Benoît Vermander

Peinture et rencontre spirituelle
retour sur un parcours

 

 

Vermander

En partageant son expérience de peintre en contact constant avec la culture chinoise, Benoît Vermander, jésuite, donne quelques clés pour aider à mieux comprendre la Chine, ce pays où "tout est sagesse – et rien n’est seulement sagesse". 
Benoît Vermander est directeur de l'Institut Ricci à Taipei.

Avant de peindre, il faut voir. Avant de parler de pratique de la peinture chinoise, il faut en avoir savouré les manifestations, si diverses et pourtant si unies, si monotones presque, qui jalonnent le parcours des siècles.
Regarder une peinture chinoise, c’est entrer à la fois dans le macrocosme et le microcosme : on devine l’immensité des montagnes, le cours majestueux du fleuve, le déroulé du ciel et des nuages, mais on s’arrête aussi sur l’homme qui marche à petits pas sur le sentier, son baluchon à peine esquissé, sur l’oiseau que la branche doucement balance… Même les peintures chinoises plus contemporaines restent souvent fidèles à cette inspiration, donnant de multiples visages à ces microcosmes qui se pelotonnent au sein de l’immense univers : une cage aux oiseaux, la hotte d’une jeune fille, l’un des doubles paniers tenus en équilibre où l’enfant a trouvé refuge ; la bassine, le chaudron, le sac à provisions, le compartiment arrière d’un triporteur…
La Chine, ce continent démesuré, est aussi un collage d’innombrables micro-univers. Dans l’espace de la cage amoureusement aménagée, dans le bassin du jardin, dans tout enclos, se reconstruit l’espace où la vie se résume et s’incarne. Les micro-univers s’emboîtent l’un sur l’autre : ancrée dans l’atmosphère d’un quartier, d’une rue, d’un square, ces lieux à peine plus grands que la cage aux oiseaux, la vie vaut d’être vécue car elle donne de goûter la saveur douce-amère d’être ensemble. Quelques voisins, un échiquier, l’amitié d’un arbre et des canaris… L’univers déjà prend ses traits, il s’anime du seul fait d’abriter les hommes, les femmes, les enfants qui le peuplent, le partagent et l’aménagent à leur mesure propre.
Chaque instant, chaque lieu du quotidien donnent à voir et entendre un éclat lumineux du cosmos, un fragment de toute la Chine, un écho de la conversation que les Chinois ont avec eux-mêmes. C’est la musique des relations humaines - la musique aussi des liens qu’on entretient avec un coin de ciel, les branches du saule, les eaux du lac du parc voisin - que composent les couleurs changeantes des ciels et des terres de Chine, le bleu qui tend au blanc, le jaune qui tire vers l’azur, le vert qui s’est perdu dans l’eau, les ombres, le mur, le rouge encore qui s’est décoloré comme les portes qu’il recouvrait. Tant il est vrai que tout n’existe que dans l’échange, le passage, la fluidité.
L’horizon pourtant s’élargit. Le lac donne sur l’autre rive, le pont conduit vers la montagne, Pékin s’ouvre sur ses provinces, le ciel laisse entendre le vide. C’est que, dans cet univers si peuplé, on sait aussi comment laisser un son mourir, on n’ignore pas que les hommes comme les choses créent autour d’eux comme une résonance intérieure que seuls pourront capter le silence sur la corde et le blanc sur la feuille. La musique chinoise sait aussi parler par ce qu’elle tait. De même pour les textes légués par les Sages. Ils inspirent sans envahir, ils décrivent sans emprisonner le sens. Ils laissent sa juste place à qui prend le temps de voyager à leur rythme. Ils vous invitent alors à vous asseoir au bout du banc en compagnie des gens de Chine, pour goûter comme eux, avec eux, le mystère tout simple et chaque jour nouveau que recèle la cage aux oiseaux.
En Chine, tout est sagesse – et rien n’est seulement sagesse. Bien difficile d’isoler un compartiment "sagesse" qu’on distinguerait du reste des connaissances, des philosophies, des attitudes pratiques. Et difficile aussi d’isoler des exercices de sagesse. Les doctrines, les écoles peuvent bien en proposer ; mais dans la vie de tous les jours, chaque geste réalise et nourrit la sagesse : faire la cuisine, c’est mettre en œuvre un rapport aux nourritures, à la main, à la cuisson qui révèle le sage dans le cuisiner. De même pour le peintre, le calligraphe, le musicien, le danseur, l’archer, l’artisan ou le méditant… Certes, cette sagesse pratique est sans cesse trahie par l’agitation, les désirs contraires, les vanités humaines, le désir des richesses… Mais ceux qui ont su maîtriser de l’intérieur un art, une pratique enseignent à leurs émules bien davantage qu’une technique : une relation avec la vie, une façon d’être. Et les textes sont là pour inciter au repos, au retour sur soi-même, celui qui s’est perdu un temps dans un "faire" destructeur de "l’être" - comme il est si courant aujourd’hui en Chine comme partout ailleurs.

