Wolgang Amadeus Mozart

Une petite musique de vie, récit

 

À Louis Auriacombe, in memoriam

 

mozart

 

Je crois qu’il neigeait sur Salzbourg, en cette soirée du 27 janvier 1756. Les boutiques de la Getreidegasse, l’une des rues pourtant les plus animées de la ville, étaient fermées depuis deux heures déjà. Par le Lüchenbogen, la grande porte voûtée qui donne que les berges de la Salzach, soufflait le vent glacial qui, du haut de l’Untersberg, arrive tout chargé des miasmes ramassés sur les champs marécageux du Welser. L’hiver était rude dans la petite capitale du prince-archevêque Sigismond von Schrattenbach. Dans sa chambre, au premier étage d’une maison de la Getreidegasse, une jeune femme allait accoucher de son septième enfant. Elle s’appelait Anne-Marie. Elle était très faible, et le médecin craignait que cette naissance ne se passât très mal. Accroupie devant le feu qu’elle attisait, Trezel, la vieille servante, cachait mal son émotion. Dans la pièce voisine un homme attendait. Sur ses genoux, une blonde enfant de quatre ans et demi chantonnait doucement : Nannerl. Parfois elle éclatait de rire et tendait la main vers Pimperl, la petite chienne, qui pleurait, le museau tout contre le bas de la porte de la chambre. Léopold contemplait le visage de la fillette. Ses cinq autres enfants étaient morts. Quand Anne-Marie et lui s’étaient mariés, huit ans plus tôt, dans la petite église campagnarde d’Aigen près de Salzbourg, ils voulaient avoir beaucoup d’enfants. La maladie n’en avait épargné qu’un. Trezel s’affairait entre la chambre et la cuisine aux panneaux de marbre. Chaque fois qu’elle passait, Léopold l’interrogeait du regard, et Trezel ne savait que répondre. L’horloge sonna huit heures, imitée aussitôt par le carillon de la collégiale toute proche. Trezel revint encore. Elle paraissait très lasse. Elle referma doucement la porte. Sur les genoux de son père, Nannerl commençait à s’endormir. « C’est un garçon, dit la servante à mi-voix. Il vit… ». Elle s’adossa au chambranle, essuya de son tablier son visage. « Tout va bien, Monsieur Mozart ! », ajouta-t-elle.


Le nouveau-né qu’on déposa dans son berceau était chétif. Léopold n’avait plus d’illusions. Pourquoi celui-ci survivrait-il ? Quand ils voyaient Nannerl s’amuser avec, pour seule compagne de jeux, la petite chienne, les malheureux parents imaginaient avec tristesse une grande maison frémissante sous les rires des six enfants auxquels Anne-Marie avait déjà donné le jour. Par quel miracle la frêle Nannerl était-elle encore auprès d’eux ? C’était en elle qu’ils avaient mis tous leurs espoirs et, peu à peu, ils avaient renoncé à la joie d’élever un fils. Il devait vivre, pourtant, le dernier enfant des Mozart - si l’on peut appeler vivre traîner trente-six années de maladie en maladie. Le petit homme au corps gracile, au visage encore plein de tendresse enfantine, qui s’éteignit à Vienne une autre nuit d’hiver, le 5 décembre 1791, c’était ce nourrisson souffreteux qui, de fièvre en fièvre, avait mis trente-six années à dépérir. Mais quelles années !…
Quand on l’autorisa à entrer dans la chambre, Nannerl courut se pencher au-dessus de la coque d’osier. Le petit visage ridé qu’elle entrevit sous les rideaux, qu’était-ce pour elle ? Un peu plus qu’une poupée, parce que cela bougeait ; un peu moins, parce qu’on ne la laisserait pas y toucher… Pour les hommes ? Pour les hommes, un futur musicien de cour, comme son père Léopold, comme tant d’autres à Salzbourg, comme tant d’autres en Autriche, en Allemagne, en Italie… Un musicien. Mais le seul, depuis Orphée, à qui les hommes devaient attribuer l’épithète de « divin ». Léopold serra entre ses paumes la main presque sans vie d’Anne-Marie. « C’est un garçon… Anne-Marie, c’est un garçon !… » Si la jeune femme avait eu la force de soulever un peu la tête, elle aurait aperçu, à travers la fenêtre qui donnait sur l’une des tours de l’église, les grandes statues figées en prière, sous leurs manteaux de neige, comme autant de rois Mages… On baptisa l’enfant le lendemain. On lui donna les noms de Wolfgang et d’Amadeus.

Curieux homme, que ce Léopold Mozart ! Les historiens n’ont pas été tendres à son égard. Ambitieux, intéressé, toujours à l’affût d’un honneur ou d’une récompense, il passa sa vie à quémander des lettres de recommandation, et à faire autour de ses enfants la plus tapageuse publicité. On oublie un peu trop vite qu’on lui doit la formation du petit Wolfgang, et l’excès de zèle qu’il y mit s’explique peut-être par les difficultés qu’il avait lui-même rencontrées. Fils d’un modeste relieur d’Augsbourg, il avait passé son enfance dans l’atelier paternel. Très tôt cependant, il avait manifesté pour le musique d’excellentes dispositions, jointes à un goût profond. Mais on n’avait vu là qu’une qualité parmi d’autres. Et comme Léopold était intelligent, travailleur, appliqué, son parrain, le chanoine Grabher, avait décidé de l’arracher à l’artisanat familial pour le pousser dans la carrière religieuse. Il l’avait donc placé comme enfant de chœur au couvent de la Sainte-Croix. Léopold n’avait alors vu qu’une chose : il pourrait étudier la musique. Mais il était plus prudent de ne pas laisser paraître que l’art était son unique passion. Aussi mit-il un point d’honneur à être, dans tous les autres domaines, un excellent élève.


