Josef Sudek

Quand la lumière vient manger dans la main

 

 

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J’accorde beaucoup d’importance à l’instinct. L’homme ne devrait jamais sous-estimer cette importance et ne devrait jamais vouloir tout savoir en même temps. Si jamais il y parvenait, il perdrait son instinct et il saurait tout. (Josef Sudek)


Josef Sudek est un mystère précieux fait de transparence, qui laisse l’image se cristalliser longtemps. Sans heurt, souvent sans personnages, ses images vivent dans une aube d’ailleurs. De sa seule main gauche, il retient le chaos du monde, et lentement le jour s’élève dans la voix profonde de ses photographies. Sans bruit, car ses photos sont des froissements de feuilles sous le vent.

 

Fils de Prague, poète de Prague, frère des lumières à peine perceptibles, mais qui lui obéissent, titubantes vers le ciel. Ses images sont à cloche-pied dans le réel.
Et pourtant il ne photographie quasiment que son environnement immédiat, les objets usuels qui captent tous les petits jours du monde. Et les objets inanimés ont bien alors une âme et se mettent à refléter la vie plus sûrement que bien des visages.


Ses images parlent de la chaleur contenue dans leur parole glacée en elles.
Ce qui s’avance dans ses photos n’est pas un hasard des prises de vues, où une longue mise en scène. Ce sont des silences de la mémoire, des inscriptions des choses immuables, une lente danse romantique autour des paysages de sa chère ville de Prague. Une ronde avec un regard d’enfant sur la magie de la lumière qui perce à peine, et qu’il faut réchauffer dans sa main, la seule que la vie lui ait laissée dès l’âge de 21 ans. Mais son instinct de vie, sa joie intérieure, sa pureté, son évidence de bonté compense ses aléas. Ses paysages marqués d’aura romantique, ses bancs oubliés dans la solitude des jardins, ses natures mortes poétiques, font plus la part aux rêves qu’aux présences humaines. Josef Sudek était un étonnant personnage, sorte de trappeur de la lumière pour laquelle il tendait les pièges de sa patience.


« Je ne veux montrer que les « reflets exacts de la lumière que la chambre noire a captée ». Mais il sait donner un coup de pouce aux rayons, en éclairant méticuleusement les objets de ses natures mortes, pour en extraire tout le lyrisme, toutes les vibrations que le hasard n’aurait pas su seul poser.

 

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Il est autant le magicien de l’ordinaire, par son intimité avec ses objets usuels tant de fois caressés, de l’infini du monde reflété au travers de sa fenêtre, de ses vitres couvertes de brume ou de givre ou des fantômes du réel, d’une miche de pain, de coquillages si loin de la mer. Sa manière de rendre tangible la fumée du temps, un instant hésitant avant que de basculer. Lui qui troue la transparence jusqu’à la lumière, tapie secrètement, il sait apaiser le remous des choses.
Il est aussi le maître des paysages, depuis les forêts jusqu’aux chantiers, des cathédrales, de la ville dans ses environs. Mais ce sont les jardins et les parcs, vides de gens, qui le fascinent. Sa passion pour sa belle ville de Prague était dévorante, et toute sa vie il va arpenter ses rues loin des lotissements modernes, et éditera sept livres sur sa ville-patrie. Il sera le fil d’Ariane de cette ville-labyrinthe.

La photographie de Josef Sudek est une musique à partir de l’ombre et de l’absence, là où précisément niche le secret de la lumière. Il l’aura guetté toute sa vie. Il en aura fait sa propre substance.
Il sera « l’homme de la lumière disponible ». Il saura la capturer et nous la rendre libre et voletante dans ses images.
Et la lumière vient manger dans sa main.

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Le journal d’un disparu

 

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Ce titre repris du compositeur préféré de Sudek, Leoš Janácek, peut assez bien résumer le parcours de vie de cet ancien soldat, devenu photographe manchot, et qui n’aimait point se laisser voir ou entrevoir. Jamais présent aux vernissages de ses expositions, quand parfois il en visitait, il se faisait jeter dehors comme clochard.


Il aura à peu près passé toute sa vie dans sa bonne ville de Prague, sauf pour aller en pèlerinage au village natal de Leoš Janácek à Hukvaldy, pour y humer la moindre de ses notes. Il en fera son ultime livre paru peu avant sa mort. De sa Prague il aura photographié les châteaux, les cathédrales, utilisant parfois un appareil panoramique, les jardins vus de la Moldau, et surtout vu la transcendance du monde par le carreau de sa fenêtre. Josef Sudek, lui l’ancien soldat, était un homme discret, vivant dans la pauvreté et ne se nourrissant souvent que de pain et d’oignons, mais surtout de la lumière avec qui il allait danser.