 

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Qu’est-ce que la peinture chinoise ?

 

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Les générations futures reconnaîtront sans doute dans le vingtième siècle l’une des périodes les plus créatives de cette tradition vénérable que l’on appelle "peinture chinoise". Des noms tels que ceux de Huang Binhong (1865-1955), Qi Baishi (1863-1957), Li Keran (1907-1989), Shi Lu (1919-1982), Lin Fengmian (1900-1991) comptent déjà parmi ceux des meilleurs artistes modernes, non seulement en Chine mais encore à l’échelle internationale.

Mais, au fait, qu’est-ce donc que la "peinture chinoise" (guohua) ? Notons que guohua peut aussi se traduire comme "peinture nationale" si l’on ne le considère pas comme une simple abréviation de zhongguohua ("peinture chinoise" stricto sensu). La distinction est importante en cela qu’elle est porteuse d’une intention. "Guohua et Zhongguohua désignent en général les œuvres peintes au moyen des pigments chinois traditionnels sur un support de papier de riz ou de soie. Le terme décrit donc le medium et le support plutôt que le style." Ces dernières années, plusieurs critiques et historiens ont plaidé pour une acception plus large du terme. L’historien d’art Lin Mu (né en 1949) écrit : "L’usage de l’encre, le papier de riz, les techniques libres d’utilisation du pinceau sont des évolutions des derniers siècles. Les styles de peinture qu’on trouve en Chine incluent aussi les illustrations populaires, de nombreuses techniques de fresques, les gravures sur pierre, toutes expressions dont on peut apprendre beaucoup. Quant à la peinture au lavis, qui fait de l’école bouddhiste Chan son noyau spirituel, ce style élégant de gens peu pressés survivra difficilement dans un monde changeant, quand la société agricole stagnante et fermée qui en est à l’origine est engloutie dans le passé. La société moderne a de bonnes raisons de demander à la peinture chinoise un visage totalement nouveau."

Lin Mu insiste sur le fait que la tradition chinoise et bien plus hétérogène qu’il n’est généralement reconnu : différentes écoles, matériaux, techniques et croyances religieuses ont engendré des styles picturaux variés. C’est seulement en contraste avec l’art occidental que l’École des Lettrés en vint à porter l’étiquette de "peinture chinoise" et qu’elle emprunta une forme canonique. Les limites des techniques et matériaux propres à cette école ont été reconnues depuis longtemps par des artistes chinois de premier plan tels que Pan Tianshou (1897-1971) et Zhang Daqian (1899-1983). Aujourd’hui, la pratique de la "peinture chinoise" doit donc viser à recouvrer la diversité de la tradition chinoise, en portant une attention spéciale à l’art religieux et à celui des minorités ethniques. Lin Mu célèbre le "caractère vague" (mohuxing) de la peinture chinoise contemporaine – un vague qu’il trouve bien préférable à l’insistance sur une norme donnée ou une tradition délimitée.

Quoi qu’il en soit, même si l’on identifie encore la peinture chinoise au seul lavis, la situation présente est bien résumée par Pi Diaojian : "On peut voir les grands succès obtenus par la peinture au lavis au travers de ses développements et de son auto-transformation".

 

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Au commencement

 

Lors de mon premier voyage en Chine, en 1987, j’avais été frappé par une calligraphie achetée dans une boutique, une œuvre formée de quatre caractères, feng, lin, huo, shan, dont on m’avait expliqué le sens : "vent, forêt, feu montagne", en référence à un passage du stratège Sunzi : Le bon stratège doit être "à l’attaque, comme le vent ; en déploiement, comme la forêt, dans le pillage, comme le feu ; à l’arrêt, comme la montagne". Une phrase souvent citée par les praticiens des arts martiaux. Dans un raccourci, le monde de la sensibilité chinoise s’ouvrait à moi – un univers de sens exprimés en quelques traits, des sens rendus vivants par le pinceau qui les traçait. Et, depuis ce moment, quelque chose en moi répétait : "moi aussi, je suis calligraphe !". C’était là quelque chose de déconcertant… Quoi qu’il en soit, à mon retour j’entrepris l’étude du chinois et de la calligraphie, et ne l’ai plus interrompu. La calligraphie vue ce jour est encore avec moi.

