
Il y a deux ans, le visiteur qui pénétrait au Musée des
Augustins de Toulouse - le premier du monde pour la richesse de ses collections
de pierres romanes - pouvait, dès l’entrée, s’arrêter,
stupéfait.
Il était venu là chercher, dans le calme des salles claustrales,
l’univers minutieux et grouillant des chapiteaux sculptés, alignés
par dizaines, rescapés des massacres, bouleversantes épaves flottant
sur l’océan des temps, après que l’inconscience des
hommes eut à jamais détruit leur cadre, leurs maisons, leurs
raisons d’être.
Mais ce qui l’accueillait d’emblée, le visiteur, ce n’était
pas quelque pierre ivoirine savamment fouillée par le trépan
et le ciseau, et racontant sure son petit visage à trois ou quatre faces,
mangé d’éternité, une histoire de Bible ou d’Évangile.
Non. C’était, sur six mètres carrés, la face du
Christ de Moissac, douce et terrible, taillée dans la pierre et le ciel,
immense comme elle ne fut jamais, et plate pourtant, comme elle n’est
pas : photographiée…
Et tout au long de l’exposition « Art roman du soleil »,
le regard découvrait un monde étrangement nouveau, étrangement
présent, se frottait au grain des pierres, s’engouffrait sous
des voûtes ignorées, se coulait entre des piliers, se heurtait à des
murs, se reposait sur des paysages vibrants de silence, pour revenir se perdre
dans le labyrinthe vivant de personnages et de monstres sculptés. Avant
les photos d’ « Art roman du soleil », avait-on
VU l’art roman ?
L’art roman… Il n’y pas tellement longtemps, au fond, qu’on
le traitait de « barbare », ne voulant voir en lui qu’ignorance,
maladresse, puérilité, balbutiements… Heureusement, le
Moyen Âge n’est encore cette fameuse « nuit » que
pour les aveugles. C’est avec science, conscience et passion, que l’homme
du vingtième siècle se penche sur cet art qui, durant deux cents
ans, irradia, rayonna, et recouvrit l’Italie de Salerne à Pise
et à Modène ; l’Espagne, de la Catalogne à la
Galice ; la France, de Toulouse à Autun et de Poitiers à Vézelay ;
l’Occident germanique, de Worms à Hildesheim ; le monde anglo-normand
de Jumièges à Durham. Et de la plus humble chapelle campagnarde
jusqu’aux plus grandioses basiliques ; des tympans sculptés à ces
milliers de chapiteaux où tout un peuple a inscrit tour à tour
le visage dramatique de ses terreurs infernales et celui, resplendissant, de
son idéal divin ; des évangéliaires ornés
où lettres et figures s’allient à un bestiaire fantastique
en de délirants ballets d’entrelacs et de torsades, jusqu’aux
immenses fresques qui content, sur les murs, sur les voûtes, sur les
absides en cul-de-four, la majesté céleste ou la gloire des saints
martyrs, partout, toujours, l’art roman témoigne de ces vertus
cardinales :
Un sens prodigieux de l’équilibre des formes - un équilibre
dynamique, « inspiré »,à l’opposé de
tout académisme et de toute recette.
Une force dans l’expression qui traduit avec le maximum d’intensité,
loin de tout maniérisme, les attitudes, les gestes, les regards.
Enfin, comme le nécessaire complément de cet aigu réalisme,
un sens non moins profond de la richesse symbolique et plastique que peuvent
receler les jeux les plus abstraits de la ligne et du cercle ; et l’artiste
roman le poussera jusqu’à l’ivresse, cet amour de l’ornementation
complexe, que vient enrichir l’emploi des couleurs vives dont il revêt
murs, meubles, bas-reliefs et statues, où jouent parfois l’éclat
de l’or et le chatoiement des pierres précieuses.
Mais tout cela, ce dynamisme dans l’ordonnance des formes, cette franchise
d’expression qui confine à la rudesse, ce goût de la splendeur
décorative qui débouche sur le luxe, est-ce propre à l’art
roman ou, d’une façon plus générale, à l’époque
romane, « ce temps où la vie chrétienne s’organise
en civilisation », comme la définit très clairement
Malraux, et où l’art, après des siècles de léthargie, « a
pris l’éclat des passages privilégiés de l’homme » ?
