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Xavier Darasse
Mon lutin, mon frère
Xavier Darasse avec ses mille visages nous aura imprimé ses sourires en profondeur, fougère de l'amitié sur les pierres de nos jours.
Chacun aura bien voulu retenir celui qui prolongeait le sien. Certains se souviennent de sa foi, de sa ferveur exaltée à l'odeur de l'encens, d'autres de sa passion de la beauté des femmes, tous de sa volonté de partager ses émotions, de sa vie bouillonnante.Certains se souviennent du professeur émérite, passeur avec ironie tendre de Bach, de Messiaen, son cher Maître, et de tant d'autres. De l'interprète aussi, plus agile qu'un écureuil s'ébrouant, libre dans les arbres quand il touchait les orgues ou le clavecin, et ses yeux brillants quand il saluait, soudain timide. Le compositeur n'aura pas eu le temps de déployer toute la voilure de son chant, fauché en pleine création. Ses Organum ont pourtant renouvelé le langage de son instrument.
Parmi tous ses visages, je vois surtout le malicieux, par-delà les monticules du temps, toujours à deux doigts du fou rire, et redevenant brusquement grave face à l'intolérance. Ainsi nous étions deux pauvres bougres à vouloir expliquer aux « libérateurs » toulousains de mai 1968 prenant d'assaut l'Espace Croix-Baragnon, toujours ouvert aux quatre vents d'ailleurs, et voulant tout jeter à la rue, qu'ils se trompaient par ignorance. Jeter les œuvres d‘art par la fenêtre n’était pas un acte révolutionnaire mais stupide. Dire que toutes se vallent était écrêter, niveler par le bas
Humilier Jean-Louis Barrault, briser Vilar, fut la face noire d'une belle utopie. Mais Xavier restait droit en tout. Quand Christian Schmidt, refusa d’endosser une politique culturelle réactionnaire et démissionna, nous partîmes tous.J'avais donc connu ce prodigieux lutin vers 1966 quand Christian Schmidt hélas disparu, lui, le Diaghilev de Toulouse, qui m'aura tout appris, dirigeait encore l'espace Croix-Baragnon avec sa folie gourmande et généreuse. « Étonnez-moi », semblait-il toujours dire. Et il nous aura mis en réaction chimique, Xavier et moi.
Des conférences, des auditions, des découvertes réciproques nous auront faits vite consanguins.
Ces souvenirs de John Lewis, caractériel des pianos « Steinway », d'Alfred Deller, lapin rose baroque chantant avec son ensemble autour d’une table sortie des chevaliers de la Table ronde, de Pierre Henryet sa passion écoutée en rond par terre à la Halle aux grains, encore halle mais déjà avec des grains.
Je me souviens de tout cela, et aussi de sa fringale de toutes les musiques, rock, musiques du monde, de sa jouissance à les prendre comme un fruit nouveau. Et puis ces discussions jusqu'à la lune, lui, le savant musicien amoureux des musiques populaires, ému aux larmes par mon ami Subramaniam, violoniste indien. Mes certitudes figées ont pu enfin s'écrouler dans un bruit de cristal et de tolérance grâce à lui. Il bouillonnait d'énergie vibrionnante, toujours en fusion, toujours aux aguets du vent et des notes. Son rire rebondit encore en moi comme cascade rafraîchissante, sa belle leçon de ne jamais se prendre au sérieux et que par-dessus toute chose devait triompher l’amour de la vie et du passage vers les êtres.
Cratère débordant d'idées, il était source de joie en feux d'artifice, même quand il devint l'homme au bras d'or avec la mort presque prise en auto-stop, et sa main perdue, retrouvée, recousue mais oublieuse des magies d'antan.Avec son orgue portatif traîné comme une roulotte de gitan de Saint-Bertrand du Comminges à des lieux improbables, une merveilleuse boîte à musique, orgue de barbarie du ciel, il avait tant répandu de musiques, certain que ses échos continueraient longtemps pour tous. Même s'il ne pouvait plus jamais rejouer, et il en riait presque. Passant sur son vélo comme moineau épiant le pain du monde, il continuait à chanter en lui et en nous, moustache reliée aux étoiles.
De ces temps pleins de sons et de fraternité, un petit noyau de copains (Roquebert, Milhau,... ) s'en souvient encore, comme marrons chauds au coin des rues froides. Xavier était notre vigie qui jamais ne désespérait des terres en vue, fussent-elles répliques des banalités que nous voulions fuir.
Depuis ce 24 novembre 1992 où les buffets d'orgue de l'ailleurs t'ont englouti, on n'ose plus marcher pareil dans les rues de Toulouse, de peur de ne plus croiser ton ombre joyeuse à bicyclette.
