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retour à l'accueil d'Esprits NomadesJacques Brel
Dans un pays d'enfance, celui de nulle part, la Belgique
« Nous nous changeons l'un l'autre, à nous sentir ensemble
Vivre et brûler d'un feu intensément humain,
Et dans notre être où l'avenir espère et tremble,
Nous ébauchons le coeur de l'homme de demain.»
Émile Verhaeren, Les flammes hautes.
Il est enterré sur l'île d'Hiva Oa - à quelques mètres de Gauguin, mais il était en fait plus proche du peintre de son pays, Ensor. Né à Bruxelles, dans la banlieue, à Schaerbeek, le 8 avril 1929, il sera toujours irrigué par la Belgitude, sa Belgitude dans un rapport amour-détestation propre aux adultes qui ont jamais voulu s'accepter en tant qu'adulte.
Ses combats, ses utopies firent des aventures qui voulaient faire plier l'impossible dans le court possible d'une vie humaine. Il voudra se déculpabiliser d'être né bourgeois, d'avoir fait ses études chez les frères, et d'avoir usé son enfance chez les louveteaux et les mouvements de jeunesse catholiques, d'avoir des parents trop âgés qui jamais n'entrèrent dans ses jeux de cow-boys ou d'indien. Son totem ""Phoque Hilarant" ne sera pas vraiment le plus adéquat, "Cheval hennissant et ruant" eut été plus adapté.
Homme de rupture avec la plongée dans le milieu des cabarets parisiens et "des variétés " en 1953, le refus de continuer à trente-huit ans de continuer à chanter quelques années plus tard.
Il deviendra "l'ombre de ses chansons", courant après des enfances reconstruites et retrouvées.
Il me fut donné de croiser Jacques Brel à Marseille vers les années 1958-60, il chantait dans un bar qui rassemblait autant les étudiants que les prostituées en pause syndicale. Au milieu des fumées bleues et du chaos des paroles, Brel portant moustache et guitare lançait des mots d'espoir et de révolte. Qui l'écoutait dans son prêche ? Pas grand monde sans doute. Et "Le Diable" ou "Grand Jacques" jetés ainsi ne faisaient taire personne.
Mais si fortes étaient ses paroles que malgré mes crises poétiques plus proches, belge pour belge, de Michaux que de Brel, j'allais vers lui. Et pendant presque une nuit avec véhémence et douceur, et d'innombrables aqua-selzers dans ses eaux minérales (à cette époque seulement !), Brel avec sa sincérité inébranlable, son aveuglement autant, de prêtre-ouvrier de la chanson, démontait mes blasphèmes et semait :
"Ces fleurs poussant en pagaille
Entre nous et l'ennemi
Pour empêcher la bataille"
Puis lui aussi n'a plus cru aux contes de foi (Je dirais oui/Oh, sûrement je dirais oui/Parce que c'est tellement beau tout cela/Quand on croit que c'est vrai.)
Mais nous deux nous avons continué à aimer Verhaeren qui fut notre point d'amour commun.
Plus jamais il ne me fut donné de lui parler longuement, même pas à l'Alcazar, salle de variétés à Marseille où quelqu'un, programmé pour 15 jours fit un chantage simple au directeur : Ou vous prenez en première partie Jacques Brel ou je me casse. Il était marseillais, il s'appelait Yves Montand. Et Brel passa en première partie avec sa guitare que l'on ne lui avait pas encore volée. Puis Yves Montand apparut et chanta des chansons de Brel pour commencer son tour de chant ! Jamais il ne les enregistra.
Plus tard cela sera dans une flaque de lumière, une flaque de sentiments par un homme qui se tordait, torche brûlante d'humanité là en bas sur scène. Toute cette sueur, ces postillons, cette eau intérieure ainsi déversée hors de lui. Le sel de ses jours, la bile de ses nuits aussi. Il était le chanteur expressionniste par excellence, par sa théâtralisation extrême, ses gestes, ses cris.
