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ANNE SYLVESTRE

sylvestre

 

un chemin de mots

 

 

            Un soir à la Salle Bleue, Anne Sylvestre entamait un chant de générosité dédié « A Gabrielle Russier », jeune femme suicidée par la société. Des insultes partirent du public, bien peu libéré de l’ordre moral de cette époque pompidolienne. Anne s’arrêta, pleura et l’on ne la revit pas.

Pour effacer cette blessure souvent nous fîmes revenir Anne, toujours au centre de la vie, au centre de tous nos motifs.

              Pour cette fille du vent, les années de plus de quarante ans de chansons sont passées comme un charme. Elle ne dira rien de ces désamours de la gloire qui l’obligèrent à survivre dans la chanson d’enfant, qu’elle porta à un niveau plus jamais rejoint.

 

           A celle qui chercha tant et plus un mur pour pleurer, je voudrais offrir ce soir le châle de ma tendresse. Plutôt taiseuse en réunion ou lors des agapes de fin de concerts, elle parle plus avec ses yeux, toute en intériorité et sauvage comme louve. Elle aura voulu comme louve la vie en vraie, elle aura caché en elle les tourments. Jamais la médiocrité ne l'aura approché, elle voulait marcher debout :

 

« Je veux contre toi toujours me heurter.

Laisse, laisse-moi tous les précipices

que sous mes pas l'amour va susciter.

Je n' veux pas de pont, je veux des rivières,

je veux des torrents où tourbillonner.

Je veux cette vie, je la veux entière,

même si mon cœur y doit suffoquer ». (Tiens-toi droit)

                Elle a la force des fleuves, la violence des pommes acides, la beauté de ceux qui aiment. Elle aura été douloureusement libre, mais vraiment libre :

 

« Ma seule chaîne est celle d'un puits

J'ai l'âge des fontaines

L'humeur du temps qui change et fuit

La patience des graines

Quatre saisons filant sans bruit

Le jour et puis un jour la nuit

La mort et puis

Que la terre me prenne ».



sylvestre

 

            Elle sourit de ses mystères. A nous de les déceler dans ses chansons, elle qui écrit pour ne pas mourir mais aussi pour rire de cette vie, jolie fleur dans une peau de vache.

Amoureuse de l’amitié, de Pauline Julien à Michèle Bernard, elle donne des nouvelles à ceux qui savent encore respirer

Elle sait aussi se parer du masque des petites sorcières vipérines pour épingler les punaises des sacristies et des boiseries. Ses petites fables d'un La Fontaine plus méchant épinglent les mensonges et les lâchetés. Et sa prière sera un jour exaucée et nous serons heureux les mains pleines :

« Seigneur, délivrez-nous de ces filles sans fesses

qui regardent les nôtres avec réprobation.

Seigneur, délivrez-nous de ces tristes drôlesses ».

      Chroniques rurales, hymnes aux femmes qui l’ont sanctifiée en pasionaria des féministes, celles qui ont dénoncé superbement : « terre des hommes, viol de nuit »

              Mais Anne ne se laissera pas momifier dans ce Bagdad café, aussi bien dans ses chansons féroces, que dans ses chansons tendres. Elle est surtout ce personnage « décalée » comme dans un dessin de Sempé. Elle doute, elle est maladroite, elle est au milieu de nous, comme nous. Elle la reine du créneau, n’aura pas su se garer dans la vie. Elle n'avait pas pris garde à ses propres mots : "Méfie-toi, qui aime le vent engendre la tempête".

 

                  Et des tempêtes elle en aura connu en plus de quarante ans de carrière, elle la seule sorcière comme les autres, mais plus tendre que toutes. Elle a suivi à cloche-pied son chemin entre partage des eaux et chemins du vent, avec toujours dans ses poches ce doute qui l'habite.

Les chemins furent souvent de traverses, les cailloux durs mais toujours son regard fut émerveillement et les fleurs dans son sourire. Elle croit que les arbres verts chasseront le gris des villes. Elle est multiple, l'une et l'autre l'habitent de vagabondages et de peines.

« Que tu sois l'autre ou l'une

Tu prends ton coup de lune

Tu prends ton coup au cœur

Que tu sois l'une ou l'autre

Souvent la marche est haute

Pour trouver le bonheur »

 

           Pour toujours elle sera notre porteuse d’eau, et c’est la tendresse qui colle à ses sabots.

Anne qui a l’âge des fontaines, nous sommes aussi bien tes amis d’autrefois que de maintenant.