Quelques années plus tard, je fus soigné par un maître pratiquant le Qi gong, qui raviva partiellement ma vision et mon audition et m’initia aux mouvements à la base de cet art. Je dois confesser que je ne suivis pas la pratique du Qi gong avec la même régularité que celle de la calligraphie – loin de là. Cependant, l’expérience du Qi gong m’aida à me réconcilier avec mon corps vu comme un tout organique, un microcosme habité par les mêmes forces que celles qui soufflent au travers du macrocosme. Il y avait une rigidité interne, des mécanismes de défense, des barrières physiques et mentales à dépasser au travers des pratiques respiratoires, et la souplesse ainsi gagnée était un atout pour une meilleure pratique calligraphique et picturale. Dans le cosmos, dans le corps, sur le papier, les forces de la vie devaient souffler en liberté, et se régénérer perpétuellement au travers de leur jeu réciproque. Il y avait là moins un axiome théorique qu’une expérience physique, laquelle confirmait et approfondissait ce que la calligraphie de l’axiome de Sunzi avait opéré en moi.

 

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Calligraphie et peinture

 

Alors même que je tirais grand plaisir de la pratique calligraphique, je fus de plus en plus attiré par la peinture chinoise comme telle. En même temps, il semblait bien plus difficile de trouver un enseignant créatif et d’esprit large en ce domaine, les qualités requises en peinture et calligraphie étant quelque peu différentes. Le goût, en peinture, s’apprécie depuis des perspectives très divergentes – et la peinture chinoise peut être souvent pâle, quelconque, façonnée sur la base du plus petit commun dénominateur. Pourtant, la chance ou la Providence me conduisirent en 1994 jusqu’à l’Université Normale du Sichuan, où j’étudiai plusieurs moi sous la direction du maître Li Jinyuan, lequel devint vite l’un de mes amis les plus proches, avec qui coopération et recherche n’ont plus jamais cessé dès lors. Je voudrais résumer ici quelques-unes des intuitions qui prirent corps en moi au travers de ce parcours : - La première se résume dans le secret de ce que j’appellerais "l’observation intérieure". D’une certaine façon, la pratique de la calligraphie m’avait amené à tracer une ligne entre le cœur et l’œil. Je pensais à tort que si les traits devaient jaillir du cœur, alors l’exercice de l’œil, l’observation des lignes naturelles étaient plus ou moins secondaires. Ce que Li Jinyuan m’apprit ce fut, d’une certaine façon, qu’il existe une circularité entre l’œil et le cœur. - Le sens de la circularité entre l’intérieur et l’extérieur que Li Jinyuan tentait de développer en moi m’aidait aussi à reconnaître la circulation qui lie l’arbre à la graine, aux racines, à l’oiseau, aux nuages, à l’eau, au ciel – au monde entier des phénomènes naturels et supra-naturels. - La troisième découverte que je fis progressivement, et qui s’approfondit dans les années qui suivirent, est que la peinture chinoise ne parle pas seulement d’harmonie, qu’elle est aussi un combat, un combat entre lumière et ténèbre, encore qu’un tel combat soit aussi un jeu ou un drame… Toute peinture est d’une certaine façon un compromis entre l’obscurité et la lumière, mais cela est plus vrai encore de la peinture chinoise, dans laquelle l’encre et le papier semblent perpétuellement négocier la proportion d’espace que le blanc et le noir vont finalement occuper, l’eau jouant la médiatrice entre les deux protagonistes. Union de l’œil et du coeur, circulation entre tous les éléments du cosmos, tension entre les ténèbres et la lumière… Prises en un tout, ces découvertes m’ont aidé à mieux appréhender le caractère pluridimensionnel de la peinture chinoise. Les bonnes peintures chinoises (à commencer par celles de mon ami Li Jinyuan) peuvent être lues comme un manifeste esthétique, une allégorie de l’histoire chinoise récente, un commentaire sur le développement spirituel du peintre lui-même, un exercice de fécondation interculturelle. Le plus frappant pour moi, c’est l’approfondissement spirituel dont de telles Œuvres témoignent. Elles parlent d’un combat vers la douceur et la dépossession de soi, un combat qui rend l’artiste de plus en plus vulnérable aux forces qui modèlent ce monde, un combat qui le place toujours davantage à l’épicentre de la confrontation entre laideur et beauté, violence et douceur, ténèbres et lumière. Les peintures comme l’âme de l’artiste deviennent l’espace dans lequel un ciel nouveau, une terre nouvelle prennent forme au travers des douleurs de l’enfantement. J’essaie de résumer comment ces découvertes se sont exprimées au long du chemin, même si pareilles découvertes sont toujours provisoires, fragmentaires, mélangées d’interrogations.

