IL Y A BEAUCOUP, EN CLAUDE NOUGARO, DU HÉROS DU FILM DE BRIAN DE PALMA « PHANTOM
OF PARADISE ». VOUS SAVEZ, CE CHANTEUR DONT ON S'APERÇOIT BIEN
QUE POUR CHANTER IL A VENDU SON ÂME AU DIABLE. NOUGARO, J'EN SUIS A PEU
PRÈS CERTAIN, DOIT SE DEMANDER S'IL EST ENCORE TEMPS DE LE FAIRE.
Nous nous sommes rencontrés tardivement, il y a quelque quinze ans.
C'était dans les studios de Sud-Radio, pour une émission à
plusieurs voix sur Toulouse et le pays occitan, sur leur passé, sur leur
présent. Tout s'est noué, d'une façon à la fois
rapide, mystérieuse et complexe, autour des racines que, médiéviste,
j'évoquais, et de celles que Nougaro, poète, invoquait. Entre
l'historien du catharisme et la voix qui chantait pêle-mêle Éros,
le jazz, les nuits et les matins de l'âme, tomba du ciel un pont suspendu
fait de lianes étranges, au milieu duquel, depuis lors, entre deux livres
ou deux tournées, notre amitié se rencontre avec elle-même.
Nous ne parlons guère, entre nous, d'histoire ou de chanson. Bien plus
souvent, du bonheur ou de la solitude, de l'amour ou de l'Enfer, de la boue
qui recouvre le monde ou du Ciel qui se dérobe. Et nous parlons surtout
de la seule parole apte à dire tout cela qui est justement l'indicible.
Nous parlons de la poésie. Et quand il se demande si elle a encore de
beaux jours devant elle, je lui parle de la sienne. J'aimerais le convaincre
que de Paris-Mai à Armé d'amour, il a écrit
quelques-uns des plus beaux alexandrins qu'on ait faits depuis Cocteau et Genet.
Tu m'éclates de paix, je t'éclaire de rires
en dansant devant toi la Nuit de Walpurgis...
Puis je bois dans ton cou comme font les vampires,
mélangeant savamment nos vices à nos lys.
....... ..........................................…………
Cet enfant surgira d'un silence de perle,
de nos vies échangées dans un éclair d'azur,
et le noir aujourd'hui, et l'effroi qui déferle
s'enfuiront à jamais poursuivis par les murs,
les murs d'une maison qui se nomme le monde,
ouverte à tous les vents fredonnant des oiseaux...
Il renaîtra de nous, ma brune à l'âme blonde,
et la mort plus jamais ne fera de vieux os.
J'affirme que toute anthologie de la poésie française qui ne
retient pas ces vers-là n'est pas loyale.
Comment interviewer les poètes ? Ils répondent toujours poétiquement,
c'est-à-dire à côté, ce qui est leur façon
de trousser la question, et de la retourner, pour la prendre à l'improviste.
Et ce sont les réponses qui ressemblent le plus à des dérobades
- ou à des pirouettes - qui sont les plus révélatrices
; les plus apparemment drôles, qui sont les plus pathétiques.
Il y a beaucoup, en Claude Nougaro, du héros du film de Brian de Palma
Phantom of Paradise. Vous savez, ce chanteur dont on s'aperçoit
bien que pour chanter il a vendu son âme au Diable. Nougaro, j'en suis
à peu près certain, doit se demander s'il l'a réellement
fait, s'il a bien fait de le faire, ou s'il est encore temps de le faire. Ce
ne sont pas seulement la nuit de Walpurgis ou sa chanson à Marguerite,
qui devant lui me font penser à Faust - encore que ces citations ne soient
pas innocentes. C'est parce que tout en lui n'est que question, demande, interrogation,
face à un immense vide dont il refuse pourtant la simple idée
plus encore que la réalité. Faust ailé qui va très
haut pour écouter les anges ; Faust amer aussi, à l'humour décapant,
qui sait avoir la santé triviale; Faust insondable parfois comme la nuit
des Temps ; Faust panique comme le Destin.
- Tu as écrit : « Je te dois, ma capitale, d'être
roi... Je te dois, ma ville rose, d'être roi... Je te dois, patrie sudiste,
d'être roi... » Et tu ajoutais : « Roi sur parole... »
C'était pour le Carnaval de 1987. Alors - parole de roi ! -
que dois-tu vraiment à Toulouse ?
- Oui, c'était un rôle pour un spectacle de Claude Sicre.
On ne peut pas parler de Toulouse sans parler de Claude Sicre. Je l'appelle
le « Sicre du Printemps ». C'est un cow-boy de Toulouse
- comme toi. On avait préparé ça chez Bernard Lubat,
dans les Landes. Je fus donc le roi du Carnaval. Un roi de Ionesco, un roi
bouffon. Roi d'un jour. Roi d'un rêve. Le vrai poète, pour moi,
c'est un kamikaze qui chante la nuit, les pieds sur les flammes, les pieds
sur la folie inséparable de mon existence. Être un roi, c'est être
un fou qui embrasse et qui embrase. Alors quand j'ai chanté, habillé
d'un vitrail en tissu que m'avait fait Henri Guérin, quand j'ai chanté
sur le toit du Capitole - le toit de mon père ! Les pieds sur la
tête de mon père...
