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Bruno Ruiz
par lui-même

 

ruiz

 

Complètement Ruiz

 

 

 

 "Il faut être humble quand on monte sur scène. Monter sur scène, c'est faire la preuve qu'on a besoin des autres.

Y a pas de quoi pavoiser"

 

 

Propos recueillis au fil des mots

 

Bruno Ruiz, vous avez enregistré trois disques en quinze ans. On ne peut pas dire que vous envahissiez les bacs des disquaires...

 

            Non, c'est sûr, mais vous savez, je suis un auteur-compositeur-interprète, et je ne m'accomplis pas forcément qu'en écrivant des chansons. Depuis mon dernier disque l'Homme Vigile, produit entre autre par Radio-France, il s'est passé pas mal de choses dans ma vie. J'ai écrit un livre sur mon père qui était républicain espagnol, et j'ai créé deux récitals de chansons françaises traditionnelles que j'ai eu l'occasion de tourner en France et en Allemagne.

 

                   J'ai également écrit un one-man-show humoristique et un monologue pour le théâtre, j'ai composé la musique de plusieurs pièces de théâtre en France et à l'étranger, des musiques pour des courts-métrages, des ballets. J'ai écrit quelques recueils de poèmes, des paroles de chansons pour d'autres compositeurs et j'ai récemment rédigé l'intégrale des textes de chansons que j'ai écrites depuis 1973. Presque trois cents chansons...

 

Comment expliquez-vous alors que vous n'ayez pas une audience nationale plus évidente?

 

           Je ne me pose même pas la question. J'ai du travail, je vis dans ma région. C'est sans doute ça la décentralisation! D'autre part, quand on parle d'audience nationale, on devrait plutôt parler de reconnaissance parisienne. Or j'ai toujours considéré que Paris n'était qu'une grande (et magnifique!) ville située sur la route des Flandres. Et j'ai rarement l'occasion d'aller dans les Flandres...

 

Vous avez le sentiment d'être du Sud?

 

               Oui, profondément par mes racines espagnoles. Et si je vis et travaille à Toulouse et dans la région Midi-Pyrénées c'est parce que je m'y sens bien. J'y ai ma famille, mes amis,mes habitudes. Le soleil m'équilibre... Et jusqu'à présent, on m'a toujours permis d'y créer les spectacles que je voulais.

 

Ne vous semble-t-il pas difficile de faire carrière dans la chanson en restant à Toulouse?

 

        Je suis plus sensible à la notion d'oeuvre qu'à celle de carrière. Sans aucune prétention à la postérité d'ailleurs. L'oeuvre implique une notion de sens, de projet. Pour faire carrière il faut jouer sur les opportunités, mettre en place des stratégies. Cela ne m'intéresse pas.

 

Vous semblez être quelqu'un de gai, de joyeux dans la vie, pourtant votre dernier disque "Les Larmes de Laurel" est empreint de solennité, de gravité... Ne sentez-vous pas qu'il y a là un déséquilibre entre l'image que vous donnez de vous et ce que vous êtes vraiment?

 

                   Franchement, je ne crois pas. Ce disque est exactement. le reflet du spectacle qui s'intitule "Bruno complètement Ruiz". Il rassemble les chansons dans l'ordre du récital accompagnées par le seul piano d'Alain Bréhéret. Ces chansons développent des thèmes éternels : l'amour, la vie, la mort, l'écriture...

Ce sont là des choses essentielles, graves, sérieuses exprimées sur un mode lyrique qui ne peut pas s'accommoder du registre humoristique. Il est impossible d'allumer un briquet au fond de la mer.

 

N'avez-vous pas peur de décourager l'auditeur avec une langue difficile?

 

             Je crois qu'il faut distinguer l'écriture du centre et celle de la périphérie, l'art et le divertissement. Ce disque appartient à l'écriture du centre. Serge Rezvani a écrit"L'écriture est un alcool fort. Je m'adresse à ceux qui peuvent boire cet alcool sans tomber"...

 

Est-ce à dire que vous refusez la chanson comme un divertissement?