 

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Perception et illumination

 

L’art parle d’illumination. L’illumination transforme la perception. En un clin d’œil, la Terre Promise est là, devant vous. La lumière brille dans les ténèbres. Le monde est un passage incessant vers la naissance. L’art révèle la façon dont le désir de lumière et le surgissement de cette lumière surviennent simultanément. Chaque jour, le Verbe fait briller la Lumière. Et une œuvre d’art s’avère pareillement contagieuse, elle communique la liberté d’un coeur qui rejoint le cœur de cela qu’il peint. Une œuvre d’art est juste l’une des façons dont un homme essaie de parler en homme libre. Une œuvre d’art est un passage, une transition, une Pâque, il exprime la Pâque continuelle qui va de la servitude intérieure à la liberté contagieuse. L’artiste n’est pas libre, il devient libre, et il doit faire l’expérience de recommencer ce passage à chaque fois qu’il débute une œuvre.

Il est plusieurs façons de vivre ce passage. Ma façon propre est de créer des œuvres d’art qui oscillent entre deux cultures. Ce n’est pas la culture occidentale qui représente la servitude et la culture chinoise la liberté, ou bien l’inverse. C’est de circuler d’un mode à un autre qui constitue une expérience libératrice. Plus exactement, l’intégration des deux cultures et modes d’expression dans la même œuvre d’art exprime un approfondissement de l’unité intérieure. Je ne me demande jamais si ce que je peins est plus chinois ou plus occidental. Je choisis simplement ce qui est le meilleur pour moi dans le moment où je travaille. Je donne naissance à un moi nouveau dans le mouvement même par lequel je peins.

Notre cœur est toujours en naissance. Liberté. Unité. Naissance. Ces trois mots disent des aspects différents de la même expérience spirituelle. On n’arrive pas à naître quand quelque chose se bloque en vous - quand on se bloque sur un style, sur sa réputation, sur sa culture d’origine, sur les exigences du marché, sur ses fantasmes, sur une technique. On naît en créant chaque fois que dans une œuvre l’on dépasse l’un de ses blocages.

Le psalmiste dit : "la nuit devient lumière autour de moi". Au-delà des réalités premières de la lumière et de la nuit, il nous faut payer attention à ce devenir et à cet autour. L’éveil prend place dans un processus et dans un contexte – et la peinture chinoise parle sans cesse de processus et de contexte. Spontanément, et même si la connexion n’est pas obvie, je rapproche toujours ce verset du psautier et la phrase célèbre d’Angelus Silesius : Die Rose ist ohn' Warum (la rose est sans pourquoi). Il est question en ce rapprochement de l’attention par laquelle nous découvrons que le mystère est sans pourquoi, il est question d’être dépossédé de mon travail avant même qu’il débute. Je dois laisser le souffle qui vit en moi créer une route que je ne connais pas. Je dois laisser une lumière sans pourquoi devenir lumière tout autour de moi. Tel est le voyage qu’il faut poursuivre à chaque fois que je prends une feuille de papier de riz et que le pinceau y laisse tomber un peu d’encre.

 

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Résumés

 

PEINTURE ET RENCONTRE SPIRITUELLE : RETOUR SUR UN PARCOURS
L’art parle d’illumination.
L’illumination transforme la perception.
En un clin d’oeil, la Terre Promise est là, devant vous.
La lumière brille dans les ténèbres.
Le monde est un passage incessant vers la naissance.
L’art révèle la façon dont le désir de lumière et le surgissement de cette lumière surviennent simultanément.
Chaque jour, le Verbe fait briller la Lumière.
Et une œuvre d’art s’avère pareillement contagieuse, elle communique la liberté d’un coeur qui rejoint le cœur de cela qu’il peint.
Une œuvre d’art est juste l’une des façons dont un homme essaie de parler en homme libre.
Une oeuvre d’art est un passage, une transition, une Pâque ; il exprime la Pâque continuelle qui va de la servitude intérieure à la liberté contagieuse.
L’artiste n’est pas libre, il devient libre, et il doit faire l’expérience de recommencer ce passage à chaque fois qu’il débute une œuvre.
Il est plusieurs façons de vivre ce passage. Ma façon propre est de créer des œuvres d’art qui oscillent entre deux cultures. Ce n’est pas la culture occidentale qui représente la servitude et la culture chinoise la liberté, ou bien l’inverse.
C’est de circuler d’un mode à un autre qui constitue une expérience libératrice. Plus exactement, l’intégration des deux cultures et modes d’expression dans la même œuvre d’art exprime un approfondissement de l’unité intérieure.
Je ne me demande jamais si ce que je peins est plus chinois ou plus occidental. Je choisis simplement ce qui est le meilleur pour moi dans le moment où je travaille. Je donne naissance à un moi nouveau dans le mouvement même par lequel je peins.


Benoît Vermander
Texte paru en revue : Sur les "Voies de l'Orient" - Le corps et ses langages : lieu de la rencontre

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Date de mise à jour : 02/01/2011