N’est-ce pas le propre, en fin de compte, de l’homme roman tout
court, si lointain de nous, si proche pourtant, proche et lointain comme le
mirage de quelque absolu humain et divin où s’étancherait
une inextinguible soif de l’esprit et du cœur ?
Des noms prestigieux jalonnent ce « passage » de l’homme
roman : ce sont ceux des plus hauts lieux de l’art médiéval
avant l’apparition des grands trésors architecturaux des temps
gothiques. Et quiconque traverse de part en part l’Europe occidentale,
d’Angleterre en Italie, d’Allemagne en Catalogne, en passant par
la Bourgogne et l’Anjou, le Quercy, la Provence ou le Languedoc, voit
surgir sous ses pas, quelle que soit la direction choisie, des chapelets d’abbayes,
de cloîtres et de basiliques, autant d’itinéraires spirituels
pris dans ce réseau de pierre que l’art et la foi ont tissé sur
l’Europe romane.
Parmi ces mille itinéraires possibles, il en est un qui paraît
privilégié ; il nous rappelle que, si l’homme des
temps romans avait le regard levé vers Dieu, il avait souvent le visage
tourné vers le sud.
En Europe, c’est l’Espagne qui est le théâtre de la
première croisade contre l’Islam, tandis que les croisades de
Terre sainte redonneront à l’Occident la maîtrise de la
Méditerranée. C’est vers le sud, ou à tout le moins
vers le soleil, que part le pèlerin soucieux de se mettre en règle
avec le Ciel - qu’il aille à Compostelle ou à Jérusalem.
C’est le même chemin, d’Espagne ou de Palestine, que suit
le chevalier aventureux avide de se tailler une place à la force de
l’épée. C’est vers le sud que regarde le marchand
d’épices ou de tissus précieux ; c’est le sud
encore qui attire le clerc désireux de parfaire, dans quelque bibliothèque
musulmane de ville espagnole reconquise, ses connaissances en alchimie ou en
algèbre - deux mots arabes - ou de traduire en latin les auteurs grecs
familiers aux docteurs de l’Islam…
Art roman du soleil…
C’est cet itinéraire qu’a suivi, pour son exposition, le
photographe toulousain Jean Dieuzaide (Yan), à qui les bénédictins
de la Pierre-qui-Vire ont demandé, pour les Éditions du Zodiaque
et la célèbre collection « La nuit des Temps »,
un véritable inventaire des richesses romanes du sud : Quercy,
Rouergue, Languedoc, Roussillon, Catalogne. Inaugurée à Toulouse,
où elle demeura trois mois, elle a séjourné six mois à Vich,
tandis que se tenait à Barcelone la grande exposition d’art roman
organisée par le Conseil de l’Europe. Elle fut accueillie trois
mois durant par le Louvre lui-même, à l’automne dernier.
Depuis lors, elle « tourne » dans toute la France, portant à Lyon,
au Havre, à Amiens, à Moulins, à Pau, à Béziers, à Perpignan,
le message grandiose de la pierre et de la fresque, tel que l’ont écrit,
voici sept et huit cents ans, les artistes du Midi.
Souillac n’est sans doute que l’avant-porte du Sud. Mais sur l’une
des pierres miraculeusement sauvées du portail détruit, le prophète
Isaïe a déjà l’attitude dansante des grandes figures
sculptées languedociennes.
À Beaulieu, le tympan du Jugement dernier, avec son Christ en majesté et
sa croix triomphale, nous rappelle, par sa composition, son illustre modèle :
celui de l’Apocalypse, à Moissac ; Moissac, l’abbaye
bientôt millénaire, où, près de l’un des plus
beaux cloîtres du monde, le porche de l’église Saint-Pierre
est à lui seul un livre, un monde, un univers. Du Christ, l’art
roman ne nous donnera jamais image plus humaine et plus surnaturelle en même
temps.