Homme doux, sensible, fou de musique classique, il laissait filer l’écheveau du temps, heureux de surprendre la buée, le basculement des arbres qui se penchent sur leurs propres murmures, des vases d’où naissent des bulles de vie. Plus tard il sera reconnu, mais ne changera pas son mode de vie. Jamais marié, timide, vivant replié dans son appartement, sa seule folie aura été même au milieu des privations de la guerre et du communisme, de se constituer et de garder jalousement toute une magnifique collection de disques de musique classique.


Nous avons appris à connaître, en France, Josef Sudek par son amie Anna Farova, et il n’avait pas tellement d’amis, se méfiant de la foule, tout en recevant toute la bohème de Prague dans son atelier.
Anna Farova dit « Josef Sudek appartient à Prague plus qu’aucun habitant par son œuvre, par sa vie et même par sa physionomie...Sudek était pour moi comme l’air que l’on respire, quelqu’un de si proche qu’on n’y pensait même plus...Je ne pris vraiment conscience de l’importance de son œuvre que vers les années soixante. Je ne le quittai plus jusqu’à sa mort. ». Lui se moquait de la célébrité et se voyait déjà comme un disparu. Il rejetait les honneurs et les décorums communistes ou autres. Il était un homme sans fioritures. Il était comme à l’écart du monde.

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Il est né le 17 mars 1896 à Kolín sur Labe, en Bohème au bord de l’Elbe. Il est mort d’un cancer le 15 septembre 1976 à Prague.
Il était un très mauvais élève : Mes bulletins n’étaient pas vraiment les meilleurs : on m’avait dit que je finirais mes jours à la potence ou, que, tout au plus, je deviendrais berger. Cela ne m’a pas vraiment inquiété parce que je trouve qu’il n’y a rien de plus beau que de travailler à l’air pur.


Très vite orphelin de père, à trois ans, il doit renoncer à la nature et dès 1911, c’est dans un atelier de reliure, univers clos, qu’il effectue trois ans d'apprentissage et devient ouvrier relieur en 1913, croyant pouvoir ainsi dévorer les livres qu’il reliait. Ce ne fut pas le cas, loin de là. Mais en 1913 il commence pour s’évader, à photographier. En 1915, pris d’une fièvre patriotique fort déplacée, il est mobilisé en Bohème dans l’armée hongroise, lors de la Première Guerre mondiale, et envoyé sur le front italien. En 1916, blessé gravement il doit être amputé du bras droit et demeurer en hôpital pendant trois ans.
« Soldat démobilisé et manchot, que pouvais-je faire? Surtout pas fonctionnaire comme il me le fut proposé. Car les oiseaux pépiaient, le printemps chantait. Je serais donc photographe ! ».
Fini la reliure et il devient membre du club des photographes amateurs de Prague. Mais il avait découvert le photographe américain Minor White qui va le marquer.


Dès 1922 il apprend les techniques photographiques, mais le monde de l’art, il le refusait, « diamant brut » et homme du peuple à jamais.
Il va photographier ses camarades de combat, dans la maison des mutilés de guerre, pendant cinq ans. Puis de 1924 à 1928, il trace l’histoire de la restauration de la cathédrale Saint-Guy. Mais sa voie est ailleurs. Ainsi chaque paysage ne sera pour lui qu’un « théâtre d’ombres, une zone d’obscurité délimitée, où les pinceaux de lumière apportent le mystère.
En 1926, afin de le sortir d’une dépression, ses amis de la Philharmonie Tchèque l’emmènent en tournée. Il se rend alors en Italie pour retrouver le lieu où il avait perdu son bras. « J’ai retrouvé l’endroit, mais mon bras n’était pas là ! ». Il va errer deux mois dans ce village, pour faire son deuil et se réconcilier avec lui-même. N’ayant « pas trouvé ce qu’il cherchait », il jugera désormais inutile de voyager.
Il ouvre en 1927 un atelier de quartier dans une maison à Malà Stana, où il va vivre toute sa vie. Parfois il fermait son atelier où il faisait quelques travaux alimentaires ou suspendait sa participation au magazine illustré Praha Panoramatickà. Sa pension d’invalidité l’aidait aussi.
« Dès que j‘avais assez d’argent pour payer le loyer et manger, je fermais mon atelier et je photographiais pour moi-même. Le contact avec son propre travail ne doit jamais se perdre : on ne peut l’interrompre impunément plus longtemps que six mois, car ensuite on ne peut renouer avec soi-même. » (Josef Sudek).