Un jour on comprendra ce qui couvait d’amour et de révolte dans ses superbes paroles ; elle qui aura écrit pour ne pas se dédire, pour ne pas se défaire. Les combats de la liberté, celle des femmes (non, tu n'auras pas de nom), de l'humanité simple et humble, de ces gens qui rient , qui pleurent et qui trop souvent ne savent pas que l'amour commence en aimant son voisin.

            Trop frangine, trop copine pour que nous voyions vraiment maintenant son ombre immense dans le royaume de la chanson, son temps viendra.

Fleuve patient, large et lent, Anne Sylvestre est simplement faite d’amour et de mots, d'arbres verts autour d'elle enroulés.

Sources claires des émotions et de l'ironie des choses de la vie, Anne Sylvestre est juste, juste dans sa musique, juste dans ses paroles ciselées artisanalement, copeau de tendresse après copeau de tendresse.

 

        Et nous ferons la ronde pour celle « qui trop écoute nos cœurs se balancer », et nous nous tiendrons droit dans la vie en vrai, promis Anne.

 

             En attendant cherchons ensemble un mur pour pleurer. Non allons plutôt vers le partage des eaux.

"Cette « ligne de partage des eaux » que l'on retrouve signalée au bord de certaines routes, m'a toujours fascinée. J'ai beaucoup rêvé sur elle. Et au bord d'un nouveau spectacle, j'ai eu envie de parler de l'eau. Depuis les eaux maternelles, en passant par les larmes, le sang, les fontaines et les fleuves, jusqu'à nos mers, nos océans si beaux, si menacés.

Et si, comme le rappelle Hélène Pedneault dans son livre Les Carnets du lac : « Tous les humains (sont) faits de 80 % d'eau », je veux continuer d'explorer ces petits 20 % d'humanité qui m'empêchent d'être un lac, ou une rivière..."

Je vous invite au partage des eaux... "Anne Sylvestre

 

Anne Sylvestre est le partage des eaux, le partage des mots.



sylvestre

 

 

 


sylvestre

 

 

Un mur pour pleurer

 

Je cherche un mur pour pleurer

Je cherche un mur pour pleurer

On ne pleure plus, paraît-il

En un vol, tout, c'est facile

On ne dit plus rien

Lorsqu'on vous crache dessus

On reste serein, la colère

C'est mal vu

On est poli, poli

On tend son cul, merci merci

 

Je cherche un mur pour pleurer

Je cherche un mur pour pleurer

On ne s'aime plus, paraît-il

On dit que l'amour est fragile
 

On est très moderne,

On laisse sa liberté

Mais on fait les poches

Aussitôt le dos tourné

On est copain, copain
 

On ne se raconte rien, plus rien

Je cherche un mur pour pleurer

Je cherche un mur pour pleurer

On connaît tout par le journal

Mais les mots, ça ne fait pas mal

On est toujours plus ému

Par ce qui est loin

Mais on oublie la détresse

De son voisin

On est bistrot, bistrot

On ne se connaît pas trop, pas trop

 

Je cherche un mur pour pleurer

Je cherche un mur pour pleurer

On mélange les accidents,

Les princesses et leurs prétendants

On ne dit plus rien

 

Lorsque des enfants ont faim

Mais on ouvre sa bourse

Pour sauver des chiens

On est toutou, toutou

On a bon cœur, c'est tout, c'est tout

Je cherche un mur pour pleurer

Je cherche un mur pour pleurer

On ne pleure plus, paraît-il

On rigole, c'est plus facile

On n'écoute plus

Les poètes, les errants

 

On leur dit "Taisez-vous,

Vous n'êtes pas marrants."

On est télé, télé

On est si fatigué de penser

 

Je cherche un mur pour pleurer

Je cherche un mur pour pleurer

On va à la messe, au caté

Ou bien on bouffe du curé

Mais on chante en chœur

Il est né le divin enfant

 

On va tous ensemble au muguet

Quand il est blanc

On est païen, païen

Dieu reconnaîtra les siens, c'est bien

 

Je cherche un mur pour pleurer

Je cherche un mur pour pleurer

On est toujours comme on n'est pas

Un jour c'est triste, un jour ça va

On essaye bien

Mais on n'a jamais le temps

 

On croit tenir la fleur

Mais on meurt mécontent

On est paumé, paumé

Et si on pouvait s'aimer, s'aimer

Etre ensemble pour pleurer

Avoir le temps de pleurer...

 

Anne Sylvestre,1975


Ecrire pour ne pas mourir

 

Que je sois née d'hier ou d'avant le déluge,

j'ai souvent l'impression de tout recommencer.