- Je te l'ai dit, aujourd'hui le roi est nu. Je repose ma question: que
dois-tu à Toulouse ?
- Je ne dois rien à rien. C'est donnant, donnant. Mais vois-tu,
Toulouse, c'est plus que le Sud-Ouest, ça pourrait devenir, et c'est
d'ores et déjà d'ailleurs, la capitale d'un état d'âme.
Qui pourrait embrasser des pays lointains. Après tout, les Cathares venaient
de Bulgarie. C'est bien pour ça qu'on les appelait les Bougres, non ?
Alors je suis un Bougre. Mais je ne serai pas le Du Guesclin de Toulouse. Quand
j'ai de l'humour, je me dis seulement l'éminence grise de la ville rose...
- Fils de Pierre Nougaro, baryton d'opéra, et de Liette Tellini,
pianiste « classique », on t'a dit aussi fils de Piaf et d'Audiberti.
Comment t'accommodes-tu du fait d'avoir été engendré deux
fois ? Comment t'y retrouves-tu dans ton état civil ?
- La mère de mon père était sage-femme, et elle a
accouché ma mère. Donc, pour commencer, je suis né de deux
femmes. Piaf est une femme qui m'a aimé. Sans média. Les médiums
se passent de médias. Je l'ai connue. Je l'ai connue au sommet de sa
mort. Pour moi, le mot Piaf signifie déesse. Quand Piaf chante un mot
aussi simple que le mot « soleil », c'est le soleil en personne
qui entre dans la chambre noire de l'âme. Audiberti, lui, appartient à
mes chocs célestes. J'ai été bousculé par l'épaule
d'une étoile. Et quand on est bousculé par l'épaule d'une
étoile, les stars n'existent plus.
- Mais tu dis aussi qu'Audiberti et Cocteau étaient tes deux
anges gardiens. Avoir une paire d'anges gardiens est déjà un rare
privilège. Avoir un de ses anges gardiens pour père est encore
mieux! Es-tu conscient de ta chance célestielle ?
- En 1965, c'était la vérité, Cocteau m'a toujours
fasciné...
- Pourquoi?
- Parce que je le trouvais beau. Pour moi, tout artiste porte en lui la
vocation d'un type de beauté. Cocteau, c'est un type de beauté
que je ne connaissais pas, mais que je reconnaissais. Je reconnaissais en lui
une liturgie qui m'appartenait de plein droit. Une mémoire en marche.
Je ne suis que le petit serviteur d'une mémoire trouée comme
mon cul.
- Tu as parlé de « ton âme basanée d'un
souffle de l'Afrique -, de « ta vierge âme bistre ». Tu te
dis aussi « Sarrasin de Toulouse », « Pygmée occitan
»... Où commence donc le Sud pour toi ? Mais dans quelle mesure
s'agit-il d'un Sud géographique ?
- Mon Sud n'est pas géographique. J'ai perdu le Nord...
- Sur ta cartographie intérieure, si je cherche des balises,
je trouve essentiellement Toulouse, New York et Bahia. Ton Triangle d'Or ?
- Mon Triangle d'Or est un cache-sexe...
- On sait que tu t'es toujours moqué des modes. Parce que tu
crois au « chant originel ». Orphée. Ou Rimbaud : «
les mots de la tribu ». Mais comme ta tribu est vaste, tu as le cœur
plein de tam-tams, et la tête bourrée de totems. Tu n'imagines
pas la vie sans magie, bien sûr ?
- Non, je ne peux imaginer la vie sans magie. Soyons laconique: je suis
un primitif. Un type qui végète dans sa chair en attendant la
sortie du tunnel. Bien sûr, j'ai commencé par l'érotisme.
Et je peux être encore, peut-être, un poète de l'érotisme
le plus fou. Mais je crois que l'urgence, maintenant, est ailleurs que dans
le cul. Et dieu sait si pour moi !...Tam-tams et totems ? Oui, je suis africain.
J'ai un véritable culte pour le génie noir. Mais je n'y mets pas
de démagogie.
- Dans l'une de tes vies antérieures, celle où tu fus
Cheyenne, ou Comanche, je ne sais plus, te souviens-tu de ton nom indien ?
- Sitting Bull...
- Taureau assis. Enfin assis ! Par sagesse ?
- Non, par lassitude.
- L'Inquisition t'avait condamné comme « flibustier métaphysique
». Apparemment, tu l'es resté. Ça n'a donc servi à
rien de te brûler ?
- Les phénix, c'est fait pour renaître. J'ai besoin de cendres
pour renaître, le feu ne me suffit pas. Le meilleur de l'homme chez moi,
c'est qu'il reste ce qu'il est : un enfant devant le mystère. Certes,
je peux m'accuser d'orgueil, c'est mon pire péché. Je ne me fais
pas pitié. Pourtant je devrais, car la vie pour moi, c'est de la pitié.