Quand il entra au séminaire de Saint-Ulric, Léopold Mozart continua à donner le change, déployant force ruses pour ne pas laisser soupçonner ses desseins secrets. Tout en accomplissant parfaitement les devoirs d’un futur religieux, il avait à tel point développé ses connaissances musicales et acquis, tant au sein de la maîtrise du couvent que grâce à l’orgue dont il jouait aux offices, une telle pratique vocale et instrumentale, qu’un jour il décida d’aller tenter sa chance à Salzbourg. Il employa encore la ruse. Il fut bien forcé d’avouer qu’il n’avait pas la vocation de la vie religieuse. S’il voulait aller à Salzbourg, c’était pour étudier le droit et la philosophie à l’Université bénédictine…
Lorsque, à peine âgé de 18 ans,, Léopold quitta la cité jadis florissante d’Augsbourg, ruinée par des guerres successives, pour la fastueuse petite capitale ecclésiastique, son plus cher rêve était certainement que le nom de Mozart devînt celui d’un musicien célèbre… Léopold savait très bien où il allait. Salzbourg n’était pas seulement une capitale politique et religieuse, grâce à la cour du prince-archevêque ; ni un grand centre intellectuel, d’où l’Université bénédictine rayonnait sur l’Autriche et la Bavière. C’était une capitale musicale. Il y avait d’abord la chapelle du prince, ensemble d’instrumentistes et de chanteurs, voués à la musique sacrée comme à la profane, aussi habiles dans la messe et dans l’oratorio que dans la musique de chambre ou de table, voire dans l’opéra. Chacune des vingt-cinq églises, chaque couvent, chaque congrégation possédait sa maîtrise, et cette émulation élevait l’art à un rare degré de perfection. L’orchestre et les chœurs de l’Université elle-même concurrençaient ceux de la cour. Puis il y avait les orgues particulières, les concerts et les récitals qui se donnaient aux chandelles dans les grands salons, chez les nobles et les riches bourgeois. Il y avait les carillons, dont le chant ininterrompu semblait aussi nécessaire à la ville que l’air et que la lumière. La musique était partout à Salzbourg. Jusque dans la salle des carabiniers de la Résidence, au grand balcon de cuivre doré, dont chaque pilier faisait entendre une note de la gamme…


Quand Wolfgang Amadeus naquit, Léopold était second maître de concert, violoniste, chef d’orchestre et compositeur de la cour. Sa musique, qu’aucun trait génial ne venait distinguer de celle des nombreux musiciens au service du prince-archevêque, était néanmoins fort appréciée. C’était surtout un excellent professeur, et sa méthode de violon fut plus utile à la postérité que l’ensemble de ses compositions… Dès que la petite Nannerl fut en âge d’apprendre, il lui donna des leçons : solfège, chant, violon, clavecin. Wolfgang, assis sur un pouf dans un coin du salon, abandonnait alors ses jeux, et se taisait.

Souvent, le soir, Léopold Mozart recevait ses amis musiciens, étudiait avec eux quelque œuvre nouvelle ou répétait le prochain concert du prince Sigismond. Il y avait là Eberlin, le premier maître de chapelle, remarquable organiste, un moment surnommé le Bach salzbourgeois ; Michel Haydn, le frère du grand Joseph Haydn, dont Mozart devait être d’abord le disciple, puis le maître… ; et toute une pléiade de virtuoses : des violonistes, des flûtistes, des chanteurs, et le trompettiste Schachtner, dont l’étourdissant instrument de cuivre avait le don de mettre en rage le petit Wolfgang. L’enfant était fort intrigué, par contre, par le clavecin. Dès que sa sœur avait terminé une leçon, il se précipitait sur l’instrument et promenait sur le clavier ses mains minuscules. Quand il retrouvait par hasard une succession de notes rendue familière par les exercices sans fin des élèves de son père, ou quelque bribes d’un thème cent fois entendu, il devenait tout à coup très attentif, et répétait le trait jusqu’à ce qu’il le jouât juste. C’est alors qu’explosait sa joie. Il n’avait pas encore quatre ans lorsqu’il essaya de retrouver un menuet qu’il venait d’écouter : au bout d’une demi-heure, il le joua sans erreurs.
On a certes beaucoup exagéré, tout au long des biographies enthousiastes et parfois délirantes qui lui ont été consacrées, la précocité du petit Wolfgang. Que son père ait un jour surpris cet enfant de trois ans s’efforçant de tirer quelques sons d’un violon ne saurait prouver grand-chose. La maison des Mozart était pleine d’instruments de toute sorte. Comme tous les enfants, Mozart jouait avec tout ce qui lui tombait sous la main, et son grand souci était d’imiter les gestes des adultes. Schachtner, le grand ami de la famille, assure pourtant qu’un jeudi de 1760 - Wolfgang avait donc quatre ans - raccompagnant Léopold chez lui au sortir de l’office, il trouva l’enfant assis devant le clavecin, en train de gribouiller sur une feuille, à l’aide d’une plume d’oie dérobée sur le bureau paternel. - Mais que fais-tu là, Wolfgang ? - J’écris un concerto pour le clavecin… lui répondit très sérieusement l’enfant. J’ai presque fini la première partie. Tenez, écoutez, Monsieur Schachtner… Et il ébaucha quelques traits fort difficiles, qui laissèrent le visiteur ahuri, et pétrifié d’admiration. Quant à la feuille, elle portait plus de taches que de notes. Ce qui n’empêcha pas Schachtner de crier au miracle.


