Hélène Martin

Un feu qui ne s’éteint pas

 

 

Helene Martin

 

Hélène Martin ne chante pas pour passer le temps, mais pour dessiner sur le givre de nos jours les floraisons des poètes qu’elle a tant servies et tant aimées.

Et ces airs qu’on ne pouvait entendre sans elle, « sans que le cœur battît et que le sang fût en feu, sans que le feu reprît comme un cœur sous la cendre et l’on savait enfin pourquoi le ciel est bleu » (Aragon, Santa Espina), ces airs découverts au travers de sa voix de feu sont encore en nous et ne pourront s’éteindre, tant ils nous étreignent.

Dans un monde précaire, poignardé par l’insignifiance Hélène Martin nous a dit l’essentiel. Elle vint très tôt à notre rencontre, dès 1967, par quelques textes à jamais gravés dans nos écorces : Le condamné à mort de Jean Genet, Le feu de Louis Aragon sont devenus nos étoiles qui fleurissent notre rosée.

Elle a ouvert les portes de la poésie a beaucoup, et son enregistrement culte « Hélène Martin chante les poètes chez Adés de 1980 nous a mis en amitié et en amour « à perdre la raison », en sus d’Aragon et Genet avec Pablo Neruda, Lucienne Desnoues, Jules Supervielle, Louise Labé, Philippe Soupault… Sa voix chaude, ses musiques habits de pluie pour les mots des autres ont rendu sonores leurs mots.

En ce temps-là la poésie était terre étrangère et la chanson à textes, un avatar particulier, que l’on tenait cachée dans les combles de l’indifférence, car tout devait être divertissement.

Hélène Martin et sa guitare ont pris les mots par la main et le printemps redevenait possible.

Exigeante, elle est apparue dans son chant d’une âpre beauté, puis elle a défié les modes.
Nous lui devons beaucoup et le troisième prix Jacques Douai qui lui a été remis, avec Philippe Forcioli, le 26 juillet 2009, est un peu de la reconnaissance enfin rendue à cette grande dame hors de la poussière du temps et de l’eau froide de l’oubli.


 

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Un chant d’alarme et d’amour

 

Hélène Martin aura été une sorte de vestale des poètes. Toujours elle se sera mise en retrait d’eux pour mieux les servir. Aussi elle n’aura fait ni carrière marquante, ni grand bruit dans les médias. Mais son histoire demeure la nôtre, et en nous elle ne s’éteint pas comme le dit le début du Feu d’Aragon qu’elle a mis à jamais en notes :
Mon dieu, mon Dieu, cela ne s’éteint pas
Toute ma forêt, je suis là qui brûle


Elle se sera voulue en marge, altière, frontalière pour donner voix aux poètes :

« Je suis de ce pays frontalier entre les mots et la musique. Mais où la musique – qui a sa place unique – donne priorité au verbe et à l’amour du verbe. En poésie, explique-t-on ses choix ? Il s’agit de rencontres, d’amour, d’affinités parfois. Il s’agit de noces entre la voix et les mots qui ont leur sens, leur magie, leur résonance propre. Il s’agit aussi de préserver le chant premier existant dans le poème et de respecter la liberté unique du poète.
Respecter ne veut pas dire pour moi, ne pas toucher à l’œuvre, ni refuser de s’y « introduire ». J’essaie simplement de violenter courtoisement, allègrement et de maîtriser tout à la fois l’émotion, l’écho, le chant ajoutés.
….
Si aujourd’hui je prends parfois des chemins parallèles et plus solitaires d’écriture, de musique ou d’images, c’est grâce à ces poètes, qui m’accompagnent au grand jour. » (Hélène Martin préface à son enregistrement Hélène Martin chante les poètes Adés 1980)

Cette longue citation me semble tout dire de l’art et de la démarche d’Hélène Martin.

Elle en a payé le prix pour avoir chanté le monde « tel qui saigne », l’oppression des femmes telle qu’elle perdure. Ce prix fut sa solitude et des temps très « arides » comme elle dit sobrement.