En ce sens, je suis chrétien, la charité est dans ma chair. Mais
on ne pourra pas séparer de ma parole le fait d'adresser la parole au
mystère. À mon propre mystère à moi, qu'on n'éclaircira
pas, tellement c'est noir et obscur. Je ne suis qu'un petit soldat du mystère,
et ce n'est pas gai. Entre l'extase et la pitié, je titube...
- « Ma voix étant ma seule voie de salut... » C'est
de toi. Crois-tu donc, quand même, à un salut possible ?
- La preuve ! Ne pas penser au salut, c'est être un salaud. Un homme
qui ne croit pas au salut, c'est quelqu'un qui coupe les couilles à l'espoir.
Or l'homme est plus grand que le désespoir.
- Va pour le salut ! Mais pourquoi l'obsession des prisons ? Tu chantes
Sing-Sing, par seulement pour le plaisir du pléonasme, je pense, et
Alcatraz, dont le nom chante tout seul. De quoi t'es-tu senti, ou te sens-tu
toujours, le plus prisonnier ?
- Des nuages...
- Et libre quand même, de temps en temps ?
La liberté, c'est de pouvoir choisir ses barreaux.
- « Je suis blanc de peau... » cries-tu à Armstrong.
« Quel manque de pot ! »... T'es-tu parfois rêvé Nougaro
Nègre ?
- Moi, chez le Noir, je ne trouve pas le salut de mon âme. Je te
l'ai dit, je ne veux pas de démagogie. Être noir, ce n'est pas
une mode ! Je n'aime pas plus les Nègres que les Juifs ou les Chinois.
Celui que j'aime, c'est l'homme que j'attends. Je l'attendrai toujours. Comme
une petite mariée avec son bouquet de roses jaunes. Je fais confiance
à l'homme, mais pas aux hommes. Je suis immergé dans une Bande
à Bonnot d'hommes dont je ne suis pas client. Et pourtant je suis un
homme. Mais je ne suis pas content des hommes.
- Une question cruelle - mais ce n'est pas moi qui les pose, tes questions,
ce sont tes poèmes: « La console du son nous console du reste...
» Qu'est-ce que ce reste ? Tout ? La vie ? Le Mal, dont le vieux troubadour
disait à la Gloria de ta chanson, sur les remparts de Montségur,
qu'il était bien la preuve que Dieu n'avait pas fait le Monde ? Flirtes-tu
toujours avec cette hérésie du Sud ? En 1244, aurais-tu Inventé
le gospel cathare au pied des bûchers ?
- Je suis un bûcher, je suis un gospel... Je suis un appel sans
réponse. Il n'y a pas de réponse, mais je questionne toujours.
- Et quelle est la question ?
- Toujours la même, bien sûr: où est l'amour ?
- « Je fabrique mes joies au prix de mes détresses »...
Tes plus grandes joies, et tes plus grandes détresses ?
- Attention ! Là, on commence à jouer un mauvais jeu 1 Que
veux-tu que je te dise ? Je suis un milliardaire de la détresse. Un
richissime de l'angoisse...
- Les joies, alors…
- Le seul mot que je pourrais dire, et qui a été si blasphémé,
c'est le mot « tendresse ». Il veut tout dire pour moi. On dit aussi
« tendre vers ». Donc tendre, c'est dur. Le vrai muscle de l'amour.
- « L'amour, c'est pas sorcier »... Le crois-tu vraiment,
ou le crois-tu toujours ?
- Pour connaître l'âme, il faut être concret. Je crois
que la poésie, c'est le comble de l'exactitude, le comble de la vérité.
Moi, je m'en suis sorti comme cela. Mais que dire là-dessus ? Il faudrait
Lacan... Pour commencer, moi, je ne sais pas ce que c'est que l'amour. Je suis
un homme de désir. Pour être un homme d'amour, il faut être
saint François d'Assise, c'est-à-dire un fou, car l'amour, effectivement,
c'est fou.
- Te méfies-tu de Méphisto, comme tu conseillais à
Marguerite de le faire ?
- Je me suis souvent posé le problème du Mal absolu. Mais
plutôt que de réfuter le Diable, ne faudrait-il pas faire un pas
vers lui, et lui toucher la main, comme on dit à Toulouse ? C'est l'homme
qui EST le Diable. Donc il faut le reconnaître, le recevoir. Il n'y aura
pas d'homme possible si on ne reçoit pas le Diable, pour faire un pacte
avec lui, pour passer un contrat...
- T'accommodes-tu de l'absurdité du Monde ?
- Ça m'est absolument impossible ! Ma révolte va jusque-là.
Je ne peux pas m'y faire. Je suis anti-absurde, anti-dérision. Camus
n'est pas pour moi le modèle de réponse. Que les hommes se déchirent
entre eux comme des chiens, c'est normal. Mais que moi, je me déchire
comme un chien... C'est mauvais, mauvais...
- De quoi as-tu peur ?
-- Le tribunal de l'homme me fait peur. Je suis un homme qui a peur. J'ai
peur.
( « Autrement », mars 1991) |