
Bea Tristan est plus qu’une chanteuse. Elle est un road-movie à elle seule. Sa voix qui feule le long de la rouille des jours semble toujours prendre la route. Et la route, mais aussi la tangente, elle l’aura souvent prise. Quand « la carrière » s’ouvrait devant elle, enfant prodige de la chanson, lors de ses retours fugitifs et de ses fuites durables et renouvelables. À peine reconnue elle largue les amarres de ce drôle de métier à la fin des années soixante-dix. Sa voix mauve et fauve préférait se lancer dans la canopée de la vie, loin des hypocrisies. Et motarde des rêves elle s’en était allée soulever la lumière de la poussière. Boule d’énergie elle ne pouvait ni plier, ni se plier. Elle est faite de limon sauvage : d’une mère pianiste qui saura la convaincre de chanter à nouveau, d’une enfance au milieu des palissandres à Madagascar, de la rage de chanter, de l’amitié de Bruno Coquatrix, de ses voyages et de ses plans secrets.
Et puis elle a roulé si longtemps que finalement elle arrive devant la grille des chansons, cheveux d’argent, voix de béton. Femme de passage, sans âge, ses textes laissent sillons de vie ardente. Par-delà les épuisements des jours ses chansons sont posées sur nos mémoires, néons dans les nuits, routes du nord qui défilent. Tant de destins, fragmentés, entrevus, se devinent dans ses mots. Comme sur sa moto elle chante sans s’arrêter pour ne pas tomber.
Bea Tristan est intense, tout simplement intense. Sa voix est de l’alcool fort et non frelaté dans la prohibition de notre époque. Blues des rencontres, et des souvenirs de trois fruits confits, bruit de moteur dans sa voix, claquement de portières dans sa guitare, Bea Tristan est un choc, un électrochoc dans la chanson française.
Bruno Ruiz nous donne enfin de ses nouvelles, et elles sont bonnes !

D’abord il y a la femme. Petite. Colossale. Immédiate. Un déferlement verbal. Une tempête immobile. Une énergie sans cesse renouvelée. Ensuite, tout de suite après : la forme. Une sorte de road-movie de deux heures. En chansons s’il vous plaît. J’allais dire en chapitres. En moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, on est sous le charme, embarqué sur une piste de latérite, quelque part entre un Colorado de vieux film américain et la moiteur d’une Californie imaginée, bien au-delà de la légende, du cliché.
Et puis il y a la langue. Suffisamment floue pour que transpire le rêve, incroyablement précise pour nous conduire et nous perdre dans le récit.
Et enfin la voix. Tantôt douce, fragile, juste, le timbre clair et précis ; tantôt puissante, âpre, profonde, exacte. Une voix exceptionnelle qui nous embarque dans des souvenirs de palissandre, entre fiction et réalité, cris et frôlements. C’est rauque et rock. C’est bleu et blues. Ça chuchote et ça s’éraille, ça déraille et ça éclaire. C’est beau comme un roman de John Fante, une chanson de Janis Joplin, une histoire sans fin, un feeling qui nous colle à la peau, au tempo, au chaos. C’est sombre et lumineux. Parfois drôle. Ça parle, raconte, s’envole. Ça chante, envoûte durablement.
Avec une diction impeccable, une constance et une présence sans faille, Béa Tristan – est-ce elle ou un personnage de roman noir ? – nous emporte là où elle veut, ou plutôt, là où Brewce Webster doit se rendre, on ne sait pas très bien ni où ni pourquoi. Brewce. Une sorte de macho peu disert, inquiétant et attachant, un indien d’une Amérique mythique et improbable, un camionneur sensuel dans son monstre roulant. De stations services en snacks bars chinois, ça parle bagnoles, moteurs graisseux, vies rêvées, vies à refaire. Ça se tait et ça roule. Ça sent la sueur et le cambouis solaire. L’huile de vidange et la route. L’interminable route comme une métaphore de la patience, de la longueur, de la durée, de la solitude des corps, du baroud de la vie. On n’a pas choisi grand-chose dans cette putain d’existence mais on avance, on stagne, on erre, on attend, fasciné par l’imminence noire de l’ouragan, le réveil de sales souvenirs de la guerre du Vietnam, Paris si loin, le Canada si proche. On s’immerge, se noie, avec la soif torride du désir. Ça jubile et ça bouscule. C’est prosaïque et existentiel. On est à l’ouest à n’en pas douter. Enfouis, enfuis, on traverse.
