Le quart d’heure toulousain
sa noblesse, son utilité, sa vanité

 

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D’ailleurs, pourquoi aurait-on une montre à Toulouse ? Il y a, de toute façon, dans les rendez-vous une marge que l’on appelle le quart d’heure toulousain.


Les joies de la tradition


Alors que l’humanité se débat dans l’angoisse du dernier quart d’heure, sa frange éclairée, les Toulousains, savoure son quart d’heure à elle, petite avance sur l’éternité, coup de canif sur le commencement des choses. Le génie d’une civilisation doit consister dans ses traces, la civilisation toulousaine aura laissé elle face aux flots boueux du temps cette tradition digne de la philosophie grecque : celle de la distorsion de l’exactitude qui rend désormais caduque toute mesure que se soit par cadran solaire, clepsydre, montre Cartier ou le comptage sur ses doigts ou sur le boulier de la voisine. Le pauvre Einstein, bou du con, il est enfoncé avec sa relativité ! Car, quoi que l’on fasse, dans n’importe quel lieu, dans n’importe quelle réunion, dans n’importe quel spectacle, il s’ajoute ce merveilleux facteur aléatoire du quart d’heure toulousain qui introduit sa constante cosmologique au monde. Sainte terreur des organisateurs, cabinet d’aisances des spectateurs, partout chez nous règne le quart d’heure toulousain.
Toute la cité et au-delà se reconstruit autour de cet acquis de sagesse et d’impudeur. Le temps des préliminaires est enfin revenu parmi nous ! Tout doit nous attendre, nous voici enfin empereurs romains et de la muflerie et du cirque.

 

 

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La nature profonde du quart d’heure toulousain

 

Ne croyez pas que le quart d’heure soit l’heure coupée en quatre ou une balise pour s’accrocher dans un espace-temps bien relatif. Non c’est un des fondements de l’humanité toulousaine. Ce ne serait surtout pas un empilement de mauvais sorts se mettant en travers de votre route et vous interdisant toute arrivée en temps et heure. Non pas c’est une culture qui se porte à la boutonnière, symbole d’une appartenance séculaire à une élite pour qui rien ne commence avant que cela doive commencer, c’est-à-dire notre arrivée sans remords et sans essoufflement après l’heure théorique. Cette heure des gens du nord qui doit s’être fait avaler par une barbare baleine aux alentours de Greenwich, pas le village, mais un trou spatio-temporel perdu au milieu du pudding anglais. Ce n’est pas le temps subi mais le temps gagné, distillé, allongé comme friandise.

C’est cette douce jouissance de contempler tous ces gens en attente, l’acte figé bêtement cloué dans l’air, et qui ne peut s’incarner par nos absences, la tension qui monte comme sève dans des arbres tordus d’attendre.

À joie, grande joie, de pouvoir faire se lever comme une revue ces pauvres hêres cloués par la tyrannie du sablier et des convenances grégaires. Entendre ces flots de murmures comme vaines malédictions, chapelets dévidés dans le crachoir de la haine. Alors que la convenance toulousaine n’est pas d’être vulgairement en retard mais merveilleusement et précisément décalé par rapport au temps des autres.

 

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Ce temps suspendu a sa durée divinement calculé d’après quelques critères qui font la richesse des hommes nobles : *Le temps d’exaspération maximal que peut supporter un être sans passer à l’acte meurtrier *Le temps qu’un ange se met à passer dignement en claudiquant, et en plus il ose repasser en sens inverse avec un sourire niais et une feuille de salade à la bouche *le temps d’être remarqué, haï et secrètement envié par la pauvre gente déjà en soumission des règles *l’intervalle entre l’éclair et le tonnerre qui permet juste avant la déchirure de signifier que les évènements maintenant ont un sens et peuvent se dérouler car nous sommes arrivés, nous avons été vu, nous avons renversé le rapport de force entre le spectateur passif prisonnier du sablier et du commencement. Nous sommes dorénavant le commencement, l’ordonnateur de l’autre. Mais si notre noblesse du temps venait à être éventé par les pauvres ?. Ceux-là se décaleraient d’autant pour nous reprendre dans leurs filets de molles conventions et alors notre quart d’heure tomberait dans le trou noir des conformismes.

Quelle horreur tant de quart d’heure toulousain accumulé patiemment, amoureusement pour rien ?

