« La terre
est le probable paradis perdu. »
(Federico Garcia
Lorca, Versos finales)
Ces tendres bouffées
de souvenance qui nous remontent parfois jusqu’à l’extase
ou l’ivresse, nous apportent des grains de jours dorés au
milieu de nos autres jours.
Ainsi en revoyant quelques
toiles de Carlos Pradal au Réfectoire des Jacobins à Toulouse
fin 1998, il en fut ainsi. Il en est encore aujourd’hui la même
empreinte.
Caramboles comme le dit
un de ses livres. Et tous les objets, les choses et les êtres s’interpénètrent,
se mélangent et deviennent autres :
"Quel effort
du cheval pour être chien
"Quel effort
du chien pour être hirondelle
"Quel effort
de l'hirondelle pour être abeille…" Lorca.
Pradal peint cet effort.
Maintenant Carlos Pradal,
mort si jeune à 56 ans le 20 novembre 1988, est là dans les
girouettes au vent des vibrations du monde que sont ses tableaux. Comme
chez Lorca, la vie et le peuple y coulent. Dans ses natures mortes les
coupes se brisent, les cruches débordent de vie, dans ses portraits
de chanteurs ou de danseurs, la guitare pleure que l’on ne peut faire
taire, la voix rauque raye l’espace. Ses cantaors, ses danseuses
hennissent du Lorca :
« Elle
pleure sur des choses
lointaines.
Sable du Sud brûlant
qui veut de blancs
camélias.
Elle pleure la flèche
sans but,
le soir sans lendemain,
et
le premier oiseau mort. » poème de la séguidille
gitane.

Quelle fut la leçon de
peinture de Carlos Pradal ?
« Le duende...
Où est le duende ? À travers l’arc vide, passe
une brise mentale, qui souffle avec insistance sur la tête des
morts, en quête de nouveaux paysages et d’accents ignorés,
une brise à l’odeur de salive d’enfant, d’herbe
foulée et de voiles de méduse qui annonce le baptême
sans cesse renouvelé des choses qui viennent de naître...
Tout ce qui a des
sonorités noires a du duende. Ces sonorités noires sont
le mystère, les racines qui s’enfoncent dans le limon que
nous connaissons tous, que nous ignorons tous, mais d’où nous
parvient ce qui est la substance de l’art […]. Le duende
n’est pas dans la gorge ; le duende monte en dedans depuis
la plante des pieds […]. C’est-à-dire qu’il
n’est pas question de moyens mais de véritable style de
vie ; c’est-à-dire de sang ; c’est-à-dire
de très vieille culture, de création active […].
Le duende, il faut le réveiller dans les dernières demeures
du sang […]. »
La Havane, 1930
(Lorca théorie
du jeu et du duende) ;
Ce texte que Pradal tint
tant à traduire lui-même est sa feuille de route. Il y sera
fidèle de Madrid à Toulouse, de Toulouse à Paris,
d’ici à l’ailleurs.