 

                         Non, mais je suis contre l'impérialisme de la bêtise. Aujourd'hui, on a presque honte de dire qu'on se divertit en écoutant Webern ou en lisant "La Recherche". Ca finit par être un peu pénible. Et vous savez, c'est difficile, quand on écrit des chansons, d'accepter que leur meilleur critère de qualité (et cela dans le meilleur des cas), soit de finir en bruit de fond dans les supermarchés!

Il y a des années où l'on a besoin de vivre que pour l'essentiel, d'alcooliser le monde, les rapports que l'on a avec les autres. Quelque chose qui ressemblerait à de la survie métaphysique. Un besoin aussi de verticaliser la vie quotidienne.

Ecrire de la poésie, la chanter, c'est descendre au plus profond de soi, des doutes et des interrogations les plus intimes. Toucher le fond pour remonter à la surface. Non pas pour se complaire dans un striptease affectif, mais plutôt dans l'unique dessein de retrouver les autres dans ce qu'ils ont de plus beau, de plus secret, peut-être justement pour ne pas avoir à en parler avec eux, éviter l'impudeur de certaines discussions.

 

                  L'éternité est une utopie de l'âme, mais c'est du corps qui vieillit, qui se transforme et qui nous fait souffrir parfois que nous l'apprenons. Comme si une puissance obscure avait bridé dans le réel la force et les notions d'infini qu'elle nous avait donné par ailleurs à la naissance.

Aujourd'hui plus qu 'hier, nous devons nous battre pour ne pas être réduits à n'être que des images parmi d'autres. Aujourd'hui plus qu 'hier, il nous faut affronter le sens des choses, prendre partie.

 

 

Pour cela, j'ai appris qu'il faut accepter d'entrer dans une forme.

J'ai choisi celle du Récital de chansons.

 

Bruno Ruiz (questions et réponses!)

ruiz

 


 

Bruno Ruiz
par les autres



ruiz

 

Prolongement

 

                           Bruno Ruiz aura longtemps voyagé vers son Ithaque. Chanteur compositeur interprète et aussi poète considérable il aura fait « son tour de champ » en plantant les graines de sa dérision et de son tragique.

« Pour écrire une chanson, il ne faut forcément beaucoup de temps. Il faut simplement avoir besoin de l'écrire. C'est ça qui prend du temps » dit-il. Il est de ceux qui auront le plus réfléchi à ce que veut dire écrire ou chanter, donc vivre. Ses spectacles, ses enregistrements (Nous, les larmes de Laurel, après…), ses livres portent tous sa belle voix grave.

 

               Tel Oedipe sur la route, mais lui tenant la main à son pianiste aveugle, Alain Bréheret, il va sur les chemins pour échapper non pas à la malédiction des dieux mais à celle des hommes et de leurs vies en lambeaux.

ruiz

 

“Soyez beaux » et restez des hommes debout nous dit Ruiz qui aura toujours mal à l’Espagne et à l’exil.

Il anime aussi des ateliers de créations et d’écriture et reste fidèle au titre de son dernier spectacle : chant impératif.

 

               Lui le natif d'Arcachon (né le 28 janvier 1953) s'est longtemps présenté sur scène en costume de marin pécheur de coquillages. Mais l'Espagne réconciliée en lui aura été la plus forte. Toulouse représente depuis plus de trente ans un compromis honorable.

Sa femme tisse avec la patience du temps des dentelles qui laissent passer des nuages. Bruno Ruiz comme un maçon obstiné édifie chansons après chansons des promontoires pour les hommes.

 

             "Hisse l'homme" est son cri de ralliement. Il tricote des utopies insensées qui permettent de vivre. Il sait que dans ce monde la peur traîne son ventre contre la terre, elle nous traque avec le miel de la folie. Il faut la repousser avec la poésie.

 

           Avec Bruno nous avons des admirations communes (Maurice Blanchard!) et aussi des divergences fortes. Sa méthodique entreprise de déconstruction de lui-même en tant que comique-troupier, chanteur de music-hall m'a toujours glacé.