Dès que Léopold se fut rendu compte des merveilleuses dispositions de son fils, il ne perdit pas de temps. Wolfgang se montra le plus docile des élèves. Attentif aux leçons de son père comme aucun autre ne l’avait jamais été, il faisait de surprenants progrès. Le travail lui pesait peu. Quand il griffonnait ses exercices de solfège ou d’harmonie, rien n’aurait pu le distraire. « Son visage, raconta plus tard Léopold, exprimait alors un tel sérieux que l’on s’inquiéta vite pour sa santé… ». D’un naturel doux, tendre et confiant, l’enfant devint rapidement d’une instabilité maladive et se mit à traverser des périodes d’excessive irritabilité. Mais il ne se plaignait jamais, paraît-il, d’un surmenage auquel son père semblait d’ailleurs n’avoir pas à le contraindre. Il n’était même pas besoin de lui faire répéter une leçon : on ne trouvait jamais de fautes dans ses exercices.
Wolfgang fut bientôt capable de donner des auditions privées. C’est ainsi que pour les fêtes du Carnaval 1762 - il venait d’avoir 6 ans - il alla à Munich pour se produire devant le prince-électeur Maximilien de Bavière. Tous ceux qui entendaient le jeune prodige étaient encore plus séduits par son génie de l’improvisation que par sa technique, pourtant irréprochable, du clavecin ou du piano forte. Léopold s’affairait à noter la musique qui naissait spontanément sous les doigts de l’enfant. Il ne devait pas s’y employer longtemps, car cette même année 1762 vit les premières compositions de son fils : quatre menuets, très brefs, un peu maniérés, dont ne sait pas, hélas ! ce qu’ils doivent exactement à Léopold. Toujours est-il qu’ils sont écrits de la main même de Wolfgang, et qu’ils constituent les premiers numéros du fameux catalogue publié par Ludwig Richter von Köchel en 1862, qui en comporte 626 – le dernier étant attribué au Requiem de 1791.


Conscient de tenir en son fils « le plus extraordinaire phénomène musical de tous les temps », Léopold ne voulut pas que la renommée de Wolfgang se limitât à la petite ville de Salzbourg. Rapidement, il mûrit des projets de voyage dans les grandes capitales de l’Europe. C’est ainsi que le 18 septembre de la même année, toute la famille se mit en route pour Vienne. On n’oublia pas d’attacher un petit piano forte à l’arrière de la voiture. À chaque étape, Wolfgang donnait un récital. À Linz, le succès fut tel que le chanoine-comte Herbertstein partit aussitôt à Vienne annoncer la cour le jeune prodige. Las ! le surmenage, le mauvais temps, les réveils trop matinaux, les repas irréguliers : Wolfgang arriva tout fiévreux à Vienne par une froide journée d’octobre. L’impératrice Marie-Thérèse reçut les Mozart en son palais de Schönbrunn. Le petit homme en habit lilas brodé de galons d’or fit l’effet d’un miracle. « Toutes ces nobles dames sont éprises de mon fils », écrivit Léopold à ses amis salzbourgeois. Quand vint l’heure du récital, Wolfgang réclama avec entêtement la présence d’un certain Christophe Wagenseil : c’était le maître de musique de l’impératrice, et Mozart connaissait ses œuvres ; il ne voulait pas jouer sans lui. « Lui, il s’y entend en musique », déclara-t-il froidement. Pour qu’il consentît à jouer, on dut lui présenter sous ce nom un quelconque courtisan… Mais à peine eut-il quitté le clavier que le petit être orgueilleux, redevenant enfant, s’en alla grimper sur les genoux de la grosse impératrice. Une autre fois, il glissa sur le parquet. Une blonde fillette se précipita et l’aida à se relever. Wolfgang l’embrassa. « Vous êtes gentille, lui dit-il, je vous épouserai… » C’était l’archiduchesse Marie-Antoinette, future reine de France…

Mozart joua plusieurs fois devant la cour, puis dans les principaux salons de Vienne, soit seul, soit à quatre mains avec sa sœur. Partout, il déchaînait l’enthousiasme. On l’appela « le maître sorcier ». Mais il fallait une ombre au tableau. L’enfant, qui ne s’était jamais bien remis des fatigues du voyage, attrapa la scarlatine. Du jour au lendemain, tout le monde l’évita. Très vite, on n’entendit plus parler de lui . Vienne avait d’autres soucis. Ce fut épuisé et déçu que Wolfgang rentra à Salzbourg avec les siens, au début de 1763. Peu de jours après ce retour de Vienne se place un autre « miracle », dont fut encore témoin l’ami Schachtner. C’est lui qui le raconte. Le violoniste Wentzel vint un après-midi avec six de ses trios, afin de les répéter : Léopold Mozart à l’alto, Wentzel au premier violon et Schachtner au second - car il ne jouait pas que de la trompette. Mais voici que Wolfgang se faufile au milieu des musiciens et prie qu’on le laisse tenir le second violon. Léopold le rabroue, en lui disant qu’il n’y connaît rien. L’enfant se rebiffe : « Pour tenir le second violon, pas besoin de l’apprendre… » lance-t-il avec un air de défi. Léopold se fâche. Wolfgang pleure. Enfin Schachtner intervient et obtient qu’on laisse l’enfant jouer à ses côtés, en même temps que lui. « Mais fais doucement, qu’on ne t’entende pas… », précise le père. Schachtner comprit bientôt qu’il était inutile et laissa Wolfgang jouer seul , à vue, les trios d’affilée. Ce fut au tour de Léopold, paraît-il, de pleurer… En juin, les Mozart quittèrent Salzbourg pour un second voyage. Mais cette fois, au lieu d’une simple berline, on fréta un carrosse à quatre chevaux, précédé d’un courrier ; car il s’agissait de bien plus que d’une absence de quelques semaines. Wolfgang partait bel et bien à la conquête de l’Europe.