Plutôt égorger toutes les oies du Capitole et les bourgeois qui les accompagnent ! Il faut alors donc se servir du gars qui tire toujours la langue, Einstein je crois ou Woody Allen peut-être, en tout cas rendre relatif notre saint quart d’heure. Il devra toujours durer psychologiquement un quart d’heure de plus pour bien peser sur les molles cervelles, mais structurellement grâce à nos perversions quantiques nous pourrions aussi bien débouler en cinq minutes ou pas et même se raccorder à leur dieu monothéiste de l’heure, mais toujours avec notre marge notre écrin d’espace-temps qui nous éloigne et nous protége des autres esclaves rivés aux aiguilles des horloges. Ainsi dans l’océan flou du quart d’heure, notre arrivée sera toujours imprévue, coup de poignard dans les meilleurs ordonnancements, mise en déséquilibre des artistes qui grâce au temps funambule que nous leur apportons comprennent enfin la fragilité de l’équilibre. Pourquoi ne pas nous louer de ces regards inquiets ricochant sur les montres, de ces terribles malédictions qui font la queue dans la gorge, de cette angoisse qui tombe comme pluie fine en hiver.

Cet arc tendu du moment donne sa légitimité à votre présence. Vous comprenez soudain que la vie n’est plus synchrone, qu’elle prend des chemins buissonniers et parfois s’égare et ne veut plus revenir prise dans les sentiers de rosée du retard. Ce quart d’heure que nous avons glané sur vous que croyez-vous que nous en avons fait ? Des cent pas pour être sûr de ne point être au milieu du troupeau ?

Des caresses furtives en rab ? Des lampées d’alcool ou de fumée ? Un dernier coup d’œil à la vitrine des fantômes laiteux des prostituées de la télévision ? Mais sachez hommes à l’heure, hommes sans heurs que quand vous partez, elles se dénudent bien autrement et se donnent pour… un quart d’heure. Certes nous ne jouissons pas d’une plus grande vérité sur le monde, mais au moins nous connaissons pendant ce temps-là ses sous-vêtements. À vous qui avez couru en renversant et les choses et le chat pour être à l’heure, vous ne saurez point ni la fine dentelle, ni la couleur chair du monde. Vous déjà assis, déjà rassis.

 

En tout cas la conscience totale et absolue d’un quart d’heure de vie gagnée sur vous, coincé sur votre chaise ou votre fauteuil, obligé de plus pendant cette petite vie gâchée de contempler les rictus de votre voisin, mettant en gerbe vos énervements qui s’additionnent Nous avons vécu un quart d’heure de plus que vous et nous vous repoussons en arrivant sur vous, vous les immobiles du temps, plein de parfums acquis pendant notre odyssée d’un quart d’heure, vous pauvres marins restés à terre. Bien sûr une fois nous aussi assis, nous cherchons à savoir où est le spectacle, nous nous tournons, sortons de nos sacs nos trésors de guerre et nos papiers qui crissent la mort du silence. Nous toussons aussi, car nous sommes là, descendus parmi vous les derniers en paradis, anges désaccordés de vos habitudes.

Nous ne passons pas nous nous attardons, et nous saurons reprendre les mêmes sorcelleries du quart d’heure, petite extension d e l’éternité au moment de mourir, toujours avec un quart d’heure de retard. Si le monde grec a apporté le nombre d’or, l’Inde le zéro, les Amériques les patates, nous toulousains nous vous apportons le quart d’heure vous donnant ainsi les épices du temps, la recette du bien manger et du bien vivre : laisser donc tout revenir un quart d’heure supplémentaire et déguster au feu doux de la vie.

Et même la création du monde devra être retardée d’un quart d’heure pour permettre aux toulousains d’y prendre part.


 

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La fatalité du quart d’heure

 

Comparons avec les pauvres humains qui eux subissent le temps. Ce quart d’heure qui est aussi comme une marge dans la page du temps. Un buvard des aléas. Voici que défile le gosse qui s’accroche, le baiser sous la porte cochère qui s’éternise en promesse d’éternité, l’embouteillage du bien sûr à des crétins que vous désirez transformer en voitures tampons dans un drôle de manège ou votre urgence et votre statut de très importante petite personne vous octroie un permis de chasse aux cons, c’est-à-dire tous les autres sauf vous ! Ce parking bouche vorace à digestion d e limace qui ne sait pas recracher ses victimes et cette machine à ticket toujours en panne, l’employé qui se terre pour éviter le dernier quart d’heure et qui doit se réjouir de tous nous voir se transformer en cette horde hideuse nommée retardataires. Celles qui rampent toutes rouges de honte et de manque de souffle et qui mettra une fois jeté sur le radeau de son fauteuil bien plus qu’un quart d’heure à pouvoir suivre le spectacle. Car d’abord il faudra oser aborder les yeux de son voisin méprisant.

Au point ou vous en êtes, sortez donc un bonbon bien piégé dans son papier de tonnerre qui lentement recouvrira tous les bruits de la terre, en vrillant les oreilles par un délicieux mouvement de papier verre. Il faut bien tenir le coup après cette odyssée, vous le naufragé du quart d’heure. C’est le quart d’heure non pas ordonné, peigné de frais, allongé comme un chewing-gum jusqu’au point de rupture, non c’est le quart d’heure des victimes, celui des brisés du destin. Le destin cruel et facétieux vous aura fait trébucher par un croc-en-jambe des aiguilles de l’horloge et vous courez, courez maudissant et ciel et paradis pour arriver anonyme parmi les anonymes, ombre se glissant dans une tombe qui vous était destinée depuis votre naissance: votre fauteuil d’abonné !