Et puis il a les musiciens. Ils sont là pour faire corps avec le chant : ils accompagnent. Jamais ce verbe n’a été aussi juste. Ça pousse, ça épouse, ça ponctue, ça casse, ça souligne. Jamais la guitare électrique inventive et énergique de Fabien Mornet ne mange la narration. Jamais l’assise rythmique rigoureuse et rassurante de Francis Perdreau à la contrebasse ne déstructure les mélopées, ne perd le fil de l’histoire. C’est modal et harmonique, cohérent et intelligent, violent et tendre.
De mémoire de chanteur et de spectateur, le récital de Béa Tristan est le plus beau voyage que nous ait offert la chanson française depuis très longtemps.
Majeur et inoubliable. L’énergie à l’état pur.
Bruno Ruiz, Toulouse, le 4 février 2010

Les fruits confits
Quand les coups de mistral
Font dévaler leurs plaintes
Sur les collines glaciales
Et dans les cheminées éteintes,
Quand le soleil de Décembre
Fait couler son or pâle
Par les fenêtres des chambres
Sur mes pieds nus, sur les dalles…
Je me dis que quelque
Chose est bien fini
Quand de pièce en pièce
Je vois passer dans les miroirs
Ma silhouette de tristesse
En petite robe noire..,
Quand j'écoute les silences
Qui tombent des plafonds
Quand je contemple les absences
Dans les fauteuils du salon...
Je me dis que quelque
Chose est bien fini
Quand dans la grande cuisine
Aux murs tendus d'hiver
Le beau service immobile
Ne reprend pas de dessert...
Quand les verres de Porto
N'attendent plus d'invités
Et que les porte-manteaux
Se sont déshabillés...
Je me dis que quelque
Chose est bien fini
Quand les buis bénis
Étreignent leur protection
Et tombent en feuilles jaunies
Sur l'oreiller, l'édredon...
Quand les portes d'armoires
Se sont refermées
Sur les draps et leur mémoire
Lavés et repliés...-
Je me dis que quelque
Chose est bien fini
Mais dans l'assiette posée
Sur ta table de nuit
J'ai trouvé la trace sucrée
De trois fruits confits...
Plan secret
J’aurais voulu être
Tenancière
De bordel
Pour que tu ales le choix,
Et que parmi elles
Tu ne désires que moi...
J'aurais voulu être
Ton ennemi
Dans le duel
Afin que la peur,
Au bout de ton bras
Vise mon cœur…
J'aurais voulu être
Cet éléphant
Légendaire
Obsession du chasseur blanc,
Te réveiller en sursaut
Dans la nuit Africaine...
J'aurais voulu être
ce carré d'as
Flamboyant
A la table de poker,
Tomber sur le tapis
Étalée sous tes doigts…
J'aurais voulu être
Ce bloc de pierre
Bleue
Dans l'atelier de sculpture,
Briser tous tes oiseaux
Le long de ma courbure...
Alors j’ai pris mes musiques
Mes paroles
Mon break américain,
Ma guitare espagnole
Et mes cigarillos cubains
Et j’ai acheté un plan secret..
Et j'ai roulé si longtemps
Que mes cheveux
Sont devenus d'argent
Et mes robes guenilles
Mais finalement,
J'arrive devant ta grille...
Le soleil
Le soleil a brûlé
La terre et la maison
Et jusqu’à l'horizon
Brûlé toute la journée…
Le soleil a brûlé
Nos mains et puis nos yeux
On voudrait te parler
Laisse-nous partir Monsieur
Connais-tu notre misère
Le soleil est si fort
Qu’il fondra tout ton or
Et qu'un grand incendie
Viendra sur le pays…
Le so!eil est si fort
Et tu nous laisses dehors
Ecout’ nous un peu mieux,
Laisse-nous partir Monsieur
Connais-tu notre misère
Le soleil est si grand
On n’y échappera pas
il s’ra pas midi quand
le dernier d’nous mourra…
Le soleil est si grand
Sur ton rire éclatant
Regard' nous un peu mieux,
Tu n’es pas bon Monsieur…
Savais-tu notre misère
2008 : Les Palissandres