Ce fut d’abord l’Allemagne. Dans chaque ville, les Mozart étaient les hôtes des plus grands personnages. À Nymphenbourg, l’électeur de Bavière entendit les enfants - car Nannerl était aussi du voyage. À Ludwigsburg, ce fut le duc de Wurtemberg qui présenta à Wolfgang le célèbre violoniste Nardini : premier contact du petit maître avec le style italien. À Schwetzingen, l’électeur palatin Karl-Teodor, qui disposait du premier orchestre du monde, offrit un concert à Wolfgang et lui révéla la grande symphonie. Puis, par Mannheim, Worms, Mayence, on gagna Francfort, où Mozart se produisit cinq fois. C’est là que Léopold fit paraître dans la presse une de ces déplorables annonces au ton de parade foraine qui lui attirèrent le mépris des historiens : « Le 30 août, dernier concert des enfants Mozart. À cette occasion, la fillette âgée de 11 ans et le garçonnet, âgé de 6 ans, exécuteront non seulement des concertos au clavecin et au piano forte, mais le garçonnet jouera également un concerto au violon et accompagnera les symphonies au piano forte, le clavier étant complètement recouvert d’un drap. En outre, il nommera à distance tous les sons, seuls ou en accord, que l’on attaquera au piano forte et sur tout autre instrument imaginable, ou par cloches, verres, etc. »
Au contact du génie naissant de son fils, Léopold avait vite saisi les limites de son propre talent. Il ne pensait plus qu’à une chose : assurer, à défaut de sa gloire, celle de Wolfgang. Tous les moyens lui semblaient bons… Quelques jours plus tard, Mozart est à Bruxelles. Il compose sa première sonate pour clavecin. En compagnie de son père, il a la révélation de la peinture flamande, comme il aura six ans plus tard, lors de son voyage à Milan, celle de la peinture italienne. Le matin, entre deux répétitions, Léopold et son fils passent des heures, silencieux, dans de petites églises gothiques, devant un retable de Roger van der Weyden ou une Pietà de Thierry Bouts. Wolfgang sait-il que sa musique religieuse aura la même spontanéité, la même douceur, la même émotion contenue ? Sait-il que l’air de soprano de sa Grand-Messe en ut mineur évoquera pour toujours ces visages parfaits des vierges flamandes où la douleur, comme la joie, est auréolée de tendresse et s’exprime avec une infinie pudeur ?


Mais Bruxelles n’était qu’une étape assez brève sur ce long voyage. Le 1er décembre, les Mozart arrivèrent à Paris. Wolfgang devait y rencontrer deux personnages importants qui lui furent, chacun à sa façon, fort utiles. Le premier fut Melchior Grimm, alors secrétaire du duc d’Orléans, et qui, au moyen de sa Correspondance littéraire, philosophique et critique tenait deux fois par mois toutes les cours d’Europe au courant de ce qui se passait à Paris. Grimm fit sur Wolfgang des articles extrêmement élogieux : « Les vrais prodiges sont assez rares pour qu’on en parle quand on a l’occasion d’en voir un… Il faut voir cet enfant s’abandonner à l’inspiration de son génie et à une foule d’idées ravissantes… » Mieux : Grimm l’introduisit dans les plus grands salons de la capitale, chez Mme d’Épinay notamment, où se rencontrait tout ce que Paris comprenait de célébrités.

Bien entendu, toute la famille fut reçue à Versailles ; elle fêta même le jour de l’an 1764 au milieu de la cour de Louis XV, et fut invitée au grand couvert du roi. Wolfgang eut sa place à côté de la reine : il lui baisa la main, dit-on, tout au long du repas. L’après-midi, les enfants donnèrent un concert et l’administration de la maison royale remit solennellement au jeune prodige… une tabatière en or. Mais plus importante pour la formation du génie de Wolfgang que toutes ces manifestations mondaines qui le rendaient célèbre mais usaient ses jeunes forces, fut la rencontre du musicien de la chambre du prince de Conti, un certain Johann Schobert. C’était un être fantasque, passionné. Sa musique avait des accents inconnus jusqu’alors. Wolfgang se sentit aussitôt des affinités avec ce qu’il faut bien appeler un romantisme avant la lettre. Si l’un des titres de gloire de Mozart est d’avoir forcé la musique instrumentale et symphonique à parler un langage purement intérieur, il faut en être reconnaissant, en partie, à ce Schobert injustement tombé dans l’oubli.
Léopold, d’ailleurs, laissa toujours son fils choisir ses maîtres, et n’opposa jamais ses goûts personnels aux influences qu’il devait subir au cours de ses pérégrinations. C’est ainsi que si les quatre sonates que Wolfgang fit graver à Paris portent l’empreinte de Schobert, les deux symphonies qu’il écrivit à Londres, où toute la famille se retrouva en mai de la même année, doivent beaucoup à un musicien fort honoré à la cour de George III d’Angleterre : Jean-Chrétien Bach, l’un des nombreux fils de Jean-Sébastien Bach le célèbre « cantor » de Leipzig. Chose paradoxale : Jean-Chrétien représentait à Londres le style italien, dont l’opéra était le genre le plus en faveur. Ce fut le génie de l’enfant Mozart que d’accepter ces influences diverses, au lieu de suivre une seule école ou un seul style : c’est l’un des secrets de la richesse de son œuvre future.