Conques a amarré au flanc d’un coteau rouergat l’immense
vaisseau de son église cruciforme, étape sur le chemin de Saint-Jacques. À Toulouse
aussi, Saint-Sernin sera construite pour les pèlerins de Compostelle :
tout nous ramène vers le sud…
Mais au brouhaha des prières murmurées par des milliers de bouches à la
fois, la solitude et la méditation font comme un écho silencieux ;
de même, à ces nefs grandioses destinées aux foules, répondent
la petite chapelle de la Trinité et le prieuré de Serrabone,
tous deux égarés sur les pentes, torrides et enneigées
tout à tour, du Canigou.
Serrabone… Une châsse de schiste noir où dort un trésor
de lumière : la tribune de marbre rose, où des lions ailés,
ciselés comme des bijoux, s’agrippent aux chapiteaux, chauves-souris
d’un rêve fabuleux.
Cerdagne et Conflent, Vallespir et Roussillon : du fantastique nid d’aigle
de Saint-Martin du Canigou, forteresse de la foi, à la chapelle-bergerie
de Saint-Martin de Fenollar, perdue dans les broussailles au bas du col du
Perthus, l’art roman du soleil devient de plus en plus simple, de plus
en plus rude : il fait de plus en plus corps avec la terre et le roc.
Et les pentures de fer forgé indéfiniment enroulées de
Corneilla semblent, en s’écartant, ouvrir la porte de l’Espagne…
Il faut franchir les Pyrénées pour pénétrer au
véritable royaume de l’art roman du soleil. Un royaume en partie
caché. Qui d’entre nous découvrira Saint-Pierre de Casserès,
au bord de son canyon ? Il faut un jour entier de marche… Qui grimpera
jusqu’à Taull, où le clocher de Saint-Clément semble
défier les sommets de la Maladetta voisine ? Heureusement, les
fresques de Tahull, Chapelle Sixtine de la peinture romane, se contemplent à Barcelone,
décollée, roulées, recollées sur des murs et des
absides reconstruits à leurs mesures : prodigieuse entreprise,
destinée à préserver ces chefs-d’œuvre et
nombre de leurs semblables, tant la dispersion, l’éloignement,
l’accès difficile, rendaient impossible leur conservation in
situ.
Royaume caché - royaume visible ; mais il ne suffit pas de regarder ;
Yan, lui, a promené sur l’Espagne romane le regard du Voyant,
celui qui va droit à l’essentiel, et l’emprisonne :
ici, c’est la puissance énorme des colonnes du cloître de
Saint-Benoît de Bages ; là, c’est la coupole de Saint-Pons
de Corbera qui noue la gigantesque symphonie de ses rythmes courbes ; à Gérone,
il a VU que la double colonnade du cloître a des allures de salle hypostyle
de temple égyptien…
Royaume des contrastes - riche et vrai comme la vie. Toujours à condition
de voir. Nulle part le réalisme le plus cocasse ne se marie au drame
avec autant d’humanité que dans les innombrables devants d’autels
peints - recueillis, eux aussi, par les grands musées catalans. Aux
ignobles faces des bourreaux - véritables Pieds Nickelés du Moyen Âge
- qui décapitent sainte Marguerite ou scient en deux sainte Julitte,
s’oppose la tendresse émue des visages penchés de l’Annonciation
de Lluça. De même, comme l’art populaire fait pendant à l’art
savant, la désarmante naïveté des crèches de Sagas,
d’El Coll ou d’Espinelves répond à la stylisation
intellectuelle et presque abstraite de l’Ange du baldaquin de Ribes. À tant
de vierges de bois aux farouches regards de matrones paysanne, fait face la
madone du Musée Marès, fascinante avec l’ovale très
allongé de son visage, son front immense, son cou démesuré,
avec son menton pointu, ses lèvres longues et pincées, ses grands
yeux écarquillés ; seule l’ignorance des hommes dut
oublier de la mettre aux côtés des plus mystérieux visages
de femmes, la Dame d’Elche, la Joconde, le Printemps de Botticelli.