 

Vous êtes seulement en retard, vulgaire condition indigne de l’amateur du quart d’heure toulousain. Vous ne vouliez pas être plus qu’une ombre parmi les autres ombres et vous voici en pleine lumière dans l’arène des chuchotements réprobateurs. Vous voulez disparaître, mourir dans un trou, mais il n’y a plus de souffleur dans ce monde, on joue maintenant par cœur. Ne seriez-vous pas quelques gens du Nord glissés parmi nous avec leurs fausses valeurs du respect de l’autre, de l’exactitude et quoi encore ? Il ne manquerait plus que de croire aux vertus sociales, et de ne plus pouvoir mettre ses doigts dans le nez du temps ! Ici on aime la castagne et le dérangement des autres tant que nous ne sommes pas les autres.

 

 

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Vanité du temps, le quart d’heure mis à nu

 

Nous voilà nanti de notre racisme bien à nous, celui exercé contre le temps de tous, celui qui fait de nous des gens supérieurs à vous et donc autorisé à arriver en dernier et retarder tout commencement. Le désarroi des intervenants est un doux triomphe car ils sont en suspension d’existence tant que nous n’arrivons pas. Le mépris des autres ainsi posé nous pouvons humer un air plus léger et d’ailleurs tout cela avait-il un sens sans notre belle présence ? Bien sûr nous nous surprenons à nous demander pourquoi nous sommes quand même venu. L’intérêt de la chose devant nous aura moins compté que le dérangement des autres, et leur haine qui n’ose s’exprimer, que l’on savoure ; Après quelques bruits de fauteuil ou autre, quelques bâillements bien sentis, il ne nous restera plus qu’à nous lever en fanfare en plein milieu et maugréer en bousculant les autres et le silence.

Un quart d’heure c’est bien, mais si en plus part brusquement là toute la noblesse de notre égoïsme est magnifié. Notre retard instrumentalisé était donc plus important que le spectacle lui-même qui n’a pas d’autre signification profonde que de nous permettre d’arriver en retard. Triomphant dans notre toge d’incivilité nous pouvons lever le pouce et dire vous pouvez enfin commencer mais l’essentiel a été dit : je suis enfin arrivé !

 

Comment en est-on arrivé à ce marécage temporel ? Par une lente et molle succession de petites lâchetés mises bout à bout on obtient une tradition, une culture, un acquis social sur le temps. Ainsi on aura laissé s’instiller dans chacune de nos heures, par toutes nos veines et nos déveines ce poison poisseux fait de mépris de l’autre qu’est le fameux quart d’heure toulousain.. À force de reculades, de tolérances bonhomme pour ce qui paraît si gentil et anodin quand on n’est pas de l’autre côté de l’attente on sera passé d’un aimable folklore à une réelle tyrannie. Cette sotte coutume se sera ainsi ritualisée, institutionnalisée, légitimée, légalisée.

Elle s’impose si naturellement, presque dans un sourire et en tout cas dans un soupir qu’elle règne sans partage dans notre organisation de la société. Inconsciemment ou pas chacun en tient compte et l’intègre dans son organisation. On fait avec. Qu’importe l’angoisse de ceux qui attendent pour parler ou jouer, qu’importe les voisins qui supportent. Ce délicieux tout petit fascisme englue chaque jour ordinaire, fait sombrer un peu plus les partages de civilité, le respect pour la chose juste dans un temps juste. On prend cela comme l’écume du temps, la mousse obligatoire autour du col des arbres et de la bière, une fatalité voulue par les dieux et prise en compte par quelques valeureux barbares. Cette tradition était sans doute née dès la création dans un hoquet du temps. On accepte l’héritage sans en voir l’infamie.

 

Cet aspect de contrebande, de fraude avec l’inéluctable du temps doit flatter une âme de frondeurs médiocres tout heureux de faire la nique au temps établi, à la société établie. Oh non ce n’est pas la lutte des classes contre le corset du temps, tout au plus un petit doigt d’honneur à la face du monde.

Nulle valeur chevaleresque dans cela, juste une jacquerie de petit buraliste de la société. La seule augmentation revendiquée sera celle de l’heure et par cet ajout de cet appendice honteux du quart d’heure on triche. On va au quart d’heure comme on va en Andorre faire son plein de choses inutiles mais détaxées. Le courage des tricheurs aura fait le lit de cette mollesse du vivre.


Mais derrière cette tradition du quart d’heure se profile peut-être la dernière heure de la civilité en société.

 

 

 

Gil Pressnitzer

 


 

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Date de mise à jour : 28/01/2007