Dans cette maison, par cette fenêtre, le monde va venir à lui, en passant par les fenêtres de sa patience. Juste, notons que son studio photographique était surtout son salon de musique, et quand en 1928 il s’acheta un phonogramme, la musique le prit tout entier. Les traces de sa vie s’effacent vers les années trente, car homme de gauche, il se tient à l’écart des grincements des temps et porte en horreur la vie publique.
En 1940 il découvre avec émerveillement le tirage par contact et va donc utiliser des appareils grands formats 30x40 pour qu’aucune goutte de lumière ne se perde. Il retrouve la joie de dialoguer à nouveau avec les jardins, les objets. Puis vint le noir de l’occupation. « Qu’avez-vous fait de 1939 à 1945 ? Et bien j’ai photographié des châteaux et ma fenêtre », répondait-il. Mais ce sont ses photos de « détenu » derrière ses vitres qui le rendront célèbre. Il aimait ce qui aurait pu sembler quelconque, banal, utilitaire. Mais lui savait que tout s'animait comme dans un conte, dès que la lumière les touchaient, ces miroirs oniriques.

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Josef Sudek devient le photographe de l’élémentaire, celui du bonheur des choses simples. Mais au travers de ces apparences presque banales, toute une symbolique est tracée et l’ordinaire se transcende en étrange. Les bancs et les chaises vides, la ville dépeuplée, les branches courbées et dénudées, parlent aussi d’absence.
Josef Sudek pourrait faire penser à un autre grand homme tchèque, Bohuslav Reynek, autre sentinelle aux portes de l’âme.
Il prendra pour assistante Sonja Bullaty, survivante des camps de concentration nazis. Elle le suivra partout dans ses parcours de la ville de Prague et sera son appui précieux, puis partira aux États-Unis pour fuir les fantômes. Elle y devint une photographe reconnue.
La suite de sa vie sera paisible, avec la découverte d’un appareil panoramique qui lui permet de rendre visible l’immensité de l’abandon des lieux, et enfin son pèlerinage, pendant quelques années d’été, au village natal de Leoš Janácek à Hukvaldy, loin de Prague. Cela sera son dernier livre publié en 1971.
Et comme Janácek a su dire que chaque son est un déferlement de passion, Josef Sudek aura fait de chaque image un refuge de rais de lumière.

 

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La lumière sensible vibrante, vue de la fenêtre de son atelier

 

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 Je n’aime pas beaucoup ce qui est géométrique et anguleux, trop défini, je préfère la vie des objets, et la vie des jours est bien différente de cette géométrie, elle n’a pas de certitude simplificatrice.(Josef Sudek)

Certes il ne sert pas à grand-chose de vouloir expliquer par des mots une œuvre, il faut et il suffit de la regarder, longtemps, très longtemps. Et les images de Sudek ne livrent leur part de rêve et d’évanescence que contemplées. Elles doivent se toucher avec les yeux.
Elles ne vivent que par la seule force de la lumière qu’elles induisent. Elles semblent fugitives et ne semblent qu’un hymne à la vie des choses simples, soit un banc abandonné, un bocal, une tranche de pain, un panoramique de sa chère ville de Prague d’où les habitants sont des ombres familières, ses arbres flottaisons de l’automne, des jardins repliés sur leurs secrets, ceux aussi de la brume qui va saluer la pluie, et de mille objets hétéroclites posés sur le déséquilibre du monde.


Tout est fugitif dans les images de Sudek, à la fois attente et absence. Il vit loin de tout, dans son monde sensible, loin de toute philosophie de la photographie, de théories sur l’image.
Josef Sudek, lui qui aimait tant la musique classique et surtout Leoš Janácek dont l’insoutenable simplicité le fascinait, fait de ses images des notes qui se dissolvent à peine émises. Elles ne restent que dans nos mémoires, car elles viennent des lointains intérieurs, de brindilles d’existence, de la paille humble des choses simples.
Elles sont là, presque peu visibles, non éclatantes, mais elles sont à jamais en nous traces des reflets de nos rêves. Elles résonnent et sur elles il ne faut pas raisonner.
Elles restent des mélodies entêtantes qui tournent comme chevaux de bois dans nos enfances perdues.
Elles existaient déjà avant nous.
Elles ne sont pas plus utiles que la pluie, et pas moins. Elles sont. Comprendre les gouttes n’explique pas la rosée.