Les enfants se produisirent comme prévu à la cour de George III. Devant le jeune roi émerveillé - il avait 27 ans - Wolfgang joua à vue du Bach et du Haendel, et ses improvisations à l’orgue firent une impression considérable, qui ne se démentit pas lors des concerts qu’il donna ensuite en public. Mais les mois passèrent. Léopold ne voyait pas que ce public se lassait peu à peu, et que la publicité tapageuse qu’il continuait à déployer n’avait plus grand effet. Il s’entêta à rester à Londres, qu’il ne devait quitter qu’en juillet de l’année suivante. Certes, ces quinze mois passés dans la capitale britannique avaient été profitables à Wolfgang : il y avait enrichi ses connaissances et perfectionné son art - dans la mesure où cela était encore possible ! Le retour à Salzbourg s’effectua par le nord de la France et les Flandres. Mais voici qu’à La Haye, un jour de septembre, Nannerl est frappée de congestion pulmonaire : son état semble bientôt si désespéré que ses parents affolés lui font donner l’extrême-onction… Leurs craintes étaient vaines : la fillette se remet. Mais à peine est-elle sur pied que Wolfgang tombe malade à son tour. Une fois de plus, la maison familiale accueille un enfant épuisé que la rançon d’une gloire trop précoce a déjà marqué.
Les quatre années que Mozart va maintenant passer dans sa ville natale, avant le grand périple italien qui l’occupera de la fin de 1769 au printemps 1773, ne seront interrompues que par un séjour à Vienne. Ce sont encore des années d’apprentissage, mais les dernières. Elles vont voir l’enfant prodige se muer en créateur. Certains, à Salzbourg, doutent encore du génie de cet enfant : le prince-archevêque lui-même veut en avoir le cœur net, et lui fait composer sous sa surveillance un oratorio. Wolfgang se débarrasse de sa tâche en une semaine, avec une aisance qui n’autorise plus aucun doute. Il écrit même, en supplément, deux cantates…


Son père souffre cependant de cette existence sédentaire. L’idée de faire rayonner sur l’Europe entière la gloire de Wolfgang ne l’a pas abandonné : pour quitter Salzbourg, il n’attend qu’une occasion. Aussi, lorsqu’on apprend que la cour de Vienne va marier une archiduchesse, la famille Mozart prend-elle le chemin de la capitale autrichienne. Hélas ! quelques jours avant la célébration, dont Wolfgang comptait bien rehausser l’éclat, la jeune fiancée est emportée par la variole. Les Mozart sont à Olmutz, où l’épidémie les frappe à leur tour. Wolfgang et sa sœur sont, durant plusieurs jours, à deux doigts de la mort. Lorsque, rétablis, ils arrivent enfin à Vienne, Wolfgang ¬–¬ à qui les voyages, décidément, ne réussissent pas ¬– n’y trouve qu’un accueil poli, sans enthousiasme. L’empereur lui commande néanmoins un petit opéra, La finta simplice (« La feinte candeur »). Mais aux fatigues de la maladie devaient s’ajouter, pour l’enfant, d’autres épreuves : pour la première fois, il se heurta à la jalousie et aux intrigues. Une cabale – à laquelle on pense que Gluck, l’orgueilleux auteur d’Orphée et Eurydice, ne fut pas étranger – empêcha la représentation de La finta simplice. Wolfgang marqua le coup avec sang-froid. Il ne se découragea pas pour si peu. Qui aurait pu soupçonner, en cet enfant d’apparence si frêle et de santé si chancelante, une énergie à toute épreuve !
Le baron Anton Mesmer, le célèbre magnétiseur, était un ami des Mozart. À son tour, il commanda à Wolfgang un petit opéra ; rien de bien prétentieux, certes ! Et le 1er octobre 1768, il fit donner dans les jardins de son château la première de Bastien et Bastienne. Wolfgang avait eu sa revanche. Mais cela ne lui suffisait pas : il composa une messe à grand orchestre, avec timbales et trompettes, et la dirigea lui-même devant la cour. Il pouvait maintenant rentrer à Salzbourg ; les Viennois avaient vu qui il était : quelqu'un que l’on ne traitait pas comme un enfant. Il venait d’avoir 13 ans…


Ce n’était plus un virtuose qui revenait de Vienne, en ce début de 1769 : c’était un compositeur. Si Mozart avait quelque chose à imposer désormais, ce n’était plus un talent, mais une œuvre. Et où obtenir la consécration définitive, sinon en Italie, la patrie de tous les arts ? Certes, l’Italie, en cette deuxième moitié du XVIIIe siècle, avait déjà perdu ses grands maîtres : Corelli, Vivaldi, Pergolèse, les deux Scarlatti. Elle glissait vers un style brillant et superficiel, sans expression, tout en virtuosité. Son prestige, cependant, n’était pas atteint. Il fallait aller en Italie. À peine rentré à Salzbourg, Léopold prépara ce grand voyage. Wolfgang se mit à étudier l’italien – il parlait déjà couramment le français et presque aussi bien l’anglais. En quelques semaines, il fut capable de lire dans le texte le plus grand poète vivant dont s’enorgueillissait l’Italie, Métastase. Et le 13 décembre, le père et le fils, laissant cette fois les femmes à la maison, appareillèrent.