Elle était dissonance dans un monde de la chanson ronronnant son ennui et sa futilité. Elle détonnait car elle aimait passionnément le langage et les mots. Elle voulait les fêter et les colorier avec sa musique. Mais toujours avec sa diction lumineuse et juste elle aura laissé sonner et entendre chaque vers, chaque sens. Elle sait habiller chaque vers de ses amis poètes, les siens aussi, et belle est la parure. Diseuse autant que chanteuse, elle égrène chaque mot comme un fruit rare. Certes l’exercice est exigeant, et son chant peut parfois paraître froid, distant, mais l’éternité de la neige aussi est froide.
Sa passion du chant, de la ferveur dans l’amitié, en fait la grande passeuse en poésie de notre temps. Elle en est la respiration et la voix, voix ample et nous transportant vers les autres. La rugueuse beauté de son chant doit se mériter, car elle ne veut séduire. Elle donne à aimer, à entendre abruptement, sans fard, sans maquillage. Tout est dépouillé et nous habille chaudement.

 

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Le bonheur de chanter

 

vasca

Elle aura été multiple et féconde : auteur-compositeur-interprète comme on dit dans la classification, mais aussi créatrice et productrice d’un label de disques Le Cavalier, créatrice de maints spectacles jusqu’à récemment le 5 septembre 2009 aux Bouffes du Nord dans « Virage à 80 », auteur d’émissions radiophoniques et de télévision dont la série Plain-Chant qui dressa 22 portraits de poètes et d’écrivains. Elle sera aussi l’infatigable militante des droits de la femme. Marc Robine la superbement qualifiée de « sentinelle de lumière », et son amour pour la poésie chantée a changé notre regard sur bien des poètes. Ces poètes qui ont cheminé avec Hélène Martin, admirant et approuvant son travail : René Char, Louis Aragon, Jean Genet, Guillevic, Jean Giono… la liste serait longue. Notre dame des fleurs est notre dame des poètes.

Elle et ses amours ont « toujours eu mal aux autres et à l’âme ». Presque timide sur scène, elle aura été l’incendie qui répand ses ravages en nous, et sa flamme se perpétue. Cette grande dame, née en 1928 à Paris, nous regarde tendrement avec sa sagesse et elle « ne reviendra pas d’Epidaure », et du théâtre du monde. Toujours amoureuse des mots et de la vie. Sa trajectoire n’aura jamais dévié : dès 1956 dans les cabarets de la rive gauche elle fait entendre ses amis poètes. En plus de trente albums, dès 1961, elle les célébrera encore et toujours. Spectacles musicaux et émissions de télévision compléteront son apostolat poétique. Elle écrit des chansons et des poèmes qui balisent sa vie, témoignent sur l’aventure de vivre et de mourir. Son long séjour dans le Vaucluse à partir de 1968, lui aura appris le retrait au monde et que tout est dans le chant.

Si je m’obstine à chanter encore, c’est que le chant lave les scories…
Quand je chante mon chant regarde ces êtres devant moi. Ils sont le public, et mon chant prend soin d’eux. C’est tout.
le chant n’honore que le chant. Il n’y a pas de phrases à faire sur ses pouvoirs. Il les a tous.
Et ma petite valse en larmes qui m’oblige à un au-delà plus grave, plus haut, plus loin.
(Hélène Martin Va savoir)


Hélène Martin, pour citer un des textes qu’elle chante, aura suivi inexplicablement le chemin des oiseaux, et cela fait 50 ans que cela dure. Et le chant est beau, et l’aube s’avance parmi « les avalanches d’anges ». Et elle chante :
Ce bonheur à chanter
Ce bonheur à me taire
A garder le secret
les jalons pour l’hiver
Et le don de raison
Et la science des nombres
Et le goût des maisons
Et le refus de l’ombre

Ce bonheur à chanter
Ce bonheur à me taire

Le feu à tisonner
la patience à le faire
le jeu d’aimer les hommes
Errance et recouvrance
La liberté d e l’homme
le feu et sa distance…

(Prométhée, Prométhée… Hélène Martin)

 

En guise de contact Hélène Martin laisse sur son site cette phrase :

Parlez-moi de vous, chantez, chantez-vous, j’entendrai.
J’en ferai un chant murmure comme une prière au monde.