Quand j'ai pris ma revanche ou bien trouvé refuge,

dans mes chansons, toujours, j'ai voulu exister.

Que vous sachiez de moi ce que j'en veux bien dire,

que vous soyez fidèles ou bien simples passants

et que nous en soyons justes au premier sourire,

sachez ce qui, pour moi, est le plus important,

est le plus important.

 

Ecrire pour ne pas mourir,

écrire, sagesse ou délire,

écrire pour tenter de dire,

dire tout ce qui m'a blessée,

dire tout ce qui m'a sauvée,

écrire et me débarrasser.

Ecrire pour ne pas sombrer,

écrire, au lieu de tournoyer,

écrire et ne jamais pleurer,

rien que des larmes de stylo

qui viennent se changer en mots

pour me tenir le cœur au chaud.

Que je vive cent ans ou bien quelques décades,

je ne supporte pas de voir le temps passer.

On arpente sa vie au pas de promenade

et puis on s'aperçoit qu'il faudra se presser.

Que vous soyez tranquilles ou bien plein d'inquiétude,

ce que je vais vous dire, vous le comprendrez :

En mettant bout à bout toutes nos solitudes,

on pourrait se sentir un peu moins effrayés,

un peu moins effrayés.

 

Ecrire pour ne pas mourir,

écrire, tendresse ou plaisir,

écrire pour tenter de dire,

dire tout ce que j'ai compris,

dire l'amour et le mépris,

écrire, me sauver de l'oubli.

Ecrire pour tout raconter,

écrire au lieu de regretter,

écrire et ne rien oublier,

et même inventer quelques rêves

de ceux qui empêchent qu'on crève

lorsque l'écriture, un jour, s'achève...

En m'écoutant, passant, d'une oreille distraite,

qu'on ait l'impression de trop me ressembler,

je voudrais que ces mots qui me sont une fête,

on ne se dépêche pas d'aller les oublier.

Et que vous soyez critiques ou plein de bienveillance,

je ne recherche pas toujours ce qui vous plait.

Quand je soigne mes mots, c'est à moi que je pense.

Je me regardais sans honte et sans regrets,

sans honte et sans regrets.

 

Ecrire pour ne pas mourir,

écrire, grimacer, sourire,

écrire et ne pas me dédire,

écrire ce que je n'ai su faire,

dire pour ne pas me défaire,

écrire, habiller ma colère.

Ecrire pour être égoïste,

écrire ce qui me résiste,

écrire et ne pas vivre triste

et me dissoudre dans les mots

qui soient ma joie et mon repos.

Ecrire et ne pas me foutre à l'eau.

Et me dissoudre dans les mots

qui soient ma joie et mon repos.

Ecrire et pas me foutre à l'eau.

Ecrire pour ne pas mourir,

pour ne pas mourir.

 


Rose

 

Rose, elle avait seize ans, c'était une gamine,

Elle aimait s'amuser, n'y voyait pas de mal.

Ses parents la gardaient comme une perle fine,

Elle passait la fenêtre et s'en allait au bal.

Elle voulait s'amuser, c'est vrai, je le répète,

Elle aimait les garçons, surtout pour en rêver.

Elle ne savait rien des envers de la fête.

Elle couchait parfois, mais pour se réchauffer.

 

Elle ne savait rien, j'en suis presque certaine,

Car sa mère disait qu'elle avait bien le temps.

Aussi ce fut après bon nombre de semaines

Qu'elle sut que peut-être elle portait un enfant.

Elle n'y crut pas trop ou s'empêcha d'y croire.

Un jour, elle ne put le cacher plus longtemps.

Son père la chassa comme dans les histoires

Et le garçon se moqua d'elle évidemment.

Rose aurait bien voulu ne pas garder la chose

Qu'elle désavouait de tout son corps surpris,

Mais il était trop tard et la métamorphose

Continuait sans elle et l'effrayait aussi.

Quand elle se débattit pour la jeter au monde,

Elle dit que surtout elle n'en voulait pas,

Mais on lui mit aux bras une poupée si blonde

Que toute son enfance au coeur lui remonta. 

Elle essaya de vivre et n'y fut pas habile,

La misère est plus dure à qui ne comprend rien.

Elle était isolée dans le désert des villes

Et personne jamais ne lui tendit la main.

Elle ne savait pas, et vous devez me croire,

Qu'un enfant, ça diffère un peu d'une poupée,

Et quand elle sortait, elle avait en mémoire

Qu'il était dans sa boîte et qu'elle l'avait rangé.