Cette variété de styles, cette diversité de tons, cette
richesse d’inspiration, cette vaste gamme de sensibilités qu’il
couvre, font sans doute de l’art roman catalan celui qui exprime le mieux,
le plus complètement, cet homme multiple et imaginatif que fut l’homme
roman ; cet homme capable d’inscrire dans la pierre la poésie,
familière et populaire comme une chanson, de la Barque des Apôtres
de Roda, et de construire cette geste divine qu’est le portail de Ripoll,
véritable Arc de Triomphe de la Reconquista ; cet homme
qui, avec charme et candeur, a mis en bandes dessinées (les devants
d’autels, découpés en cartouches, sont-ils autre chose ?)
les Écritures et les vies des Saints, et qui sut aussi tracer le Pantocrator
de Tahull, gigantesque et hiératique, sorti d’un seul jet du pinceau
de quelque Matisse anonyme du douzième siècle.
Immense Pantocrator, que Yan a voulu, pour son exposition, plus immense encore,
et qu’il a placé, agrandi jusqu’à la démesure,
face à l’image non moins démesurée du Christ-Roi
de Moissac. C’est ici qu’il faudrait parler de la photo pour elle-même.
Mais avons-nous cessé d’en parler ? Ces accents mis sur telle
ou telle œuvre, ces confrontations, ces liens, ces contrastes, ces impressions
soulignées , ces découvertes incessantes, c’est l’exposition
de Yan qui les impose avant toute autre analyse. Définissant dans « Les
Voix du silence » sa notion de « musée imaginaire »,
Malraux explique, et montre, qu’une pièce de monnaie agrandie
prend rang de bas-relief, qu’un détail de miniature se confronte à la
fresque. Il y a dans toute œuvre d’art des forces immanentes, une
sorte de sens latent des virtualités que l’œil n’est
pas forcé de voir, - mais qu’il faut « révéler » -
un terme propre au photographe ! Ces forces, ce sens, ces virtualités,
sont dans l’œuvre, expressément, du seul fait de son existence
concrète. Reste à s’adjoindre la vue seconde qui nous permettra
d’aller au cœur, directement, en passant au travers des accidents.
Et sans artifice aucun, c’est-à-dire sans tricher, sans habiller
l’œuvre à voir, sans y ajouter ses propres intentions.
C’est à une telle opération, véritable radiographie
de l’âme romane, que s’est livré Yan. Son exposition,
ce ne sont pas les images d’un livre alignées sur un mur - bien
que ces photos soient toutes, aussi, les photos de ses livres. En redonnant
aux choses vues leurs dimensions réelles, ou quasi telles, il nous en
restitue le poids, cette vérité qui saisit, cette présence
qui empoigne. En agrandissant certains détails, il nous dote de cette « vision
autre », qui n’est que la vision normale décuplée,
multipliée par elle-même, plus aiguë, plus forte, plus pénétrante,
et son objectif de photographe devient notre « troisième œil »,
celui qui voit au-delà de ce que voient les deux autres - cet œil
qui voit l’intérieur.
On se méprendrait gravement à ne voir là qu’un jeu
technique et virtuose. L’agrandissement actualise, développe au
sens propre et au sens figuré : il est un peu, au fragment de bas-relief
ou de peinture, ce que l’explication de texte est au vers de Racine ou à la
phrase de Chateaubriand. Avec ceci de privilégié, que le commentaire
est ici - sans jeu de mots - objectif. C’est-à-dire que Yan commente
une chose à voir, non point avec des discours, mais en nous donnant
encore à voir.

copyright : atelier Jean Dieuzaide
Yan
Commenter, ce n’est pas varier, ni fleurir, c’est rester dans la
lumière naturelle ; c’est agrandir, c’est fouiller
tous les possibles et prendre au piège une essence intime ; chasseur
infatigable, Yan a traqué partout la beauté profonde ; il
la déchiffre pour nous dans ses replis les plus secrets, et loin de
se borner à « reproduire », c’est à une
lecture attentive et nouvelle que constamment il nous invite. Ainsi, de technique
documentaire, la photo se hausse au rang d’un moyen de connaissance ;
et sans cesser d’être un art, elle se fait langage nécessaire,
outil, combien souple et combien maniable, d’une compréhension
totale.
« …Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru
voir… »

Yan peut reprendre à son compte ce vers du « Bateau ivre ».
Car il a vu l’art roman en visionnaire, et il l’a commenté comme
rarement on peut le faire, c’est-à-dire en technicien savant,
mais aussi en poète de l’image.
Michel ROQUEBERT – Novembre 1963.
*