Chaque
instant, chaque lieu du quotidien donnent à voir et entendre un
éclat lumineux du cosmos, un fragment de toute la Chine, un écho
de la conversation que les Chinois ont avec eux-mêmes. C’est la
musique des relations humaines - la musique aussi des liens qu’on
entretient avec un coin de ciel, les branches du saule, les eaux
du lac du parc voisin - que composent les couleurs changeantes
des ciels et des terres de Chine, le bleu qui tend au blanc, le
jaune qui tire vers l’azur, le vert qui s’est perdu dans l’eau,
les ombres, le mur, le rouge encore qui s’est décoloré comme
les portes qu’il recouvrait. Tant il est vrai que tout n’existe
que dans l’échange, le passage, la fluidité.
L’horizon
pourtant s’élargit. Le lac donne sur l’autre rive, le pont conduit
vers la montagne, Pékin s’ouvre sur ses provinces, le ciel laisse
entendre le vide. C’est que, dans cet univers si peuplé, on sait
aussi comment laisser un son mourir, on n’ignore pas que les
hommes comme les choses créent autour d’eux comme une résonance
intérieure que seuls pourront capter le silence sur la corde
et le blanc sur la feuille. La musique chinoise sait aussi parler
par ce qu’elle tait. De même pour les textes légués par les Sages.
Ils inspirent sans envahir, ils décrivent sans emprisonner le
sens. Ils laissent sa juste place à qui prend le temps de voyager
à leur rythme. Ils vous invitent alors à vous asseoir au bout
du banc en compagnie des gens de Chine, pour goûter comme eux,
avec eux, le mystère tout simple et chaque jour nouveau que recèle
la cage aux oiseaux.
En
Chine, tout est sagesse – et rien n’est seulement sagesse. Bien
difficile d’isoler un compartiment "sagesse" qu’on
distinguerait du reste des connaissances, des philosophies,
des attitudes pratiques. Et difficile aussi d’isoler des exercices
de sagesse. Les doctrines, les écoles peuvent bien en proposer;
mais dans la vie de tous les jours, chaque geste réalise
et nourrit la sagesse : faire la cuisine, c’est mettre en œuvre
un rapport aux nourritures, à la main, à la cuisson qui révèle
le sage dans le cuisiner. De même pour le peintre, le calligraphe,
le musicien, le danseur, l’archer, l’artisan ou le méditant...
Certes, cette sagesse pratique est sans cesse trahie par l’agitation,
les désirs contraires, les vanités humaines, le désir des richesses…
Mais ceux qui ont su maîtriser de l’intérieur un art, une pratique
enseignent à leurs émules bien davantage qu’une technique
: une relation avec la vie, une façon d’être. Et les textes sont
là pour inciter au repos, au retour sur soi-même, celui qui s’est
perdu un temps dans un "faire" destructeur de "l’être" -
comme il est si courant aujourd’hui en Chine comme partout ailleurs.
Qu’est-ce que la peinture chinoise ?

Bruit d'orage au loin
peinture de Shi Tao, 1642-1707 ?
Les
générations futures reconnaîtront sans doute dans le vingtième
siècle l’une des périodes les plus créatives de cette tradition
vénérable que l’on appelle "peinture chinoise".
Des noms tels que ceux de Huang Binhong (1865-1955), Qi
Baishi (1863-1957), Li Keran (1907-1989), Shi Lu (1919-1982),
Lin Fengmian (1900-1991) comptent déjà parmi ceux des meilleurs
artistes modernes, non seulement en Chine mais encore à l’échelle
internationale.
Mais,
au fait, qu’est-ce donc que la "peinture chinoise" (guohua)
? Notons que guohua peut aussi se traduire comme "peinture
nationale" si l’on ne le considère pas comme une simple
abréviation de zhongguohua ("peinture chinoise" stricto
sensu). La distinction est importante en cela qu’elle est
porteuse d’une intention. "Guohua et Zhongguohua désignent
en général les œuvres peintes au moyen des pigments chinois
traditionnels sur un support de papier de riz ou de soie.
Le terme décrit donc le medium et le support plutôt que
le style." Ces dernières
années, plusieurs critiques et historiens ont plaidé pour
une acception plus large du terme. L’historien d’art Lin
Mu (né en 1949) écrit : "L’usage de l’encre, le
papier de riz, les techniques libres d’utilisation du pinceau
sont des évolutions des derniers siècles. Les styles de
peinture qu’on trouve en Chine incluent aussi les illustrations
populaires, de nombreuses techniques de fresques, les gravures
sur pierre, toutes expressions dont on peut apprendre beaucoup.