Michel Del Castillo dit
ceci :
« Ce que
la peinture de Carlos Pradal m’a d’abord restitué,
c’est le silence,
la concentration, l’attention vigilante,
autant dire mon humanité.
Sa première
leçon est de l’ordre de la morale.
Elle rend à la
réalité la plus prosaïque sa scandaleuse
et provocante dignité.
Elle suscite également l’inquiétude.
Elle désigne
cette incertitude, qui est aussi la nôtre.
Elle pose la question...
: « sommes - nous vraiment ? »
Mais elle le fait
par les seuls moyens de la peinture,
avec l’évidence
de ce qui se pose et s’impose là,
dans un cadre étroit,
sur ce blanc vertigineux d’où,
par le désir " lucide " autant
que " fou " d’un homme,
une réalité peut
surgir... » (éditions
Loubatières)
La notice biographique
officielle ne nous dit que ceci :
Né en 1932 à Madrid,
sa famille est contrainte à l'exil en 1939. Il obtient une licence
d'espagnol en 1956 et devient maître auxiliaire. Dessinateur et
peintre, il présente en 1960 sa première exposition personnelle à la
Galerie Maurice Œuillet de Toulouse. Il collabore régulièrement,
jusqu'en 1970, comme illustrateur, à la Dépêche du
Midi. Cette même année, il réalise sa première
exposition à thème, Les Beaux quartiers, en hommage sans
doute à Rembrandt qui, lui aussi, avait peint des morceaux de
viande de boucherie. Dès lors, il présentera le plus souvent
des expositions thématiques : Les Passantes en 1977, Les
Billards en 1980 et Le Flamenco en 1984. En 1972, il s'installe à Paris
et devient l'ami des peintres espagnols Peinado et Pelayo. À la
mort de Franco, il retourne en Espagne et ne cessera d'exposer chaque
année dans son pays. Une grande rétrospective de son œuvre
a eu lieu en 1984 au Musée des Augustins de Toulouse. Il consacre
les dernières années de sa vie au dessin et à la
traduction en français de poèmes espagnols.
Elle ne dit pas tout
l’écartèlement de ce fils d'un député républicain
exilé, de ses déchirures, de ses béantes blessures.
Trop jeune pour avoir vraiment pu étreindre l’Espagne, il
ne lui fera l’amour qu’en rêve, avant de revenir dans
son pays natal après la chute du franquisme.
Elle sera forgée
en lui, femme entre les femmes, passante d’entre les passantes. Cet
exil au milieu des « macaques », comme il surnomme
affectueusement ses compagnons d’infortune tournant en rond à Toulouse
et refaisant la guerre entre dominos et mémoires écartelées,
il le vit goutte-à-goutte. Mais jamais la fontaine espagnole ne
l’abandonnera. Lucide, il sait se cogner à la réalité et
ne transfigure point ses rêves. Les taureaux piétinent, le
flamenco s’embrase, l’Espagne brûle. Il ne sera donc
pas nostalgique, mais infiniment vivant. Il a voulu comme son maître
Lorca donner une leçon simple
sur l’esprit secret de l’Espagne meurtrie.
Il sait que tout passe
et que tout demeure :
Tout passe
et tout demeure
Mais notre affaire
est de passer
De passer en traçant
Des chemins
Des chemins sur la
mer
Voyageur, le chemin
C'est les traces
de tes pas
C'est tout ;
voyageur,
il n'y a pas de chemin,
Le chemin se fait
en marchant
Le chemin se fait
en marchant
Et quand tu regardes
en arrière
Tu vois le sentier
Que jamais
Tu ne dois à nouveau
fouler
Voyageur ! Il
n'y a pas de chemins
Rien que des sillages
sur la mer
Antonio Machado
Ces sillages sur la mer,
ces mirages entrevus par le voyageur, Carlos Pradal les a un jour peint
dans une suite de tableaux.
Les Passantes. C’est
par cette série de toiles réalisées en 1970 que l’on
peut entrevoir en profondeur la personnalité de Carlos Pradal. Après
le petit scandale de son exposition sur « les beaux quartiers » montrant
crûment la saignante réalité de la chair, et la boucherie
du monde, cette célébration des femmes qui passent, ou plutôt
qui provocantes vous heurtent en venant vers vous, est à la fois
son amour de la femme et son amour de l’Espagne.
Bien plus que le chant
charnel « aux mouvements qui déplacent les formes », à l’occupation
palpable du corps féminin dans l’espace avec sa densité et
ses odeurs, il pourrait s’agir d’un hommage au fugace et à l’éternel
féminin.
Souvenir de l’exil,
ses passantes énigmatiques sont les sœurs des gitanes qui
passaient sous la lune :
Sur le ciel de la
citerne
la gitane se berçait.
Chair verte, cheveux
verts
avec ses yeux d'argent
froid.
Un petit glaçon
de lune
la soutient par-dessus
l'eau.
La nuit devint toute
menue,
intime comme une
place.
Des gardes civils
ivres morts
donnaient des coups
dans la porte.
Vert et je te veux
vert.
Vent vert. Vertes
branches.
Le bateau sur la
mer,
le cheval dans la
montagne.
(Romancero gitan,
Poème du chant profond, Traduction de Claude Esteban)
Sans autre visage que
leur beauté, elles vous affrontent avant que de disparaître
au coin de la rue de la vie. Elles sont l’incarnation de ce paradis
perdu dont parlait Lorca en l’enracinant dans la terre. Pradal l’enracine
dans la chair des femmes. Ses passantes, ses femmes considérables
ont le duende, le vertige du désir, l’assomption de la disparition.
Elles ne peuvent que s’entrevoir en semblant vous passer sur le corps,
sorties en avant de la toile, pour partir de suite après.
Symbologie du désir,
leurs cuisses lourdes, leur visage sans visage viennent de l’exil
et vont vers l’exil.
Le vent du sexe soulève
leurs robes, le rouge du sang flotte autour d’elles, sorcières
de l’amour, elles marchent droit vers vous.
Est-ce l’Espagne
qui se relève du franquisme et qui jette sa sensualité face à la
glaciation franquiste ?
Est-ce toutes ses femmes
dont on a tué les amants, les maris ?
Comme le cri, elles disparaissent
dans le vent, le coeur immense, le corps tendu, le sexe en avant.
Pas de voiles noirs,
pas de pleurs, elles sont vivantes, en route venant de l’aube et
retournant à la nuit. Toutes ces femmes peintes, toutes ces femmes
désirées seront des Passantes.
Elles nous frôlent,
elles ne se retournent pas, elles sont. Leur érotisme est hautain,
d’ailleurs. Elles n’ont pas le temps, elles sont en mouvement.
« Une
femme marchait vers moi sur le trottoir dans la rue. Je la regardais
venir et j’ai vu se décomposer le mouvement du corps en
marche. Ça m’a donné l’idée de peindre
une femme qui marche, une passante. Je me suis rendu compte par la suite
qu’il était resté au fond de ma rétine la
Victoire de Samothrace, cette femme qui est projetée en avant.
Inconsciemment j’avais pensé à elle et tout d’un
coup, je l’avais retrouvée dans le quotidien, une espèce
de mouvement arrêté mais non figé. » (Carlos
Pradal)

Dans un texte superbe
de Claude Spielmann « Carlos Pradal ou l’illumination
d’un peintre » (www.artrealite.com/carlospradal.htm),
au jeu de l’interview imaginaire, Carlos dit à sa femme Sophie : « Sophie,
je voudrais être la peinture. »
Il fut à la fois
le désir et la peinture, le duende et le doute.
Et ses passantes sont
ses ambassadrices. Les ambassadrices des mystères de l’au-delà des
apparences.

La
terre est bien le paradis perdu et les passantes en viennent et y retournent.
Gil
Pressnitzer
Photos
Michel Dieuzaide