
Marotte
Le
luxe des artistes, c'est leur sincérité. Et le plus luxueux
d'entre eux, sans doute est-ce Christian Schmidt. Désireux de séduire,
mais non de plaire, il a su, dans son itinéraire, demeurer tout à fait
intransigeant sur le chapitre de ses amitiés et de ses passions.
Pourtant, avec lui, on n'est jamais sûr de rien. Bref, les apparences
sont trompeuses, et la frivolité n'est plus ce qu'elle était.
Cet
homme de l'art a l'art de se questionner, de questionner les autres, et
de questionner la toile. On connaît l'une de ses boutades favorites :
Je ne m'admire pas tant que ça. Mais quand je me compare... C'est
qu'il est à la fois modeste et orgueilleux, lucide sur lui-même
et sur autrui, et, à parts assez égales - n'est-il pas du
signe de la Balance ? - doué de férocité et de
tendresse. Et riche de tout un capital d'expérience, de lectures
comme de vécu, d'observation de l'art comme de la vie.

Les parapluies
Cet
homme de parole est un artiste de sa propre vie. Cohérent ?
Oui, il faut le croire lorsqu'il le dit. Parce qu'il l'a prouvé.
Pour cet esthète, dandy à ses heures, l'élégance
n'est pas seulement vestimentaire. Elle est aussi morale. Elle est aussi
esthétique. Dira-t-on assez que l'art de peindre et l'art de vivre,
lorsqu'ils se conjuguent avec une telle équité, donnent de
la chaleur à l'art, et à la vie les couleurs d'un roman ?
Il y a dans la peinture de Schmidt de brûlantes confessions, des
tortures inavouées, et l'irisation du rêve.

Marelle
En
avoir ou pas. Du panache, bien sûr ! Christian Schmidt, latin
d'Alsace, tombé amoureux de Toulouse la Rose en y arrivant un jour
de juillet 1941, à l'heure du paseo, c'est-à-dire à cinq
heures de l'après-midi, n'en manque pas. Moi qui suis de souche
parpaillote, mais toujours incroyant, quand je suis arrivé sous
le soleil et dans la lumière, que je me suis avancé vers
la place Wilson, il m'a semblé que j'étais en vacances en
Espagne, sous les yeux des gens assis aux terrasses... L'enchantement dure
encore. Le pouvoir ? Peut lui chaut. Il ne l'a jamais détourné,
en tout cas, de son obsession majeure : la communication avec le monde
sensible, et avec les autres, ses frères intellectuels. Mais c'est
un homme de conviction, qui aime déranger. Et, paradoxalement, il
dérange en restant fidèle à ses engagements, qu'ils
soient picturaux ou d'amitié, et cet individualiste sait écouter
les autres, les comprendre, les aider sur les chemins de traverse de la
vie et de l'art.

Toulouse, Fontaine Place de la Trinité
Son
atelier est célèbre, parce qu'il a su
y créer un climat de complicité incomparable. Il est vrai
qu'il fait bon à côté de lui, comme à côté de
ces lampes qui tamisent plus que la lumière : les états
d'âme, et qui vous font accoucher, le soir venu, de vos propres fantasmes,
sans violence, avec intelligence. Dira-t-on assez que cela suppose le respect
de l'autre ? Comme j'ai dit, à certains discours de rentrée
des classes, m'inspirant de Gracq, l'amour est plus important que les études.
Mon atelier, c'est la peinture au quotidien. Ils me poussent. Ils sont
ma charpente. Je dis toujours à ceux que j'accueille pour la première
fois dans mes cours : je suis là pour vous aider à trouver
votre propre signature.

Goelands
Cet
homme chaleureux qui ne sourit guère a un sens dévastateur
de l'humour. Il croit aux vertus à la fois décapantes et
pédagogiques de l'anecdote. Quand on me parle de l'art engagé,
je raconte toujours la même histoire : Picasso est à Paris,
pendant l'Occupation. Le feld-maréchal allemand demande à visiter
l'atelier d'un artiste qu'il admire. Impossible de refuser. Picasso fait
déménager toutes ses toiles, et ne garde qu'une reproduction
de « Guernica ». Le feld-maréchal arrive.
Surpris, il demande: «C'est vous qui avez fait ça ? » - « Non,
c'est vous », répond Picasso. Moi j'adore ce genre de
réplique... Et amoureux des mots des autres : Un jour, j'ai
entendu Félix Leclerc dire, lors d'une interview, à une personne
qui s'étonnait de le voir, à son âge, s’intéresser
aux choses de l'amour : « Croyez-vous que les vieux pommiers
donnent de vieilles pommes ?... »

la porte d'Alice
Le
conteur-né a gardé dans le Sud l'incontournable accent de
l'Est, ce qui ajoute à l'étrangeté de cet homme qui
aime bien mettre les apparences contre lui : Je dis toujours :
si vous voulez dire du mal de moi, demandez-moi ! Parce qu'il aime
un tas de choses qui sont mal vues, et qu'il y prend manifestement un plaisir
impertinent, il cultive son goût de la théâtralité.
Ah ! que j'aurais aimé être Diaghilev, ou Cuevas !
Que demander de plus ?
Schmidt,
c'est un art de vivre en même temps qu'un art de peindre. Mais, artiste
jusqu'au bout de l'âme, c'est un inquiet qui feint de ne pas l'être.
Si l'écriture est le chant intérieur, que dire de la peinture,
sinon qu'elle est le langage érotique de la solitude intérieure ? Ça
se passe entre toi et toi... Et lui qui aime tant se réfugier dans
les boutades et la provocation récuse pourtant la pudeur. Qu'est-ce
qu'un artiste pudique ? Je ne comprends pas !

Pas d'orchidées pour Miss Blandish
Aujourd'hui,
qui aime-t-il ? Une jeune fille brune, aux longs cheveux, qui s'appelle
Céline. Le regard souhaité, c'est le sien, celui de sa petite-fille.
Sans doute y a-t-il chez cet homme qui a tenu tête à tant
d'événements l'étrange pudeur des gens pris en flagrant
délit de tendresse.
Pour
nous qui sommes de l'autre côté du miroir, sa peinture nous
parle quelque part de sa lutte avec l'ange.
Chez
Schmidt, l'anecdote cruelle cache le silence un peu hautain des stoïques
qui veulent nous faire croire que rien ne les touche, alors qu'un souffle
d'indifférence les blesse à mort.
Marie-Louise
ROUBAUD.
texte paru dans la plaquette éditée en septembre
1991 par l'association"Les amis de Christian Schmidt".