Quant à la peinture au lavis, qui fait de l’école bouddhiste
Chan son noyau spirituel, ce style élégant de gens peu
pressés survivra difficilement dans un monde changeant,
quand la société agricole stagnante et fermée qui en est
à l’origine est engloutie dans le passé. La société moderne
a de bonnes raisons de demander à la peinture chinoise
un visage totalement nouveau."
Lin
Mu insiste sur le fait que la tradition chinoise et bien plus
hétérogène qu’il n’est généralement reconnu : différentes écoles,
matériaux, techniques et croyances religieuses ont engendré des
styles picturaux variés. C’est seulement en contraste avec l’art
occidental que l’Ecole des Lettrés en vint à porter l’étiquette
de "peinture chinoise" et qu’elle emprunta une forme
canonique. Les limites des techniques et matériaux propres
à cette école ont été reconnues depuis longtemps par des artistes
chinois de premier plan tels que Pan Tianshou (1897-1971)
et Zhang Daqian (1899-1983). Aujourd’hui, la pratique de la "peinture
chinoise" doit donc viser à recouvrer la diversité
de la tradition chinoise, en portant une attention spéciale
à l’art religieux et à celui des minorités ethniques. Lin
Mu célèbre le "caractère vague" (mohuxing) de
la peinture chinoise contemporaine – un vague qu’il trouve
bien préférable à l’insistance sur une norme donnée ou
une tradition délimitée.
Quoi
qu’il en soit, même si l’on identifie encore la peinture chinois
au seul lavis, la situation présente est bien résumée par Pi
Diaojian : "On peut voir les grands succès obtenus
par la peinture au lavis au travers de ses développements
et de son auto-transformation".
Au commencement
Lors
de mon premier voyage en Chine, en 1987, j’avais été frappé par
une calligraphie achetée dans une boutique, une oeuvre formée
de quatre caractères, feng, lin, huo, shan, dont on m’avait expliqué
le sens : "vent, forêt, feu montagne", en référence
à un passage du stratège Sunzi : Le bon stratège doit être "à
l’attaque, comme le vent ; en déploiement, comme la forêt,
dans le pillage, comme le feu; à l’arrêt, comme la montagne".
Une phrase souvent citée par les praticiens des arts martiaux.
Dans un raccourci, le monde de la sensibilité chinoise
s’ouvrait à moi – un univers de sens exprimés en quelques
traits, des sens rendus vivants par le pinceau qui les
traçait. Et, depuis ce moment, quelque chose en moi répétait
: "moi aussi, je suis
calligraphe !". C’était là quelque chose de déconcertant…
Quoi qu’il en soit, à mon retour j’entrepris l’étude du
chinois et de la calligraphie, et ne l’ai plus interrompu.
La calligraphie vue ce jour est encore avec moi.
Quelques
années plus tard, je fus soigné par un maître pratiquant le Qi
gong, qui raviva partiellement ma vision et mon audition et m’initia
aux mouvements à la base de cet art. Je dois confesser que je
ne suivis pas la pratique du Qi gong avec la même régularité
que celle de la calligraphie – loin de là. Cependant, l’expérience
du Qi gong m’aida à me réconcilier avec mon corps vu comme un
tout organique, un microcosme habité par les mêmes forces que
celles qui soufflent au travers du macrocosme. Il y avait une
rigidité interne, des mécanismes de défense, des barrières physiques
et mentales à dépasser au travers des pratiques respiratoires,
et la souplesse ainsi gagnée était un atout pour une meilleure
pratique calligraphique et picturale. Dans le cosmos, dans le
corps, sur le papier, les forces de la vie devaient souffler
en liberté, et se régénérer perpétuellement au travers de leur
jeu réciproque. Il y avait là moins un axiome théorique qu’une
expérience physique, laquelle confirmait et approfondissait ce
que la calligraphie de l’axiome de Sunzi avait opéré en moi.
Calligraphie et peinture
Alors
même que je tirais grand plaisir de la pratique calligraphique,
je fus de plus en plus attire par la peinture chinoise comme
telle. En même temps, il semblait bien plus difficile de trouver
un enseignant créatif et d’esprit large en ce domaine, les qualités
requises en peinture et calligraphie étant quelque peu différentes.