Il se veut "Poète de music hall", pour écraser les larmes du tragique dans les larmes de Laurel.

 

"Ce qui m'intéresse, dit-il, c'est cette articulation du divertissement avec ce que j'appelle la parole essentielle". L'humour est-il soluble dans la gravité ou inversement? Bruno Ruiz le proclame et dans ses " pensées" il dit "J'aime René Char et Bourvil, cela ne m'a jamais posé de problèmes d'identité ».
Moi si, profondément.

 

                        Sa volonté de rester en quelque sorte fidèle à une utopique classe ouvrière, le fait se méfier des intellectuels et aimer les "chansons idiotes" et les jongleries verbales proches de l'almanach Vermot. Il jubile de cette incohérence, là ou plus que de la lucidité exacerbée je pressens une auto-destrution, un dérèglement de tous les sens en refusant le sens unique des mots graves.

 

          Il se cogne la tête à la recherche de l'authentique, du vrai. Que ce soit dans ses ateliers d'écriture, dans ses animations en milieu hospitalier, ses rencontres et ses lectures des autres, il est don et générosité. Comme tout écorché vif qui feint de s'ignorer.

 

               Voix grave, parfois voilée, venant des entrailles et vous prenant par là, la voix de Bruno Ruiz a pris le parti des hommes et de leur grandeur. Peu de gestes sur scène, le noir joue sur nous pour mieux nous enserrer dans son chant, un pianiste profond, Bréheret, tout cela fait d'un spectacle de Ruiz non pas un divertissement mais une plongée dans l'humain, une épreuve de vérité.

 

                      Il oscille dans les grandes épopées du Chant Drakkar, ou d'Altavoz ( mémorial pour Antonio Ruiz Delgado, son père), ou les courtes chansons qui tissent bout à bout un univers. Que ce soit dans l'humour noir ou dans le lyrisme effervescent, Bruno Ruiz crée profondément un climat oppressant, libérateur.

Ses chants dépassent et Katy et Coline pour aller vers nous, mais sans elles ce ne seraient pas ses chants purs.

 

                        Bruno Ruiz profondément est le frère de ses frères humains, il les exhorte, il les réveille, il les aime. Soyez beaux, merveilleux mot d'ordre pour faire se tenir debout les hommes. "Nous sommes faits pour vivre / De nos actes d’amour"

              Bruno Ruiz voudrait écrire au" kilomètre", comme cela vient sans faire intervenir le mensonge de l'art. Il a très peur des "boucheries de paroles", des paroles vaines et belles qui ne servent que de décor.

 Pourtant il faut écrire et donc plus ou moins consciemment lancer les techniques du langage, les appeaux des mots.

" Ce n’est pas une vie d’écrire, et pourtant l’écriture conditionne l’aventure de ma vie". Bruno Ruiz s'est posé beaucoup de questions sur la chanson, sur la poésie. Il en a conclut ceci: "Quand tu parles à quelqu'un, allume-toi".

 

                 Ses textes se font simples, percutants, poète-boxeur du réel, il ne veut plus des marécages de la haute poésie, souvent haute solitude. Le risque de paraître moralisateur s'estompe sur scène par l'intensité de la présence et du chant. Il se veut existentiel, pas plus, pas moins. C'est la vie qu'il faut faire passer.

Il veut devenir le chant impératif, l'homme évident. Et, souvent employé, l'impératif est là pour fouetter nos lâchetés. Ce sentiment d'appartenir très fort à la chaîne humaine (c'est parce que tu es né, que je suis vivant, dit-il), conduisent à l'épure des mots. Tapez tapez contre les portes, vous êtes enfermés en vous nous, adjure-t-il.

« Nous savons que nous sommes réunis pour compter combien de larmes à verser avant que tous les bûchers ne s’éteignent

nous sommes là dans le cercle des mains nouées et calleuses pour étouffer l’écobuage des hommes et faire que

l’horreur ne soit pas notre avenir. »

 

                    Bruno Ruiz est à nouveau entré en résistance. Son épée est la poésie. " Rester sensible / À ce monde terrible ", sa devise. Ainsi il reste fidèle à ce Bruno Ruiz, celui qui en 1978 aura aidé à lancer une salle dédiée à la chanson. C'était en 1978, ou en 1976 pour paraphraser Bénin.

