Christian Schmidt
L’ogre
des couleurs

Le souvenir de Christian
Schmidt est pour beaucoup lourd de merveilles, et nous illumine encore
bien longtemps après son départ.
Lui le flamboyant aura laissé des traces de feu, aussi bien dans sa
peinture, creuset des couleurs hautes en fusion (Venise ! Barcelone !
ses bals et ses femmes véritables offrandes de chair !), que
dans son action comme chef d’école de peinture et comme responsable
de structures importantes. Il fut aussi le premier directeur du Cabinet d’Esthétique
de la Ville de Toulouse pendant douze ans, et surtout directeur du centre
Culturel Municipal de Croix-Baragnon de 1964 à 1975.
Ce lieu fut un outil
fondamental de l’entrée en modernité de Toulouse au
niveau des arts plastiques mais aussi dans bien d’autres domaines
comme la musique, toutes les musiques. Porté par la force vitale
de la peinture et par le devoir de l’enseignement, il savait être
un fabuleux agitateur.
Éternel voyageur, il ne supportait pas l’immobile
et assurait à lui tout seul la rotation de la terre !
Il aimait tout ce
qui était
aimable : poésie, théâtre (il assuma un temps
la programmation du théâtre Daniel Sorano), opéra,
enfin tout ce vit et se meut.
Et que dire de l’homme
véritable tremplin d’idées et de générosité.
Il aura été un
démiurge épris de la mission de partage.

Les violons du bal
Je me souviens de
Christian trônant au Centre culturel de la rue Croix-Baragnon, comme Serge
Diaghilev aux Ballets russes et disant "Étonnez-moi" à son équipe
(Xavier Darasse et bien d'autres, dont moi-même).
Il était toujours
prêt à rebondir, à aller de l’avant avec cette
faconde d’un méridional de Strasbourg, plus méridional
que nous tous.
Ce fut l'âge d'or
culturel de Toulouse avec des rencontres comme Alfred Deller et ses amis
assis autour d’une table de taverne, Petrucciani porté en
scène comme un perroquet magnifique par Aldo Romano, Le Modern Jazz
Quartet et son sérieux empesé, Anne Sylvestre et ses douleurs,
Pierre Henry et son apocalypse que nous écoutions en rond, Peter
Brook et ses Shakespeare, et tant et tant d’autres merveilles.
Il y avait en ce
temps une éthique, un projet artistique, une volonté de pédagogie
ouverte vers le monde vivant. Il y avait tout simplement une flamme et
cette flamme c’était Christian.
Tous nous nous y
réchauffions.
Il nous fit découvrir
tant de peintres et de courants de peinture - Cobra, les Américains,,..-
que nos regards en furent modifiés à jamais.
Puis avec son sens
moral habituel en 1971 il remit sa démission suite à une échéance
politique adverse, croyant avec juste raison qu’il n’aurait
pas la même liberté qu’avec l’ancien maire. Son équipe
le suivit.
On imagine mal aujourd’hui
l’impact de cette tornade de générosité que
fut Schmidt.
Tonitruant, tendre,
colérique,
toujours à l’affût de la vie, il a modelé notre
perception du monde.
Je me souviens de
ses coups de gueule, de ses coups de cœur, de sa fidélité absolue
envers ses amis : Artemoff, Thon....
Les rencontres chez la grande
amie Simone Boudet étaient des fêtes de l’amitié.

La femme
et le Pantin
Il semblait distribuer
et la foudre et la tendresse. Il était l’intense, la violence
libératrice aussi. Prédateur et donateur à la fois,
il vomissait les tièdes.
Voleur de feu, il restituait
le feu.
Et il proclamait citant
Felix Leclerc: « les
vieux pommiers ne donnent pas de vieilles pommes », à la
face des jeunes arrivistes.
Et puis tant de
couleurs, tant d’éclats sonores. Souvent enveloppé de volutes
de fumée, les lèvres sensuelles il était dévoration
du monde.

le jardin d'attente
Il avait tout à la
fois un côté Zeus et un côté faune qui rendait
le personnage merveilleusement humain et tendre.
Christian et ses
yeux malicieux et gourmand jaugeant la féminité du monde. Christian
et « L’ATELIER 208 » qui
réussit à former une véritable école de peintres
toulousains. Et que dire de cette ruche de plus de quarante-deux peintres
qui suivaient ses cours lors des mémorables Ateliers du Mardi, de
la place Victor Hugo à la rue Valade. Là, avec ironie et
bonté, il dispensait son savoir immense, sa disponibilité totale,
et sa joie de formateur. Et ses « Peintres du Mardi » ne
furent pas des peintres du dimanche !