Jacques Brel ne vient pas d'un monde flou, il vient de la Belgique et il vient d'une morale où l'on ne doit pas faire semblant et où l'on crie comme un ivrogne pour aller gueuler sa chanson. Il fut un temps sirènes d'alarme, de nos alarmes. Celles qui disent :
Des jurons de charretier
Plus forts que les enfants
Qui racontent les guerres
Et plus forts que les grands
Qui nous les ont fait faire
La chanson de Van Horst est celle d'un pays flamand dur et révélateur, elle reste la plus troublante sur son pays :
De terre en terre
De place en place
De jeune vieille
En vieille grasse
De guerre en guerre
De guerre lasse
La mort nous veille
La mort nous glace
Mais de bière en bière
De foire en foire
De verre en verre
De boire en boire
Je mords encore
À pleines dents
Je suis un mort
Encore vivant
Brel est du Nord, profondément du Nord. C'est en Belgique qu'il respire. Son enfance bruxelloise morose, son rapide passage par l'usine de cartonnerie familiale, le couvercle bas du ciel du Nord, les landes et les dunes, les mouettes et les désespoirs déposés comme des coquillages. Tout cela sera le terreau de ses chansons.
Brel a des rapports œdipiens avec la Belgique (le chanteur a toujours oscillé entre amour et rejet pour son pays), écouter Jacques Brel, c'est plonger dans un univers qui respire Bruxelles, qui pue Bruxelles, car à travers ses multiples chemins, le chanteur entretenait avec sa ville une relation viscérale. Jamais il ne la délaissera vraiment.
Cette Belgique à la neutralité violée, hante ses guerres, et Brel l'entend au travers de ses lâchetés et des bus à impériales. L'odeur de Bruxelles est en lui, avec ses bières, ses moules frites, ses béguines. Cette Belgique qui "n'a plus pour pays que des lambeaux de dunes Et des plaines en feu sur l'horizon, là-bas", Brel l'aime et la hait.
Lui se sera dressé comme un vent du Nord en colère comme une tempête contre les habitudes qui figent, contre l'immobilité.
Mais mon père disait
C'est le vent du nord
Qui portera en terre
Mon corps sans âme
Et sans colère
C'est le vent du nord
Qui portera en terre
Mon corps sans âme
Face à la mer
Tiens mais cela fait penser à cela :
Le jour que m'abattra le sort,
C'est dans ton sol, c'est sur tes bords,
Qu'on cachera mon corps,
Pour te sentir, même à travers la mort, encor !
C'est Verhaeren !
Comme Émile Verhaeren, mort accidentellement écrasé par un train en gare de Rouen en 1916, celle-même peinte par Monet, il aura la détestation des villes tentaculaires et des campagnes hallucinées. Verhaeren était d'Anvers, Brel de Bruxelles mais en eux se retrouvent le chant des canaux. Les bords de l'Escaut battent leurs rivages. Le vent du nord fait tourner leurs moulins intérieurs.
De Verhaeren, il prend parfois le ton prophétique.
En ce pays de canaux et de landes,
Mains tranquilles et gestes lents,
Habits de laine et sabots blancs,
Parmi des gens mi-somnolents,
Dites, vivre là-bas, en de claires Zélandes ! (Verhaeren)
Auquel Brel répondit par "l'éclusier", "je ne sais pas pourquoi", "le vent du nord", "mon père disait",...
Tous deux seront violents et visionnaires, malades de leur pays natal, avec des échos de messes enfuies en eux. Tous deux seront des bateaux, des péniches qui auront osé traverser les écluses et les chenaux. La peur des villes qui dévorent, des usines qui brûlent, celle de Brel
" La ville avec ses plaisirs vils
Qui pue l'essence d'automobile
Ou la guerre civile"
Celle de Verhaeren :
Les nuits, les jours, toujours,
Ronflent les continus battements sourds,
Dans les faubourgs,
Des fabriques et des usines symétriques.
L'aube s'essuie
À leurs carrés de suie ;
Midi et son soleil hagard
Comme un aveugle, errent par leurs brouillards (Verhaeren)
Nous sommes dans un climat brelien qui appelle la compassion sur la destinée humaine.
L'amour des ports, Amsterdam ou pas, est comme une houle en eux. Le port tremplin des fuites et des amours tarifiés.
Toute la mer va vers la ville !
Son port est parsemé et scintillant de feux
Et sillonné de rails fuyants et lumineux.
