| |
Jean-Emile Jaurès
Henry Lhong
Retour à la
page des Arts plastiques
retour à l'accueil
d'Esprits Nomades
Visage
Uni
Les cahiers de l'Atelier 1965


Parfois, vers les midis, un grand silence blond tournoie
comme une nappe sur les sables, gagnant l'orée des champs,
la lisière des villages, s'installant à l'aplomb ombreux
des murs de craie.
Et dans la vibration du vent, striée de toutes les cigales,
j'attends ton pas furtif dans la chambre de veille où rôdent,
dérythmés, déroutants, des craquements d'insectes et les mains
de la brise qui s'appuient de toutes leurs paumes aux volets.
J'évoque alors ton corps encore noué aux déchirures de la
vague et déjà ton pas foule la peau ardente du chemin ;
et l'ombre de la chambre se fend en deux, la porte est repoussée
sur la brassée d'herbes sauvages et tu es déjà là, mon beau
pain chaud, presque friable, entre mes doigts.
Je te parcours comme un, perdu dans un dédale de colonnes et
le silence loge en moi dans ses fontaines recueillies. Cariatide
érodée de ciel, façonnée de sel, retenue de terre, mille ruisseaux,
mille sillons ombreux reconduisent ma source à ton foyer ardent.
|
.
Je découvre un chemin qui sillonne le feu : tous
les sentiers convergent vers la flamme, vers des plages
de lave, de rocs crissant comme des scies. Et tant de chaleurs
tournoyantes s'évaporent si tôt dans la fragilité d'un ciel
dont il me faut réinventer à chaque instant les bornes, que
je réinvente à chacune de nos étreintes, tes contours.
. Alors, toutes les abeilles d'un fagot de sarments éclatant
sur la dalle suivent l'inexorable trajectoire, tachée de rouge,
d'or, de feu, d'un soleil éclaté.
Laisse-moi déchiffrer à travers toi le grand secret nuptial
de ce blason élémentaire. L'alliance d'un feu qui devient un
miroir ondulant, jaillissement diapré de flèches lourdes, fleurs
des Tropiques écloses et déjà mortes sur d'imprécises parois.
. Regarde ces poissons de soufre qui s'élèvent, pour retomber
de l'autre côté de la nuit. Mon feu n’est plus qu'un nœud
étroit de bêtes fastueuses, grouillant dans cet anneau divinatoire,
leurs pattes emmêlées. Voici surgir des profondeurs les méduses
des flammes et les longs ricochets de leurs sondes sur le
marbre ondulé de ce miroir sans tain.

|
Je te dirai cette splendeur des lents
minuits de mes rivages, quand les guetteurs, de cime en
cime, sur l'arrière-pays, annoncent de leur voix plus claire
que le givre, la descente affolée de l'animal griffu, denté,
pustuleux, dévastant l'aire de leurs yeux. Je te dirai
cette suffocation qui embrase les pierres quand tout un
pan de ciel en feu se dresse à l'aplomb des midis et ondule
sans fin, tôle portée au vif, tôle rouge en fusion, mur
de dentelles rêches.
. Je te dirai... La cloche haletante relayant la respiration
des enclumes quand le cri d'un veilleur emplit le triangle
vide de la place et le mot feu installe ses échos angoissants
aux trois sommets. Alors, comme un jet de dés noirs, les
veuves se répandent dans les rues closes et les façades
sont tout à coup trouées d'’yeux mornes, à mi-chemin entre
l'ombre et la crainte, le jour et la joie, et le secret
amour des catastrophes mêle intimement aux soubresauts
des vieilles peurs.
. Alors, les puits taris deviennent des promesses et le
moindre nuage prend l’épaisseur d'un oracle diffus. Et
dans les chambres lourdes, où paissent les troupeaux de
portraits dont les yeux dévorent ceux qui entrent, on fouille
en hâte les tiroirs pour débusquer tout l'arsenal des artifices :
les croix, les feuilles sèches, les pentacles, les livres
au papier bruissant comme des nids, où sont recomposées,
dans leurs architectures de lettres folles, d'éternelles
conjurations.
Cet incendie à la même ferveur que le cercle noueux de
nos membres - litière d'algues et de flammes - où se reconstituent
ma gloire et ma fureur.
. Mon amour, mon amour, un jour basculeront les pôles,
mon déluge ;
un jour le monde encore une fois s'enfuira de nos mains,
comme un filin coulant à pic. Une nouvelle fois... une
nouvelle voix ... Et nous réapprendrons en tâtonnant la
géographie insistante d'un autre, et ses torrents et ses
routes sauvages, et ses buissons d'ardeur et cette grotte
pourpre où bat ton sang.
. Donne-moi cet éveil des bourgeons, cette brassée furieuse
d'étincelles, cette gerbe d'aurores qu'enrubanne la pluie,
pour que j'oublie mes lieux menteurs, mes plaines craquelées,
mes vents bleus détaillant mille roses de sable, la soif
des falaises, des basaltes et les traces déjà floues des
caravanes à l'horizon.
C'est comme au premier jour du monde. Je me retrouve dans le
moindre mouvement d'un astre bourré de joie. Un oiseau vert
s'ébroue de cris dans un buisson de ronces. Et la nuit tourne.
Et c'est l'été.
|

Visage
uni Suite1
Visage
Uni suite 3
Retour à la
page des Arts plastiques
retour à l'accueil
d'Esprits Nomades
Toute
reproduction de ce site est interdite sans autorisation expresse de l'association
Esprits Nomades
- Mise à jour
: 8 Mai 2007
- En cas de problèmes de consultation, contactez le Webmestre

Site hébergé par
NFrance Conseil - 4, rue J.F. Kennedy - 31000 Toulouse
Tel : 05.34.455.500 - Fax : 05.34.455.507
|