Ce devaient être quatre années de triomphe, les plus belles, assurément, de la courte vie de Wolfgang. Le soir de Noël, ils arrivèrent à Rovereto. Quand Wolfgang voulut gagner l’orgue de la cathédrale, il fallut que de solides laquais lui fissent un passage à travers la foule en délire, car son nom était familier à tous. Puis ce fut Vérone, où l’évêque fit aux deux Salzbourgeois un chaleureux accueil ; Mantoue, où Wolfgang bondit à l’opéra une demi-heure après son arrivée, tant il était avide de tout connaître de la vie musicale italienne ; quelques jours plus tard, Milan, première étape importante du voyage. Le succès de l’enfant y fut indescriptible. Le gouverneur général de Lombardie, salzbourgeois d’origine, prit son petit compatriote sous sa protection, et organisa mille fêtes en son honneur. Wolfgang donna des concerts et fit entendre quatre de ses œuvres. Il venait de les écrire à la hâte. Leur succès fut tel, qu’on lui commanda un opéra pour la prochaine saison théâtrale, à des conditions exceptionnelles, et son séjour payé.
On se remit en route. Entre Parme et Lodi, Wolfgang écrivit son premier quatuor à cordes : il composait même en voiture… Après Florence - d’où Léopold écrivit à son épouse : « C’est là qu’il faudrait vivre et mourir » - les deux voyageurs arrivèrent à Rome. Un jour, comme ils visitaient le Vatican, on prit Wolfgang pour un jeune prince allemand, et Léopold pour son gouverneur. On les entraîna vers la table des cardinaux. Au cours du repas, le voisin de Wolfgang, l’un des plus grands dignitaires de l’Église, lui demanda cérémonieusement : - N’auriez-vous pas l’obligeance de me confier qui vous êtes ? Wolfgang se présenta. - Ah ! s’exclama, ravi, le cardinal, c’est vous l’enfant prodige dont on m’a tant écrit ! Et il se découvrit.


À la chapelle Sixtine, Wolfgang entendit un Miserere célèbre, qu’il ne fallait « ni copier ni reproduire à aucun prix, sous peine d’excommunication ». Mais, comme il avait envie de l’étudier de plus près, il l’écrivit de mémoire, quelques heures plus tard… Partout, c’était le même accueil enthousiaste de la part des grands, nobles ou religieux. Partout, Wolfgang déployait un talent sans égal, imposait un art si parfait que l’émerveillement des foules inquiétait les admirateurs eux-mêmes : quand il joua au Conservatorio della Pietà, à Naples, on lui fit ôter la bague qu’il portait à la main gauche, car on craignait qu’elle ne possédât un pouvoir magique… Un soir, chez l’ambassadeur d’Angleterre, sir William Hamilton, la présence de Wolfgang troubla à ce point lady Hamilton - pianiste remarquable - qu’elle joua gauchement, et en fut tout honteuse…
Entre deux concerts, entre deux réceptions, Léopold emmenait son fils à Pompéi, à Herculanum, sur les pentes du Vésuve - moins, hélas ! pour lui ménager les quelques heures de détente dont il aurait eu tant besoin, que pour parfaire son éducation et lui enseigner l’histoire ancienne. Mieux valait encore cela, que des nuits de veille passée sur des livres. De retour à Rome, Wolfgang y fut solennellement reçu par le pape Clément XIV, qui le fit chevalier de l’Éperon d’or. Mais Mozart, qui n’avait d’orgueil que pour ce qui touchait directement à son art, ne fera aucun cas, plus tard, de ce titre de noblesse - au grand désespoir de son père, pour qui ces choses-là comptaient. L’enfant, dans son for intérieur, méprisait la gloire. Mais elle était, héla ! le plus sûr garant d’avoir des commandes, c’est-à-dire de créer. Cela seul l’intéressait.


À Bologne, où il restera trois mois, Wolfgang reçut le livret de l’opéra commandé par Milan : Mithridate, d’après la tragédie de Racine. Il se mit aussitôt au travail - ce qui ne l’empêcha pas de composer d’autres œuvres, dont un très beau Miserere. Il y avait à Bologne un éminent musicien, le père Martini, qui prit Wolfgang en affection. Et bien qu’il fût loin d’avoir l’âge requis, le père proposa à l’Académie philharmonique de la ville la candidature de l’enfant. L’épreuve eut lieu le 9 octobre. Wolfgang fut enfermé à clef dans une pièce. D’ordinaire, les postulants venaient à bout de leur travail en trois heures. Wolfgang acheva le sien en une demi-heure. Et il fut élu à l’unanimité. Il n’avait pas encore 15 ans.
Quelques jours plus tard, il était de nouveau à Milan, et préparait la représentation de Mithridate. Comme cela devait lui arriver souvent, il acheva l’œuvre au dernier moment, composant un air dans les coulisses pendant que les chanteurs répétaient le morceau précédent… La « première » eut lieu le 26 décembre, et fut un triomphe. Il était lui-même au pupitre, et les bravos fusaient de partout à la fin de chaque morceau : « Viva il maestrino ! Viva il maestrino ! ». Wolfgang donna d’affilée vingt représentations de Mithridate, devant des salles combles secouées par un enthousiasme délirant. Pendant ce temps, l’Académie philharmonique de Vérone l’avait élu comme membre, sans avoir jugé nécessaire de lui faire subir la traditionnelle épreuve. Bien entendu, Milan lui commanda un autre opéra et en offrit, à l’avance, un meilleur prix que de Mithridate.