Et ce peintre, dont
nous connaissions à peine l’oeuvre personnelle pendant sa fonction
au centre Culturel, prit tout son essor à partir de 1975. Laurence
Izern et la Galerie Protée lui offrirent « de l’autre
côté de la rue », un écrin à sa mesure,
simultanément avec une exposition enfin dans les locaux du Centre
Culturel.
Ces toiles immenses,
volcaniques enfermaient toute sa soif de vivre, son orgie des couleurs.
Sa peinture était sexualité. Donc décors et suggestions.
Il cherchait « au-delà des portes franchies l’exploration
de l’au-delà. Les grilles codées de la morale et des étroitesses
lui semblaient une prison de la bêtise.
« Je ne
retombe pas en enfance. Je suis un pervers qui détourne l’enfance. »

Lady Godiva
L’homme amoureux
des femmes aura tracé dans la vie et dans ses toiles les gestes
de l’amour :« Je vois
les femmes nues. Je ne les imagine pas nues. Je les VOIS nues »

Philomène et les philodendrons
Christian et ses
tableaux qu'il refusait d'accrocher dans son lieu au centre Culturel
par éthique,
ses tableaux souvent entrevus chez Protée, avec sa Venise complexe
et prise dans le feu d’artifice des couleurs, Bages en majesté,
ses femmes-poupées barbares et cruelles, désespérées
aussi, et ses couleurs en houles qui venaient battre contre la digue
de la toile.
Tout débordait
de vie, de masques, de la joie simple d’exister et de posséder.
Il se moquait bien
de ne pas être dans le vent, à la mode actuelle donc inactuelle
l’instant d’après : « Parlant de
la peinture abstraite, je dis souvent que j’ai l’impression
d’avoir raté un train...Mais j’ajoute bien évidemment
très vite : je ne regrette rien, parce qu’il allait où je
ne voulais pas aller... »

Bateaux morts à Camaret, Musée
Toulouse-Lautrec d'Albi
Et comme nous nous
croyons au milieu de la vie, la mort ose rire en nous dit Rilke. Et
Christian connut cette trahison lente de son corps qui le déserta
en tremblant.
Christian replié chez
lui près de la rue des Lois, à la rue du Collège de
Foix, par la maladie handicapante et acceptant de recevoir parfois dans
sa solitude les rares amis fidèles, non pas pour parler de ses tableaux
faisant des murs d'imaginaire, mais pour initier encore
et encore des étonnements
culturels. Dans cet escalier qui tournait, ses tableaux partout entassés
nous tournaient vers le ciel. Cette lucidité devant sa maladie,
ce refus cinglant de s’apitoyer, son ironie au scalpel, et son rire,
son rire énorme. Pas de plainte, pas d’apitoiement, Christian
fut debout jusqu’au bout.
Il semblait avoir fait de sa maladie
une nouvelle compagne, une maîtresse longtemps attendue et qui maintenant venait se lover
sur son épaule droite. Ils chuchotaient tous deux sur le temps
qui passe.
Et puis cette dernière
apparition à la Cave-Po dans "La dernière bande " de
Samuel Beckett, mettant en scène sa propre agonie, et nous
embués de larmes le voyant manipuler maladroitement le magnétophone
de la vie qui s'achève et qui ne pourra se rembobiner.
Ce mélange absolu
d’impudeurs et de pudeurs extrêmes nous vrillait le cœur.
Et puis il y eut
ce triste jour de 2003 avec un trou dans le ciel, quand Christian s’en alla
planter son chevalet ailleurs. Loin de nous, mais aussi certainement loin
des anges asexués.
Ses amis le célébrèrent
le jour de son anniversaire, le 18 Octobre 2003, il dut quelque part
en être heureux.
Nous aimions Christian,
nous l’aimons toujours, nous avons tant appris de cet ogre de
la vie.
Gil Pressnitzer
Crédits photos: Patrick Galibert,
Alain Lafay, Pierre Saves, Henry Lhong
remerciements à Anne-Marie
Caussanel
Retour à la page des Arts plastiques
retour à l'accueil
d'Esprits Nomades