 

Mais un jour qu'elle avait plus fort que d'habitude

Joué à la maman et qu'il ne bougeait plus,

Elle a vu plus de gens que dans sa solitude,

Quand elle avait besoin il n'en était venu.

 

Vous allez la juger du haut de votre tête,

Monsieur le Président et Messieurs de la Cour.

N'oubliez pas surtout qu'avec nous tous vous êtes

Coupables de silence et de manque d'amour.

 

Le malheur, voyez-vous, est une autre planète,

Et nous devrions bien la découvrir un jour.

 

Anne Sylvestre, 1981

 


Une sorcière comme les autres

 

S'il vous plaît

Soyez comme le duvet

Soyez comme la plume d'oie

Des oreillers d'autrefois

J'aimerais

Ne pas être portefaix

S'il vous plaît

Faîtes vous léger

Moi je ne peux plus bouger

Je vous ai porté vivant

Je vous ai porté enfant

Dieu comme vous étiez lourd

Pesant votre poids d'amour

Je vous ai porté encore

A l'heure de votre mort

Je vous ai porté des fleurs

Je vous ai morcelé mon coeur

Quand vous jouiez à la guerre

Moi je gardais la maison

J'ai usé de mes prières

Les barreaux de vos prisons

Quand vous mourriez sous les bombes

Je vous cherchais en hurlant

Me voilà comme une tombe

Avec tout le malheur dedans

Ce n'est que moi

C'est elle ou moi

Celle qui parle

Ou qui se tait

Celle qui pleure

Ou qui est gaie

C'est Jeanne d'Arc

Ou bien Margot

Fille de vague

Ou de ruisseau

C'est mon coeur

Ou bien le leur

Et c'est la soeur

Ou l'inconnue

Celle qui n'est

Jamais venue

Celle qui est

Venue trop tard

Fille de rêve

Ou de hasard

Et c'est ma mère

Ou la vôtre

Une sorcière

Comme les autres

Il vous faut

Etre comme le ruisseau

Comme l'eau claire de l'étang

Qui reflète et qui attend

S'il vous plaît

Regardez-moi je suis vraie

Je vous prie

Ne m'inventez pas

Vous l'avez tant fait déjà

Vous m'avez aimée servante

M'avez voulue ignorante

Forte vous me combattiez

Faible vous me méprisiez

Vous m'avez aimée putain

Et couverte de satin

Vous m'avez faite statue

Et toujours je me suis tue

Quand j'étais vieille et trop laide

Vous me jetiez au rebut

Vous me refusiez votre aide

Quand je ne vous servais plus

Quand j'étais belle et soumise

Vous m'adoriez à genoux

Me voilà comme une église

Toute la honte dessous

Ce n'est que moi

C'est elle ou moi

Celle qui aime

Ou n'aime pas

Celle qui règne

Ou qui se bat

C'est Joséphine

Ou la Dupont

Fille de nacre

Ou de coton

C'est mon coeur

Ou bien le leur

Celle qui attend

Sur le port

Celle des monuments

Aux morts

Celle qui danse

Et qui en meurt

Fille bitume

Ou fille fleur

Et c'est ma mère

Ou la vôtre

Une sorcière

Comme les autres

S'il vous plaît

Soyez comme je vous ai

Vous y rêvez depuis longtemps

Libre et fort comme le vent

S'il vous plaît

Libre aussi

Regardez je suis ainsi

Apprenez-moi n'ayez pas peur

Pour moi je vous sais par coeur

J'étais celle qui attend

Mais je peux marcher devant

J'étais la bûche et le feu

L'incendie aussi je peux

J'étais la déesse mère

Mais je n'étais que poussière

J'étais le sol sous vos pas

Et je ne le savais pas

Mais un jour la terre s'ouvre

Et le volcan n'en peut plus

Le sol se rompt

On découvre des richesses inconnues

La mer à son tour divague

De violence inemployée

Me voilà comme une vague

Vous ne serez pas noyé

Ce n'est que moi

C'est elle ou moi

Et c'est l'ancêtre

Ou c'est l'enfant

Celle qui cède

Ou se défend

C'est Gabrielle

Ou bien Eva

Fille d'amour

Ou de combat

C'est mon coeur

Ou bien le leur

Celle qui est

Dans son printemps

Celle que personne

N'attend

Et c'est la moche

Ou c'est la belle

Fille de brume

Ou de plein ciel

Et c'est ma mère

Ou la vôtre

Une sorcière

Comme les autres

S'il vous plaît

Faîtes vous léger

Moi je ne peux plus bouger

 

Anne Sylvestre, 1975 

 


 

 

 

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