Après un passage à Venise, où l’enfant s’abandonna aux joies du carnaval et se vit commander un oratorio, les deux voyageurs rentrèrent pour quelques semaines à Salzbourg - non pour que Wolfgang s’y reposât, mais pour qu’il pût écrire en paix ses commandes italiennes. Un être nouveau s’éveillait cependant en lui. Nannerl avait une charmante amie, à laquelle il commença à s’intéresser. Cette première amourette n’aura pas de suite : il fallut repartir pour Milan, où attendait le livret d’une « sérénade nuptiale » à mettre en musique au plus vite. « Au-dessus de nous, il y a un violoniste, écrivit Wolfgang à sa sœur, de Milan ; en dessous, un autre ; dans la chambre à côté, un professeur de chant fait travailler ses élèves ; dans la dernière pièce, c’est un hautboïste qui exerce son talent. C’est gai de composer dans ces conditions ! Ça vous inspire !… »
Et pourtant, Wolfgang était inspiré, et travaillait au point d’en avoir mal aux doigts, si l’on en croit encore une lettre à Nannerl. C’est qu’on allait créer Ruggiero, le dernier opéra d’un maître chevronné, le vieux Johann Hasse. La « première » eut lieu le 16 octobre. Le lendemain, la sérénade de Wolfgang faisait disparaître jusqu’au souvenir de Ruggiero… Et Wolfgang continua d’écrire : symphonies, concertos, divertissements. Depuis les petits menuets de 1762, cela faisait plus de cent compositions, cent quatorze exactement, lorsque, de retour à Salzbourg à la fin de 1771, il tomba, une fois de plus, gravement malade. Mais à peine nos deux voyageurs eurent-ils regagné la maison familiale, qu’un événement d’importance survint dans la petite capitale : le prince-archevêque Sigismond von Schrattenbach mourut. L’élection, quelques semaines plus tard, à la tête de l’État salzbourgeois, du comte Hiéronymus Colloredo, devait apporter bien des changements.


Certes, sous Sigismond, Salzbourg n’était pas une ville follement gaie. Les Mozart, en tout cas, s’y ennuyaient : ils détestaient l’esprit bigot de la bourgeoisie dans laquelle ils évoluaient, et qui n’avait d’égale que l’hypocrisie qui régnait à la cour. Colloredo, homme d’esprit moderne, assouplit le pouvoir clérical. Fut-ce précisément pour cela que les Salzbourgeois le détestèrent ? Léopold avait eu maintes occasions de s’indigner, quand Sigismond refusait de lui payer ses appointements de vice maître de chapelle, tandis qu’il courait l’Europe avec ses enfants. Ses relations avec le nouvel archevêque allaient être encore plus délicates. Colloredo se montra d’emblée très distant avec les Mozart. Il refusa à Léopold la place de premier maître de chapelle, alors vacante, et lui préféra un étranger. Quant à Wolfgang, il le titularisa maître de concert, mais au dérisoire traitement de 150 florins par an. Il ne se priva pourtant point de lui commander quantité de messes, de chœurs, de pièces instrumentales, pour toutes les circonstances de la vie de la cour, à commencer par un opéra, Le Songe de Scipion, pour la solennelle cérémonie de sa propre consécration.
Wolfgang a maintenant 16 ans. Six années de calme s’ouvrent devant lui ; il les passera entre son père, sa mère et sa sœur Nannerl - la grande Nannerl, qui est devenue professeur de piano-forte. Six années de vie familiale, durant lesquelles sa santé, miraculeusement, restera bonne, et seulement interrompues par quelques semaines passées à Vienne et à Munich et, dès cette même année 1772, par un troisième voyage à Milan, afin d’y faire jouer le nouvel opéra commandé la saison précédente, Lucio Silla. Colloredo n’osa pas s’opposer à ce départ : Wolfgang avait signé un contrat. Comme d’habitude, le jeune homme écrivit Lucio Silla au dernier moment, mais, chose étonnante, et qui ne se reproduisit pas souvent, tout fut prêt pour la répétition générale. La première représentation fut prévue pour le lendemain de Noël. Hélas ! ce jour-là commença très mal. L’archiduc Ferdinand arriva avec trois heures de retard. Le primo tenore fut pris d’un malaise et, en désespoir de cause, on confia son rôle à un chanteur d’église qui le savait à peu près, mais qui n’était jamais monté sur scène. Wolfgang était désespéré et s’attendait à un échec : ce chanteur était ridicule. « On eût dit qu’il s’arrêtait constamment à gifler la prima donna… », raconta plus tard Léopold. Mais la musique était si belle qu’elle enthousiasma la salle, plus encore que, l’an passé, Mithridate. On donna vingt représentations de Lucio Silla, toutes aussi triomphales les unes que les autres. Il n’y eut cependant pas cette fois, on ne sait pourquoi, de nouvelle commande.