 

Bruno Ruiz est fidèle. Poète et chanteur, donc immense.

 

" fidèle/ à son poids d 'hirondelle/ être la sentinelle/ de chaque nuit nouvelle,"

ruiz

 

 


ruiz

 

 

LES LARMES DE LAUREL

 

C'est une averse sur l'ardoise,

La tête au bout de son regard,

La lune entre ses lèvres peintes,

Une lenteur qui m'envahit.

C'est un moineau toujours mouillé

Qui parle avec chaque silence,

Un gouffre où baigne un grand soleil,

C'est une espérance immobile.

 

Refrain:

Je vais vous dire elle est velours...

Je vais dire : elle est amour...-

 

Vous ne savez pas ses-miracles

Accrochés sur ses doigts, ma laine...

C'est un cortège d'enfants sages,

La porcelaine de ma vie...

N'y touchez pas! C'est mon Espagne,

Qui a grand froid dans son enfance...

C'est une braise entre les jambes

Qui pleure pour ne pas crier.

 

Elle a les larmes de Laurel

Et des fous-rire d'intérieur...

Elle a des mains que l'on respire

Lorsqu'elle endort ses pieds sur terre

Elle a brodé sa solitude

Aux lettres bleues de sa patience

C'est un cheveux entre les lèvres

C'est mon voyage, ma prison.

 

Elle est debout dans le silence,

Comme la lampe d'une étoile,

Fusée de fusions, sans nuage,

Près de l'enfant qui nous invente.

Elle est debout, dans la lumière

Du quotidien qui nous martèle,

Sur le miroir qui nous mélange

À l'océan du temps qui passe.

 

©Bruno Ruiz

 


Homme hésitant

 

Homme hésitant

Homme d'ondée

Creuse la mer

Jusqu'au désert

 

Sois l'évident

Cercle fermé

Dans le concert

De l'univers

 

Homme hésitant

Dans tes forêts

Cherche dans l'air

Le chemin clair

 

La part du temps

De nos aimers

Pèse l'amer

Poids de l'hier

 

Homme hésitant

Homme d'ondée

Creuse la mer

Jusqu'au désert

 

©Bruno Ruiz

 


ÊTRE FIDÈLE

 

Avons-nous vieilli selon nos désirs?

Sommes-nous plus beaux que notre jeunesse?

Avons-nous choisi la vie que l'on mène?

Dormons-nous le soir sur nos deux oreilles?

 

Sommes-nous fidèles à nos utopies?

Avons-nous gardé nos jardins secrets?

Reconnaissons-nous nos vieilles erreurs?

Chantons-nous les mêmes chansons qu'autrefois?

 

Être fidèle./ À son poids d'hirondelle

Être la sentinelle /A chaque nuit nouvelle

Rester sensible / A ce monde terrible

Être encore accessible / A des amours possibles

 

Avons-nous gagné nos châteaux d'Espagne?

Pleurons-nous encore pleurons-nous souvent?

Avons-nous gardé des doutes amers

Sur l'amour des autres des dieux incertains?

 

Cherchons-nous encore le soleil des hommes?

Avons-nous la haine de l'indifférence?

Avons-nous le poids de nos idées folles?

Sommes-nous encore debout dans la nuit?

 

©Bruno Ruiz

 


Discographie :

 

Bruno Ruiz (1980)

l’Homme vigile(1986)

les Larmes de Laurel (1995)

Après (1998)

Nous (2001)

Chant impératif (2003)

Si (2005)

 

Théâtre : Bonheurs, Voleurs de nuit, Victor Soleil ne s’endort pas.

 

Écritures :

 

Oeuvres complètes depuis 1972: Les lettres d'Ulysse

 

 

 Site officiel: site brunoruiz.free.fr

 

 

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- Mise à jour : 7 Juin 2007 - En cas de problèmes de consultation, contactez le Webmestre