Le goût, en peinture, s’apprécie depuis des perspectives très
divergentes – et la peinture chinoise peut être souvent pâle,
quelconque, façonnée sur la base du plus petit commun dénominateur.
Pourtant, la chance ou la Providence me conduisirent en 1994
jusqu’à l’Université Normale du Sichuan, où j’étudia plusieurs
moi sous la direction du maître Li Jinyuan, lequel devint vite
l’un de mes amis les plus proches, avec qui coopération et recherche
n’ont plus jamais cessé dès lors. Je voudrais résumer ici quelques
unes des intuitions qui prirent corps en moi au travers de ce
parcours :
-
La première se résume dans le secret de ce que j’appellerais "l’observation
intérieure". D’une certaine façon, la pratique
de la calligraphie m’avait amené à tracer une ligne entre
le cœur et l’œil. Je pensais à tort que si les traits devaient
jaillir du cœur, alors l’exercice de l’œil, l’observation
des lignes naturelles étaient plus ou moins secondaires.
Ce que Li Jinyuan m’apprit ce fut, d’une certaine façon,
qu’il existe une circularité entre l’œil et le cœur.
-
Le sens de la circularité entre l’intérieur et l’extérieur que
Li Jinyuan tentait de développer en moi m’aidait aussi à reconnaître
la circulation qui lie l’arbre à la graine, aux racines, à l’oiseau,
aux nuages, à l’eau, au ciel – au monde entier des phénomènes
naturels et supra-naturels.
-
La troisième découverte que je fis progressivement, et qui s’approfondit
dans les années qui suivirent, est que la peinture chinoise ne
parle pas seulement d’harmonie, qu’elle est aussi un combat,
un combat entre lumière et ténèbre, encore qu’un tel combat soit
aussi un jeu ou un drame… Toute peinture est d’une certaine façon
un compromis entre l’obscurité et la lumière, mais cela est plus
vrai encore de la peinture chinoise, dans laquelle l’encre et
le papier semblent perpétuellement négocier la proportion d’espace
que le blanc et le noir vont finalement occuper, l’eau jouant
la médiatrice entre les deux protagonistes.
Union
de l’oeil et du coeur, circulation entre tous les éléments du
cosmos, tension entre les ténèbres et la lumière... Prises en
un tout, ces découvertes m’ont aidé à mieux appréhender le caractère
pluridimensionnel de la peinture chinoise. Les bonnes peintures
chinoises (à commencer par celles de mon ami Li Jinyuan) peuvent
être lues comme un manifeste esthétique, une allégorie de l’histoire
chinoise récente, un commentaire sur le développement spirituel
du peintre lui-même, un exercice de fécondation interculturelle.
Le plus frappant pour moi, c’est l’approfondissement spirituel
dont de telles oeuvres témoignent. Elles parlent d’un combat
vers la douceur et la dépossession de soi, un combat qui rend
l’artiste de plus en plus vulnérable aux forces qui modèlent
ce monde, un combat qui le place toujours davantage à l’épicentre
de la confrontation entre laideur et beauté, violence et douceur,
ténèbres et lumière. Les peintures comme l’âme de l’artiste deviennent
l’espace dans lequel un ciel nouveau, une terre nouvelle prennent
forme au travers des douleurs de l’enfantement.
J’essaie
de résumer comment ces découvertes se sont exprimées au long
du chemin, même si pareilles découvertes sont toujours provisoires,
fragmentaires, mélangées d’interrogations.
Perception et illumination
L’art
parle d’illumination. L’illumination transforme la perception.
En un clin d’oeil, la Terre Promise est là, devant vous. La lumière
brille dans les ténèbres. Le monde est un passage incessant vers
la naissance. L’art révèle la façon dont le désir de lumière
et le surgissement de cette lumière surviennent simultanément.
Chaque jour, le Verbe fait briller la Lumière. Et une œuvre d’art
s’avère pareillement contagieuse, elle communique la liberté
d’un coeur qui rejoint le cœur de cela qu’il peint. Une œuvre
d’art est juste l’une des façons dont un homme essaie de parler
en homme libre. Une oeuvre d’art est un passage, une transition,
une Pâque, il exprime la Pâque continuelle qui va de la servitude
intérieure à la liberté contagieuse. L’artiste n’est pas libre,
il devient libre, et il doit faire l’expérience de recommencer
ce passage à chaque fois qu’il débute une œuvre.
