taille ou plus, deux mètres de haut. On se rend compte
alors que c’est lourd. Quand il y avait des expos,
des hommes les chargeaient dans le camion et puis on partait, moi
et le chauffeur. J’ai stocké mes œuvres dans un poulailler, un
véritable poulailler ! Les animaux se nichaient au milieu.
Puis chez des amis, et puis dans la maison
du gardien de l’abbaye d’En Calcat.
Elles se sont abîmées car
elles se sont trouvées exposer aux éléments.
En 2005, la fille d’Isabelle Soler s’est proposée pour les restaurer.
Les sœurs de la rue des Fleurs nous ont prêté un local qui était
vacant. Et l’on a tout rénové. Çela a été unimmense travail.
Aujourd'hui l’œuvre est rassemblée et elle est pratiquement complète
puisque je n’ai pas vendu.
J’ai donc voulu la transmettre en entier.
Odile Mir a en effet cédé l’ensemble de son œuvre à la
mairie de Tournefeuille près de Toulouse.
"J’ai
peu vendu, mais je sais que j’ai une œuvre !»
On
parle de moi, mais moi ce n’est pas important,
à travers moi, c’est d’art qu’il est question. Je sais maintenant
qu’il m’a été donné de produire une œuvre que je vois enfin déroulée.
C’est en regardant l’ensemble de ce travail et avec le recul,
que je m’en rends compte. Je le vois. Il y a des choses que
je sais, comment faire un accrochage ou une exposition. Je le sais
maintenant que je vois l’ensemble de ce que j’ai fait.
J’espère
que ceux qui en disposent maintenant sauront la faire vivre, la
mettre en relation avec la mode et les costumes, avec des thèmes,
pour donner des signes et des chemins. Et j’espère avoir le temps
de leur transmettre quelques pistes».
La
voici maintenant entourée de ses sculptures et de ses livres
objets, comme balises de sa vie parcourue.
Elle aura été oubliée injustement comme cette génération de sculpteurs
(Robert Pagès par exemple), qui n’aura pas eu la chance d’exposer
beaucoup, d’avoir un marchand ou un galeriste.
Mais Odile Mir n’en porte aucune amertume ; « J’ai vécu, j’ai
eu des rencontres et plusieurs vies.
Je sais que le temps presse, je l’ai vécu dans mon œuvre
qui en porte témoignage, je le porte maintenant dans mon corps
et je décompte le reste qui s’écoule encore. »
Et en même temps devant la perte de culture,
et l’indifférence du temps présent, elle se demande s’il faut
continuer vraiment s’accrocher à vivre ou à survivre encore.
La réponse est dans son œuvre et dans son sourire.
La lumière
vaincra.
Une
œuvre debout
Le travail d’Odile Mir sur la matière se fait par l’intuition de l’espace.
Odile travaille d’abord à l’intérieur de la sculpture, par bouts de fils
de fer comme une couturière. Peu à peu sans beaucoup de dessins préparatoires,
l’espace est conquis, traversé, habité et restitué. Elle ne sait parfois
pas où la conduit cette toile de fils de fer qui prend possession des
lieux, repoussant le temps.
Ce travail direct avec la matière même de l’espace lui est permis
par son sens aigu des volumes. Voyante de l’air elle perçoit physiquement
la giration de l’espace, ses contours, ses angles. Elle aurait
voulu être architecte tant cet espace se construit en elle,
et que la géométrie est sa nature. Elle ne peut raisonner,
ni penser dans une seule dimension.
« J’ai découvert l’extrême complexité des calculs nécessaires
à l’établissement d’un cadran solaire...Du plus petit au plus monumental
aucun objet n’échappe à la lumière pas plus qu’au verdict tranchant
de son ombre.» écrit-elle
ainsi, en évoquant « la nef du soleil » un cadran solaire géant
qu’elle a créé pour les Autoroutes du Sud de la France. ..
Elle pense forme et lumière, ombre et mythes immémoriaux.
