Marcel Pistre
ou le miroir liquide du temps

bleu blanc
"Ce qui me paraît atroce dans la vie, c'est la fuite du
temps. Mes tentatives n'ont d'autre raison que de fixer un instant, de
le tenir à ma
disposition et, ainsi, de pouvoir le revivre comme on le fait lorsque,
voulant retrouver un climat particulier, on remet sur l'électrophone
un disque de Mozart, de Fauré de Prokofiev.
C'est la seule manière
d'arrêter
le mouvement stupide de l’horloge et du calendrier...
La peinture est un talisman; peindre, c'est conjurer les maléfices
du temps. Cela m'amène à donner à mes formes, ce quelque
chose suggérant l'idée d'un déploiement léger
s'ordonnant dans un univers sans rupture où les déchirements
eux-mêmes seraient doux. Je pense
parfois à des
frissonnements à d'ailes, à des rivages...
Mais ce
ne sont là que
des sensations de surface l'essentiel reste, je crois, indéfinissable,
et mon aventure picturale demeure une expérience mystico-profane
personnelle, au sens le plus humble du terme."
Marcel Pistre.
Passage
"L'un des mots du vocabulaire de la peinture qui me
définit
le mieux est celui de « passage » et dans mes « chutes » non
moins que dans mes réalisations antérieures qui souvent
ont eu des localisations trop indiquées,
soit par des lignes soit par des contours très nets, très
précis.
Et c'est peut-être dans le parti-pris le plus absolu des passages
que se trouve ma meilleure voie. Aucune clarté, aucun foncé (alors
que l'extrême clarté de la figure centrale ou principale et
l'extrême foncé de
l'opposition la plus forte sont une règle impérative) ne
sont localisés; ils sont préparés, annoncés
de loin et se manifestent par degrés insensibles
jusqu'à atteindre leur intensité la plus grande".
Marcel Pistre.
Carnets, 3 juillet 1979.
Approcher la peinture de Pistre, du moins celles de
ses dernières années
la mieux connue aussi grâce à la Galerie Protée et à une
exposition de 1979 au Centre culturel de l'Aérospatiale (qui ne
put aller à son terme par le doux effacement du peintre parti rejoindre
ses déploiements légers), approcher donc ces miroirs liquides
du temps passe par les paroles préalables du peintre citées
en exergue.
Effectivement ce qui capture à jamais le regard dans "les frôlements
d'ailes" que sont ses tableaux, c'est la certitude de pouvoir
y lire tous les mouvements des nuages, tous les glissements de l'eau,
tous les miroirs du temps.
La peinture de Pistre est mouvements de nuages, ailes
de papillons étranges.
Posé en son centre un étrange noyau vous regarde et de là irradie
des volutes de souvenirs de l'au-delà. Comme un avant-goût
du retour flotte dans l'univers flou de Marcel Pistre un parfum d'éternité.
Un profond silence est palpable aussi.
On pose le regard presque à mi-voix sur ses tableaux. Un étrange
nouvel ordonnancement du monde s'est opéré pendant notre
absence. Et devant nous des marées inconnues viennent à nous
presque immobiles. Le maître mot de Pistre, passage, définit
bien cet autre côté du miroir que sont ses oeuvres. On
est passé de l'autre côté, les terres inconnues se
lèvent vu de l'ailleurs.
La présence obsédante d'un certain bleu, d'une histoire
de bleu, nous entraîne par delà les nuages. La peinture de
Pistre est bien un passage, une sorte d'initiation à l'invisible.
Si on prête les sens, un infini chuchotement sourd de ses toiles,
musique des sphères ou silence habité des puits, on ne sait.
Une magie est à l'oeuvre, un doigt sur les lèvres pour ne
pas se trahir. Tout glisse lentement dans l'univers de Pistre, tout est
flou, l'illusoire n'a plus ici sa place. Un rêve où se
déplient
les draps fins de l'inconscient.
Regarder une toile de Marcel Pistre veut dire accepter
de se laisser submerger par l'impalpable. Se laisser aller à la dérive des atmosphères, à la
migration des fées. Tout insensiblement se met en place pour
le basculement vers les vapeurs du temps.
Du centre vers les bords se produit une dissipation
de gouttes fondamentales de couleurs et de fantômes. Une alchimie du chuchotement s'opère
dans ses toiles. Un mystère est à l'oeuvre. Il semblerait
que l'on ne doive voir ses toiles qu'à la dérobée
pour ne pas faire fuir l'éphémère figé qui
les habite.

sans titre, 1966
La fuite du temps nous contemple et nous trouble.
Mais ce temps en allée
a laissé ses traces d'ailes sur les tableaux de Pistre. Ce qui nous
dérange alors doit être cette étrange mise en miroir
de notre propre finitude.
Les tableaux du doux et discret Marcel Pistre
ne montrent pas la violence de la mort en marche, non. Seulement la
fuite, l'échappée lente et inéluctable du temps
profond.
Les toiles de Pistre ne se regardent pas elles se soupçonnent,
ne se laissent entrevoir que par un autre regard à hauteur de
ciel.
Des feuillets de matière dérivent atteint par la fonte des
bleus du monde. Les tableaux de Pistre veillent alors sur notre éparpillement
aux étendues du silence. Dans cet univers vaporeux nos regards remontent
aux surfaces, un sourire serein et apaisé nous fait signe.
Se confronter à une toile de Marcel Pistre est comme être
dans l'antichambre des passages. Là le ciel ne brûle pas,
il apaise. Tout glisse entre les doigts, le sablier n'a plus cours. Tout
est fluide, achevé dans le bel inachevé des formes
qui flottent comme feuilles éparses. Le lumineux promène
sa douce lanterne. La transparence se fait châle de l'inexprimable.
"Le
doux déploiement" dont
parle le peintre nous fait l'amitié discrète de l'indéfinissable.
Cette peinture est échouée
sur les hauts-fonds de l'âme.
Gil Pressnitzer
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