Il
est plusieurs façons de vivre ce passage. Ma façon propre est
de créer des œuvres d’art qui oscillent entre deux cultures.
Ce n’est pas la culture occidentale qui représente la servitude
et la culture chinoise la liberté, ou bien l’inverse. C’est de
circuler d’un mode à un autre qui constitue une expérience libératrice.
Plus exactement, l’intégration des deux cultures et modes d’expression
dans la même œuvre d’art exprime un approfondissement de l’unité
intérieure. Je ne me demande jamais si ce que je peins est plus
chinois ou plus occidental. Je choisis simplement ce qui est
le meilleur pour moi dans le moment où je travaille. Je donne
naissance à un moi nouveau dans le mouvement même par lequel
je peins.
Notre
cœur est toujours en naissance. Liberté. Unité. Naissance. Ces
trois mots disent des aspects différents de la même expérience
spirituelle. On n’arrive pas à naître quand quelque chose se
bloque en vous - quand on se bloque sur un style, sur sa réputation,
sur sa culture d’origine, sur les exigences du marché, sur ses
fantasmes, sur une technique. On naît en créant chaque fois que
dans une oeuvre l’on dépasse l’un de ses blocages.
Le
psalmiste dit : "la nuit devient lumière autour de moi". Au-delà des réalités premières de la lumière et de la nuit,
il nous faut payer attention à ce devenir et à cet autour. L’éveil
prend place dans un processus et dans un contexte – et
la peinture chinoise parle sans cesse de processus et de contexte.
Spontanément, et même si la connexion n’est pas obvie, je rapproche
toujours ce verset du psautier et la phrase célèbre d’Angelus
Silesius : Die Rose ist ohn' Warum (la rose est sans pourquoi).
Il est question en ce rapprochement de l’attention par laquelle
nous découvrons que le mystère est sans pourquoi, il est question
d’être dépossédé de mon travail avant même qu’il débute.
Je dois laisser le souffle qui vit en moi créer une route que
je ne connais pas. Je dois laisser une lumière sans pourquoi
devenir lumière tout autour de moi. Tel est le voyage qu’il faut
poursuivre à chaque fois que je prends une feuille de papier
de riz et que le pinceau y laisse tomber un peu d’encre.
Benoît Vermander, S.J.
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Résumés :
PEINTURE ET RENCONTRE SPIRITUELLE : RETOUR SUR UN PARCOURS
L’art
parle d’illumination.
L’illumination
transforme la perception.
En
un clin d’oeil, la Terre Promise est là, devant vous.
La
lumière brille dans les ténèbres.
Le
monde est un passage incessant vers la naissance.
L’art
révèle la façon dont le désir de lumière et le surgissement de
cette lumière surviennent simultanément.
Chaque
jour, le Verbe fait briller la Lumière.
Et
une œuvre d’art s’avère pareillement contagieuse, elle communique
la liberté d’un coeur qui rejoint le cœur de cela qu’il peint.
Une
œuvre d’art est juste l’une des façons dont un homme essaie de
parler en homme libre.
Une oeuvre d’art est un passage, une transition, une Pâque ;
il exprime la Pâque continuelle qui va de la servitude intérieure
à la liberté contagieuse.
L’artiste
n’est pas libre, il devient libre, et il doit faire l’expérience
de recommencer ce passage à chaque fois qu’il débute une œuvre.
Il
est plusieurs façons de vivre ce passage. Ma façon propre est
de créer des œuvres d’art qui oscillent entre deux cultures.
Ce n’est pas la culture occidentale qui représente la servitude
et la culture chinoise la liberté, ou bien l’inverse.
C’est
de circuler d’un mode à un autre qui constitue une expérience
libératrice. Plus exactement, l’intégration des deux cultures
et modes d’expression dans la même œuvre d’art exprime un approfondissement
de l’unité intérieure.
Je ne me demande jamais si ce que je peins est plus chinois
ou plus occidental. Je choisis simplement ce qui est le meilleur
pour moi dans le moment où je travaille. Je donne naissance à
un moi nouveau dans le mouvement même par lequel je peins.
Benoît Vermander
Texte paru en revue : Sur les "Voies de l'Orient" -
Le corps et ses langages : lieu de la rencontre
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Galerie virtuelle Benoît Vermander