Christian Schmidt
Le peintre ébloui
Du
24 au 23 de la rue Croix-Baragnon, il n'y a qu' une rue à traverser.
Mais
peut-être, aussi, tout un monde à franchir.
Au moment même
où Christian SCHMIDT, après six années de gestion,
quitte le fauteuil directorial
du Centre Culturel de la Ville de Toulouse, de l'autre côté de
l'antique « carriera », [où,
voici sept cent cinquante ans, les libertés toulousaines
se jouèrent sur les barricades dressées contre les cavaliers
venus du Nord], réapparaît le peintre SCHMIDT.
On
ne l'avait certes pas oublié, pas plus qu'il ne s'était
perdu lui-même.
Mais
six ans durant, SCHMIDT, ce fut surtout la peinture des autres.
De Lapoujade à Hélion,
de Magnelli à Sarthou, de Tapiès à Pignon, il nous
a donné à voir, à profusion, des choses qu'il aimait,
et d'autres dont il était fort éloigné mais qu'il
savait importantes. Sa mission - cette mission-là du moins - est
terminée : il retourne à sa vocation, et, le temps
d'une exposition, renoue le dialogue interrompu.
Il
suffira de voir ces toiles pour s'assurer que la peinture n'a jamais
cessé de
l'habiter, et qu'il n'y avait de silence que pour nous, pas pour lui.
Au
Schmidt qu'on retrouve. au peintre du plaisir de voir et du plaisir de
peindre. le temps a patiemment ajouté le SCHMIDT qu'il est devenu :
le peintre d'une sorte de violence ou de puissance concentrée, à la
vision toujours aussi avide à savourer le réel, mais à l'expression
plus complexe, plus subjective, et plus proche peut-être d'une « idée » des
choses que des choses elles-mêmes.
Il
ne s'agit point d'une idée abstraite : mais d'une transfiguration
poétique, à la limite parfois de la fantasmagorie ou de
l'apparition, où le peintre pousse jusqu'à l'extase le
plaisir que donne la re-création d'une couleur, d'une matière,
d'un mouvement, d'un jeu de lignes. Une peinture aussi heureuse que jadis,
mais qui paraît
intérioriser
le bonheur, et, se placer à cette frontière ambiguë et
fragile où le spectacle se fait rêve.

Les deux font la paire, 1992
C'est
cette ligne qu'en traversant la rue, SCHMIDT nous invite à franchir.
Michel
ROQUEBERT.
( texte pour la
Galerie PROTÉE)
Schmidt: Le peintre ébloui
Il est
des peintres que le spectacle du monde inquiète et d'autres
qu'il émerveille; des peintres que leurs rêves torturent,
et d'autres qu'ils enchantent.
Du Gréco à Tapiès, l'art peut être plainte, prière
chargée d'angoisse, ou cri de révolte.
Il peut-être aussi, de certains gothiques
à Renoir, ou à Matisse, un chant ébloui.
Christian Schmidt est depuis toujours, je crois, de ceux qui chantent.
Le fait-il simplement pour le plaisir - le sien, et celui de ceux qui regardent?
Ce serait trop vite dit.
De toute façon la beauté est multiple,
pour la conquérir les chemins sont nombreux et tous très
difficiles.
Peindre, c'est toujours chercher à voler le feu.
J'imagine celui de Schmidt comme un grand soleil intérieur inondant
paysages et villes, êtres et choses, personnages de la vie et figures
nées de son imaginaire, et en même le temps qui passe sur
le ciel et les saisons.
Car rien n'est moins passif, bien sûr, que cette "peinture spectacle" -
et quel riche spectacle!- née de la double alchimie du rêve
et du geste de peindre.
Au point que le réel et la mythologie personnelle se confondent
ici.
Car quelle différence, au fond entre tel guitariste croqué sur
le vif, et Nyctimène,- la fille à tête d'oiseau du
roi de Lesbos?
Un alliage souverain de violence et de douceur raffinée, et les
vibrations de la touche et les chatoiements de la couleur, et l'art des
glacis, tout concourt à matérialiser un univers second surgi
au carrefour de ce que le peintre voit avec nous, et de ce qu'il voit pour
nous.
Venise ou parasols, envol de flamants ou grand nu couché, vigne
ou musiciennes, comme si l'âme était un prisme ou un vitrail,
Schmidt projette sur le monde une lumière à la fois physique
et spirituelle d'une intense magie poétique; elle ne le brise
pas, ni le fragmente pas, le condense au contraire en le transfigurant
avec une savoureuse liberté et une puissance magnifique: la peinture
aussi a un plain-chant.

Venise, porte de l'hôtel Londra
Michel Roquebert, article paru dans la Dépêche
du Midi
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