Son port est ceint de tours rouges dont les murs sonnent
D'un bruit souterrain d'eau qui s'enfle et ronfle en elles.
Son port est lourd d'odeurs de naphte et de carbone
Qui s'épandent, au long des quais, par des ruelles (Verhaeren)
Tous deux auront aimé la mer.
La mer pesante, ardente et libre,
Qui tient la terre en équilibre ;
La mer que domine la loi des multitudes,
La mer où les courants tracent les certitudes.
Tous deux auront regardé coulait l'Escaut.
Escaut,
Sauvage et bel Escaut,
Tout l'incendie
De ma jeunesse endurante et brandie,
Tu l'as épanoui (Verhaeren)
Ils auront voulu casser le croupissement des jours en eux :
Mieux vaut partir, sans aboutir,
Que de s'asseoir, même vainqueur, le soir,
Devant son œuvre coutumière,
Avec, en son cœur morne, une vie
Qui cesse de bondir au-delà de la vie. (Verhaeren)
Brel partira, il partira au bout de lui-même.
« J'aime mieux me tromper que me taire » (Jacques Brel), et il aura beaucoup parlé et il se sera beaucoup trompé, ses idées sur les femmes sont du moyen-âge et encore. Mais il le fait avec ce sourire désarmant, cette sincérité simple qu'il sera pardonné.
Si Henri Michaux fut un arpenteur de l'aventure intérieure, Brel s'attarde plutôt vers les espaces extérieurs. Son exorcisme était la traque de l'immobilité.
Son combat des nerfs et du coeur se faisait par le nomadisme de sa vie et de ses chansons, mais comme lui, il pourrait dire " je suis fleuve dans un fleuve qui passe". Les autres aspects de Brel sont mieux connus et donc non à signaler.
Dans le poumon des nuits, il aura laissé ses poumons, dans le poumon des batailles sa mémoire.
Il savait rompre les amarres et il partait comme un marin, comme un aviateur, comme un homme toujours croyant en la tromperie des femmes. Quand il n'avait plus rien à dire il fuyait.
Il s'éteint à l'hôpital de Bobigny, le 9 octobre 1978 à 4 heures du matin. Il ne voulait pas vieillir et se traîner jusqu'aux horloges. Il n'aura pas voulu écrire du bout du monde, les alizés sont plus forts.
"La Bougeotte" comme on l'appelait, usé jusqu'à la corde par la galère des tournées avait cessé de bouger.
Il aura erré
"je me perdais, dans la campagne morte, marcher, crier, vécu intensément.
"Marchant droit devant moi, vers n'importe où, Avec des cris jaillis du fond de mon coeur fou." Verhaeren.
Qu'il repose en révolte parmi nous.
Bouts de parole de Brel
Les chansons de Brel étant abondamment répandues sur le net, seules quelques bribes signifiantes sont ici dispersées.
c'est comme ça
La ville immense et inutile
Où je me fais de la bile
La ville avec ses plaisirs vils
Qui pue l'essence d'automobile
La ville avec ses plaisirs vils
Qui pue l'essence d'automobile
Ou la guerre civile
C'est comme ça depuis que le monde tourne
Y a rien à faire pour y changer
C'est comme ça depuis que le monde tourne
Et il vaut mieux ne pas y toucher
vivre debout (1962)
Voilà que l'on se couche
De l'envie qui s'arrête
De prolonger le jour
Pour mieux faire notre cour
À la mort qui s'apprête
Pour être jusqu'au bout
Notre propre défaite
Serait-il impossible de vivre debout
Fernand
Et puis si j'étais l'Bon Dieu
Je crois que je ne serais pas fier
Je sais on fait ce qu'on peut
Mais il y a la manière
Tu sais je reviendrai
Je reviendrai souvent
Dans ce putain de champ
Où tu dois te reposer
...
Et puis les adultes sont tellement cons
Qu'ils nous feront bien une guerre
Alors je viendrai pour de bon
Dormir dans ton cimetière
Et maintenant bon Dieu
Tu as bien rigolé
Et maintenant bon Dieu
Et maintenant j'vais pleurer.
voir un ami pleurer !
....
