Robert Thon
conquérant du rêve
Imaginez
des reines de jeux de cartes – des jeux de cartes très anciens,
que l’on serait allé chercher au fond de la nuit des temps ou
des rêves de l’enfance – et qui auraient posé pour
quelque peintre à la fois raffiné et barbare. Je vois assez bien
Robert Thon, dans une vie antérieure, suivre la Horde d’Or pour
s’enivrer du chatoiement des pierres les plus fines sur les plus grossiers
sayons de cuir ; pour connaître la luxueuse sensation de dormir
sur des lits de fourrures précieuses jetées à même
le sol ; je le vois, nomade ébloui, accomplir de fantastiques randonnées
imaginaires, collectionnant les emblèmes, ramassant tout sur son passage – une
poignée d’épée rouillée, du bois façonné par
la mer, des crânes d’oiseaux blanchis par le soleil – et
donnant corps à tout un monde de personnages qui ne sont fabuleux que
parce qu’ils sont inaccessibles.

Robert THON (Marignac, 1929 – Toulouse,
2002)
« Peindre, pour moi, c’est chaque fois
partir à la découverte d’un trésor… Exactement
comme les enfants l’entendent. J’imagine de vieilles malles,
des coffres rouillés, abandonnés, enfouis, perdus, et bien
entendu pleins de merveilles. Peindre, pour moi, c’est chaque fois
ouvrir une de ces malles, et c’est faire la toile que je voudrais y
trouver… »
Ainsi, conquérant du rêve, il aurait eu, une nuit qu’il
campait chez les Scythes, la vision de Sémiramis vautrée
sur ses coussins dans un palais très flou gardé par des guerriers
immobiles plus symboliques que réels. Il aurait vu passer sur l’écran
de ses paupières closes Le cortège de la Reine, dans
une douce féerie à la fois sombre et lumineuse ;
ou bien quelque Chariot d’or, ou encore Le soir, des cavaliers…
Tout cela, ce sont, parmi d’autres, les titres de ses peintures ;
tout un univers qui a l’obsessionnelle simplicité de toutes les
grandes rêveries poétiques, mais qui s’incarne – puisqu’il
s’agit de l’univers d’un artiste – dans une profusion
sensible où jouent mille reflets, mille nuances ; tout un monde
plastique qui, dans son hiératisme cocasse, dans sa préciosité mêlée
d’humour, se révèle en fin de compte, essentiellement,
comme le monde d’un peintre : compositions riches d’audace
qui jouent parfois sur d’étonnants déséquilibres
de mise en page ; recherche d’une matière somptueuse, très
homogène de qualité, qui, sur une palette sombre vouée à toute
la gamme des bruns, fait chanter la couleur – les roses, les mauves surtout – de
façon à la fois très profonde et très
retenue.
Si l’on
excepte une exposition faite à Tarbes il y a plus de dix ans, cette
exposition de « La Joie de lire » est la première
de Robert Thon. On ne connaissait jusqu’ici sa peinture que par les salons « Art
présent » de Toulouse, ou « Art nouveau » de
Montauban, qui lui décerna l’an dernier le prix Malpel. Il était
temps que cet artisan du rêve présente un ensemble. Ses quinze
toiles sont quinze merveilleuses réussites.
Michel ROQUEBERT – Mars
1963
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