Xavier, mon lutin, mon frère, dire qu'à cause de toi je suis entré dans bien des églises! Si ton ami Messiaen s'était déjà donné à l'au-delà et aux oiseaux, toi tu étais disponible pour la chaleur de la terre et de l'humanité.Tiens, soudain me traverse ton rire, quand une sirène de police ajoutait sa polyphonie à la création d'une de tes œuvres aux Augustins.
Le compositeur devait pour toi être à la hauteur de l'espace, des hommes, et des bruits du monde. Parfois meurtri par la lâcheté humaine (l'attitude des édiles face à ce festival baroque avec Jacques Merlet, les difficultés perverses pour monter le Festival des orgues). Et des joies simples, en 1982, la création des Arts Renaissants dans un musée permettant ces métissages culturels, ces désacralisations que tu aimais et que Denis Milhau réalisa.
De la bière fraîche aux chaleurs des autres, des flots de poses contradictoires pour non pas refaire le monde mais pour ne jamais l'amputer de ses contraires.
Nul ne saura nos parties de football débridées au Ramier de Clermont-le-Fort, et cette joie simple de mordre dans une belle musique cambrée, odorante. Cela est parti au fil de la Garonne.
Je sais maintenant un peu mieux Buxtehude et Schütz, toi tu te souviens plus haut de Mahler ou de Jacques Bertin, notre amitié fut bien un commerce équitable. J’en tire à peine maintenant tout le lait.
Ton ami Gilbert Amy avait emprunté à Paul Klee un " titre : "Les étoiles nous apprennent à nous incliner". Une des plus belles étoiles qui me l'aura appris, c'est toi, Xavier. Va, ton rire roule encore dans mes nuits.
Signe évident de la main du destin tu as laissé inachevé un opéra adapté du Portrait de Dorian Gray d'Oscar Wilde. Ce portrait de l'artiste était aussi le tien. Toi le navigateur de l'inconnu, le défricheur des continents enfuis, tu dois être encore à l'écoute de la musique du monde.
Repères
XAVIER DARASSE, né à Toulouse (1934), élevé dans l’ambiance d’une famille musicienne - sa mère Renée est organiste à la ca-thédrale Saint-Etienne - il est admis à l’âge de 16 ans au Conservatoire National de Paris où il obtient successivement les 1° prix d’harmonie et contrepoint, puis d’orgue et d’improvisation et plus tard le 1° prix de composition dans la classe d’Olivier Messiaen. Il fut auusi l'élève de Maurice Duruflé, Jean Rivier.
Il commence alors une brillante carrière de concertiste en Europe, en Russie, aux U.S.A., au Canada, au Japon...
En 1966, il crée la classe d’orgue du Conservatoire de Toulouse dont seront issus bien des élèves remarquables comme Jean-Willem Jansen, François Espinasse et d'autres.
Il devient le principal animateur musical de sa ville et par le biais de la radio, France-Inter, il saura ouvrir des nouveaux territoires aux gens.
Son répertoire immense s'étendait de la musique ancienne au répertoire contemporain, en particulier Ligeti, Xenakis et bien sûr son cher Messiaen. En parallèle à cette carrière d'organiste et de concertiste, il aura aussé mené de front une activité de compositeur engagé dans son tempsEn 1976, un tragique accident de la route, le priva de l’usage de son bras droit qui fut arraché et recousu. Il me souvient qu'il fit de l'autostop son bras ensanglanté sous l'autre bras. Son bras fut regreffé mais perdit sa motricité. Ceci interrompit sa carrière d’organiste. Il se tourna alors totalement vers la composition et l’enseignement.
En 1985, il est nommé Professeur de la Classe d’orgue du Conservatoire National Supérieur de Lyon, et en 1991, il devient Directeur du Conservatoire National de Paris. Personnalité attachante, s’exerçant avec excellence dans de nombreux domaines : composition, enseignement. expert en facture d’ orgue. Xavier Darasse contribua au renouvellement du patrimoine organistique toulousain. C’est ainsi qu’un grand orgue neuf orne l’église appartenant à l’ensemble monastique des Grands Augustins, devenu " Musée des Augustins " à la fin du 19ème siècle. L’instrument de facture classique porte la signature du maître allemand Jürgen Ahrend. Un bel orgue italien se trouve à la Chapelle Saint-Anne.Il est brutalement emporté par un cancer le 24 novembre 1992, à l’âge de cinquante-huit ans à peine .
Ses oeuvres principales sont Instants éclatés en 1983, un Trio à cordes (1982), la série des Organum pour orgue...
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