Le poids de l’obscur qui sommeille dans les destins humains, fascine
Odile Mir, depuis les déesses, la Bible ou le catharisme.
Et la nature est présente toute puissante.
Forme humaine et forme animale ont ainsi nourri son travail. Odile
Mir a la prémonition de l’Origine. Et la figure emblématique de
la Femme sillonne son œuvre, Lilith mais aussi l’au-delà des formes
humaines, là où l’animal se tient en lisière, éternel Minotaure,
et vient se mélanger à l’homme.
Odile Mir voit avant tout, elle est géométrie incarnée. Elle modèle l’espace
car ces œuvres sont pensées pour l’espace, dans l’espace.
Et puis il y a cette épiphanie, quand partant du vide, on va vers l’ensemble,
que l’on met du plein dans le vide. Ce miracle vertigineux qui fait se
dresser une statue.
Quand la statue se met debout toute seule, Odile sait que la création
a pris vie autonome.
« On s’élabore soi-même en même temps que l’on élabore l’œuvre »
Elle qui pense en plusieurs dimensions est toujours déçue des photographies
de ses statues ou de ses livres-objets.
La reproduction photographique de ses sculptures la frustre par
sa mise à plat. Elle voit simultanément toutes les faces de ses
statues. Elle les voit vivantes. L’une éclairant l’autre. Un seul
rendu de face, estompe la mise en marche dans l’espace.
Odile Mir est tactile et voyante, ses mains viennent d’abord avant toute
connaissance.
Le reste suit après pour l’architecture du mouvement et le tournoiement
dans l’air.
Odile Mir aime les grands volumes, elle libère de grandes dynamiques,
et une sorte de mouvement de l’air autour de ses créations.
Son œuvre avance, elle bouge, elle
se répand dans l’espace.
Beauté et vertige de réaliser la forme, la grande FORME. D’arracher
en soudant, en tordant l’acier ou d’autres matériaux une nouvelle
réalité aux choses. Vulcain domptant la puissance du fer et du
feu. Odile Mir insoumise dans sa vie et son art a souvent représenté
des femmes insoumises.
Sans visage à capturer elles marchent, après
une marelle ou une ombre enfuie.
Femmes dont la tête n’est plus là car partie vers les
étoiles, et qui marchent sur le socle de la terre, pour la retenir,
pour prendre envol aussi. Ce refus de représenter les visages
de ses créatures est troublant: signe d'émancipation ou volonté
de rendre au corps toute l'essence de la vie en effaçant toute
autre personnalité.
Odile Mir a toujours eu une grande faculté d’adaptation, le pouvoir
de basculer d’une vie dans une autre.
Discrète, refusant tout lien entre l’œuvre et sa valeur commerciale,
elle semble flotter, belle et diaphane, au-dessus des contraintes.
Émue que l’on puisse un jour regrouper dans un musée à Tournefeuille
ce qui reste de ses sculptures, celles qui n’ont pas été perdues
ou détruites par elle-même, elle s’inquiète cependant de leur mise
en espace, du fait qu’il faille aimer une œuvre avant de savoir
l’accrocher, la faire respirer.
« Livres, dessins ont ponctué ma marche. Tout ce que l’œil saisit, des
lances parallèles d’Ucello aux cannelures des colonnes du Temple d’Agripente,
de la lumière qu’elles recueillent à l’interstice de celle qui glisse
entre les volets, de la forme d’un fruit à celle d’un nuage, tout est
là, toujours à réinventer. »
Toujours curieuse de son temps, elle est le bruit du vent, écoute toutes
les musiques et s’en émerveille.
En fait Odile Mir s’émerveille, envers et contre tout, de la vie. Elle
sourit.
« Je sais pourtant avec le recul de mon âge que j’ai réalisé une œuvre.
Elle est là, elle m’entoure. Je sais que j’ai un œil juste, que je sais
utiliser et comprendre l’espace, agencer le vide et le plein. »
L’espace est bien à portée de main, de ses mains.