Bien sûr il y a nos défaites
Et puis la mort qui est tout au bout
Nos corps inclinent déjà la tête
Étonnés d'être encore debout
Bien sûr les femmes infidèles
Et les oiseaux assassinés
Bien sûr nos cœurs perdent leurs ailes
Mais voir un ami pleurer !
Bien sûr ces villes épuisées
Par ces enfants de cinquante ans
Notre impuissance à les aider
Et nos amours qui ont mal aux dents
Bien sûr le temps qui va trop vite
Ces métros remplis de noyés
La vérité qui nous évite
Mais voir un ami pleurer !
....
Je ne sais pas (1958)
Je ne sais pas pourquoi la pluie
Quitte là-haut ses oripeaux
Que sont les lourds nuages gris
Pour se coucher sur nos coteaux
Je ne sais pas pourquoi le vent
S'amuse dans les matins clairs
À colporter les rires d'enfants
Carillons frêles de l'hiver
Je ne sais rien de tout cela
Mais je sais que je t'aime encor'
Je ne sais pas pourquoi la route
Qui me pousse vers la cité
À l'odeur froide des déroutes
De peuplier en peuplier
Je ne sais pas pourquoi le voile
Du brouillard glacé qui m'escorte
Me fait penser aux cathédrales
Où l'on prie pour les amours mortes
Je ne sais rien de tout cela
Mais je sais que je t'aime encor'
....
poème de Verhaeren
AU BORD DU QUAI
En ce pays de canaux et de landes,
Mains tranquilles et gestes lents,
Habits de laine et sabots blancs,
Parmi des gens mi-somnolents,
Dites, vivre là-bas, en de claires Zélandes !
Vers des couchants en or broyé,
Vers des rivages foudroyés,
Depuis des ans, j'ai navigué.
Dites, vivre là-bas,
Au bord d'un quai piqué de mâts
Et de poteaux mirés dans l'eau ;
Promeneur vieux de tant de pas,
Promeneur las.
Vers des espoirs bientôt anéantis,
L'orgueil au vent, je suis parti.
La bonne ville, avec ses maisons coites,
Carreaux étroits, portes étroites,
Pignons luisants de goudron noir,
Où le beffroi, de l'aube au soir,
Tricote
Un air toujours
le même, avec de pauvres notes.
J'ai visité de lointains fleuves,
Sombres et lents, comme des veuves ...
J'ai parcouru, sous des minuits de verre,
Des courants forts qui font le tour de la terre....
La mer ! la mer !
La mer tragique et incertaine,
Où j'ai traîné toutes mes peines !
Depuis des ans, elle m'est celle,
Par qui je vis et je respire,
Si bellement, qu'elle ensorcelle
Toute mon âme, avec son rire
Et sa colère et ses sanglots de flots ;
Dites, pourrais-je un jour,
En ce port calme, au fond d'un bourg,
Quoique dispos et clair,
Me passer d'elle ?
La mer ! la mer !
Elle est le rêve et le frisson
Dont j'ai senti vivre mon front.
Elle est l'orgueil qui fit ma tête
Ferme et haute, dans la tempête.
Ma peau, mes mains et mes cheveux
Sentent la mer
Et sa couleur est dans mes yeux ;
Et c'est le flux et le jusant
Qui sont le rythme de mon sang.
...
Et qu'importe d'où sont venus ceux qui s'en vont,
S'ils entendent toujours un cri profond
Au carrefour des doutes !
Mon corps est lourd, mon corps est las,
Je veux rester, je ne peux pas ;
L'âpre univers est un tissu de routes
Tramé de vent et de lumière ;
Mieux vaut partir, sans aboutir,
Que de s'asseoir, même vainqueur, le soir,
Devant son œuvre coutumière,
Avec, en son cœur morne, une vie
Qui cesse de bondir au-delà de la vie.
Dites, la mer au loin que prolonge la mer ;
Et le suprême et merveilleux voyage,
Vers on ne sait quel charme ou quel mirage,
Se déplaçant, au cours des temps ;
Dites, les blancs signaux vers les vaisseaux partant
Et le soleil qui brûle et qui déjà déchire
Son voile en or, devant l'essor de mon navire.
Émile Verhaeren
© Jacques Lemaire, 1999-2003
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