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Accepter sa poésie c’est faire alliance avec les éclats de la lumière, l’insaisissable.
Car tout, chez lui, est approche de la lumière comme caresse de l’instinct, dans sa façon , une vapeur romantique de nos inconscients. Il est un compositeur de lumière, comme Leoš Janácek à partir des paroles simples captées sur les marchés, élaborait sa musique. Pour lui les paroles familières étaient les objets, mais avant tout son amie, la lumière. Josef Sudek, la regarde longuement aller et venir, parfois s’endormir à une fenêtre, ou dans un reflet. Parfois s’enfuyant à pas de loup vers son intériorité. Josef Sudek et la lumière forment un couple, unis dans la complicité et l’amour du fugace, de l’incertain et du simple. La lumière sensible vibrante, vue de la fenêtre de son atelier était la vie même, des mouettes déjà transparentes de sa vie discrète. On voit fort peu de personnes sur ces photographies. Il explique avec humour que travaillant très lentement, elles se sont enfuies avant qu’il soit prêt à effectuer son travail. Un ami lui avait donné comme conseil « Occupe-toi de saisir les ombres, le reste viendra tout seul ». Et le reste est venu.

Il fuyait donc les arêtes des choses, la géométrie accablante, la raison alignée. Et son amour profond de l’incertain explique son dialogue avec les objets dont il entrevoit l’intérieur qui chuchote, leur certain secret, et le flou de ses vitres, les paroles imperceptibles des arbres. Les personnes ne sont pour lui que des passants lointains pris dans des halos de lumière.

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Cloîtré pendant la guerre et l’occupation allemande, il a pris l’habitude de se créer des univers dans l’écran blanc de ses jours blancs.
Cet homme aimait le printemps. Et sa façon de méditer était pour lui contempler. Et il n’aimait pas les théories, les choses indéterminées. Il allait vers l’ouvert et savait « que toutes les culbutes des théories ne font jamais que ramener à soi-même ».
L’œuvre de Sudek ne peut se résumer à la célébration du flou, sa vision de la ville de Prague comme somnambule et que nul n’aura mieux magnifiée que lui, ses photos de masques et de statues. « Les géants endormis » que sont les arbres de ses bois furent aussi ses complices. Mais ses amis, ses intimes, sont les objets inanimés : «Quand les enfants vont au lit, les objets prennent vie. J'aime raconter des histoires sur la vie des objets inanimés. ».

Et la plupart des heures de sa vie il les consacrera à leur parler, les photographier amoureusement. Ils étaient ses personnes, ses confidents, plus que les humains.

Sudek

 

Le mystère de ses photos vient de la lumière apprivoisée, éthérée, à peine réveillée, soutenue par les ombres. Cette mélancolie profonde qui monte des images de Sudek devait aussi s’abreuver à quelques fontaines intérieures de désespoir.
Dans le fouillis de son atelier il reste encore des milliers de négatifs et de tirages non publiés à ce jour.
« Par la photographie, Josef Sudek, semble vouloir nous faire partager ses joies, fugitives et presque humainement insaisissables, ainsi que la conviction : aller à l’essentiel ! »(Jean Dieuzaide, 1981).


Il parle encore, néanmoins
et sa rumeur avance comme le ruisseau en janvier
avec ce froissement de feuilles chaque fois
qu'un oiseau effrayé fuit en criant vers l'éclaircie (Jaccottet).

 

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Gil Pressnitzer

 

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Bibliographie

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En français


Monographie Château d’eau 1981 (épuisé)
Josef Sudek, Phaidon, 2001
Josef Sudek, Prague panoramique, Maison Européenne de La Photo, 2002.
Josef Sudek, Photo poche,1999 (épuisé).
Josef Sudek, Centre national de la photographie 1990, épuisé.

 

En langue étrangère (anglais ou tchèque)


Josef Sudek: Still Lifes, Torst, 2009.
Josef Sudek, Mionsi Forest Torst, 2011.
Josef Sudek: The Unknown: Vintage Prints 1918-1942, Kant Publications 2011.
Josef Sudek, the Advertising Photographs, Torst, 2009.
Josef Sudek, Prag 1967, Steidl Verlag, 2008.
Josef Sudek, Anna Farova, Torst, 2003.
Josef Sudek de Zdenek Kirschner, 1986.
Josef Sudek, Châteaux d e Prague, Rudolf Sudek, 1947.



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Date de mise à jour :30/01/2012