Elle connaît cette alchimie des sentiments et des musiques, et ses « chants murmure » sont souvent nos prières.



Gil Pressnitzer

 

 


 

 

Textes

 

Un texte de chanson

 

Le feu L. Aragon-H. Martin

 

Mon dieu, mon Dieu, cela ne s’éteint pas
Toute ma forêt, je suis là qui brûle
J’avais pris ce feu pour le crépuscule
Je croyais mon cœur à son dernier pas.

J’attendais toujours le jour d’être cendre
Je lisais vieillir où brise l’osier
Je guettais l’instant d’après le brasier
J’écoutais le chant des cendres, descendre.

 

J’étais du couteau, de l’âge égorgé
Je portais mes doigts où vivre me saigne
Mesurant ainsi la fin de mon règne
Le peu qu’il me reste et le rien que j’ai.

 

Mais puisqu’il faut bien que douleur s’achève
Parfois j’y prenais mon contentement
Pariant sur l’ombre et sur le moment
Où la porte ouvrant, déchire le rêve.

 

Mais j’ai beau vouloir en avoir fini
Chercher dans ce corps l’alarme et l’alerte
L’absence et la nuit, l’abîme et la perte
J’en porte dans moi le profond déni.

 

Il s’y lève un vent qui tient du prodige
L’approche de toi qui me fait printemps
Je n’ai jamais eu de ma vie autant
Même entre tes bras, aujourd’hui vertiges.

 

Le souffrir d’aimer flamme perpétue
En moi l’incendie étend ses ravages
rien n’a servi, ni le temps, ni l’âge

Mon âme, mon âme, où m’entraînes-tu ?
Où m’entraînes-tu ?

 

Un texte bouleversant d’Hélène Martin

 

Billet (ouvert) de toujours

 

Essayer, essayer encore.

Je n’ai jamais su vivre en attendant les repas, en attendant le repos et la nuit. Sauf les nuits de l’amour où les corps aimantés se rejoignent, mais là, ce n’est pas attendre. Je n’ai jamais su vivre comme les gens qui attendent.

Je n’ai su que pointer du doigt la lucidité des poètes. Ils voient et donnent à voir, c’est difficile et suffoquant comme un ouragan.

La vie n’est pas une berceuse, un ronron de gros chat bien nourri… C’est une belle saloperie même pour une « franciscaine » de bonne souche.

Je n’ai jamais opté entre déserter ou aller au front. Je n’ai pas l’âme guerrière, ni pionnière, ni ménagère. Et « je suis fidèle… Mais de temps en temps j’ai des idées qui chantent… » Je suis clodo d’âme et de corps. Clodo, mon sac de fripes sur le dos et l’hésitation à la jambe. L’équilibre s’est perdu dès la petite enfance. Une enfant qui joue parfois à être quelqu’un d’autre. C’était « petit Paul », et la culotte était dans l’air mais tout le long de la vie, la jupe tournoyante a repris ses droits. Aujourd’hui vieille dame indigne comme ça n’est pas possible ! Je n’ai, je n’avais que le chant pour me grandir. « Mon chant, mon chant ! » Comme si ça n’était pas indigne de CHANTER !

Il a fallu porter ce paquet, beau paquet du VIVRE !

Je ne sais pas vieillir ni attendre l’heure du thé ni l’heure du bain… Ou attendre que l’heure passe. Je ne sais pas. Voilà pourquoi on m’octroie quelque semblant d’élans et d’apparence.

 

H. M., novembre 2007 ( sur son site personnel)



 


 

 

Discographie très partielle

 

 

Voyage en Hélénie (50 ans de chansons en 13 cd) 2008
Terres mutilées (textes et poèmes de Char, Guillevic, Eluard, Aragon…)
Va savoir
Hélène Martin chante les poètes
Par amour
Hélène Martin chante Aragon
Liberté femme

 

Bibliographie

Hélène Martin, Philippe Soupault et Alain Dran - Coll. Poésie et chansons, Ed. Seghers

 

Helene Martin

Site personnel d’Hélène Martin

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Date de mise à jour :10/01/2010