Wolfgang quitta l’Italie, pour n’y plus jamais retourner. Est-ce l’âge ? Est-ce la lecture des œuvres de Goethe, de Werther en particulier, dont on commence à parler un peu partout ? Ou le souvenir de l’ardente musique de Schobert, naguère entendue à Paris ? Une inquiétude s’empare de l’adolescent, et telle symphonie écrite à Salzbourg en cette année 1773 a des accents douloureux, pathétiques, annonciateurs des grandes œuvres tragiques que, faute d’un autre mot, on est bien obligé d’appeler la maturité de cet éternel enfant. Car si son art évolue, Wolfgang, lui, ne vieillit pas, ou si peu ! Il a toujours le fin visage de ses plus jeunes années, et sa grande chevelure blonde et bouclée qu’il recouvre, les jours de fête, d’une perruque blanche. Comme il est bien portant, son teint est clair. Ses manières sont gracieuses, son élégance assez raffinée. Il sait être spirituel dans la conversation, enjoué jusqu’à la bouffonnerie avec ses amis, et galant - un peu trop - avec les dames. Tel sera, treize ans plus tard, Chérubin, le petit page des Noces de Figaro…
Mais ce bel adolescent est demeuré instable, irritable, comme si quelque tourment profond de l’âme, ou quelque secrète blessure, se cachait derrière cette apparence de frivolité. Quand il a bien bu, bien plaisanté, raconté force sottises et grivoiseries - il ne s’en prive pas - il s’indigne brusquement et n’est plus que révolte. Tout en lui est contradiction. Il affecte de mépriser la nature, et on le surprend en train de composer dans le jardin. Par instants, il ne semble vivre que pour son art, et travaille avec fièvre, écrivant du premier jet, sans rature, une symphonie entière ou un concerto. Un autre jour, rien ne pourra l’arracher à une partie de cartes, si ce n’est le frôlement d’un jupon… Léopold, en père plein de sagesse, s’effrayait un peu du charme de son fils, qu’on lui disait irrésistible, et de son art d’attraper au vol tout ce qui, dame ou demoiselle, passait un peu trop près de lui. Il le sermonnait délicatement, avec noblesse, avec beaucoup d’emphase aussi, comme un père de théâtre.


Il profitait d’ailleurs de quelque courte absence pour écrire à Wolfgang, plutôt que d’aborder avec lui, de vive voix, un tel sujet : « Je ne veux pas entamer le chapitre des femmes, mais seulement te prévenir qu’il faut considérer la nature comme une ennemie, et que celui qui ne sait pas résister à ses tentations s’enfonce dans un labyrinthe où il ne trouve que la douleur et la mort… » Il lui pardonne cependant toutes ses fredaines, « car, ajoute-t-il, je sais que tu m’aimes non seulement comme ton père, mais comme plus intime et plus sûr ami ». Wolfgang n’était d’ailleurs pas un grand passionné - c’était peut-être là le danger. Amoureux, il l’était follement - quelques jours, quelques semaines au plus. Il accablait alors Nannerl de ses confidences, répondait aux faveurs des dames par un quatuor ou une sérénade, écrivait à chacune qu’aucune autre ne la valait - et laissait tomber un rendez-vous pour une partie de quilles…

 

mozart

 

De passion, on ne lui en connaissait alors qu’une, hormis, bien sûr, la musique : les bals masqués. Il s’en donnait beaucoup à Salzbourg, chez les nobles et les riches bourgeois, et Wolfgang, régulièrement invité, n’en aurait manqué un pour rien au monde. Chaque bal était naturellement l’occasion de nouer une nouvelle amourette. Mais il y avait peut-être autre chose. La façon dont le jeune homme recherchait l’atmosphère surexcitée des fêtes, et dont il aimait s’abandonner aux divertissements faciles, ne laissait pas d’inquiéter son vertueux père. À ces bals en effet, Wolfgang s’amusait avec déraison, comme ces mélancoliques qui brûlent en flammes fugitives un amour de la vie trop démesuré pour leur corps malade. En fait, c’est moins à un Chérubin naïf que doit faire penser le Mozart de Salzbourg, cynique et fantasque, qu’à Fantasio, ce pur enfant du siècle romantique imaginé plus de cinquante ans plus tard par Alfred de Musset. Et si Wolfgang ne mêle pas encore le tragique au bouffon, comme il le fera dans son chef-d’œuvre, Don Giovanni, il n’est cependant pas une seule de ses gracieuses sérénades, un de ses plus frivoles divertissements, qui ne porte la trace - ô combien pudique ! - d’une intime détresse.


Cette musique, on n’eut longtemps d’oreille que pour son apparence brillante, légère et délicieusement superficielle. Et Dieu sait s’il en écrivit au cours de ces six années salzbourgeoises : une quarantaine de sérénades et de divertissements, et au moins vingt petites symphonies, sans compter trios, quatuors, sonates et mélodies. Ces six années, Wolfgang les partagea donc entre des plaisirs pas toujours innocents, et l’affection des siens. Ce devait être d’ailleurs les dernières que les Mozart passaient ensemble. L’entente était parfaite. Les parents avaient l’un pour l’autre un amour et une estime que rien ne vint jamais assombrir. Quant aux deux enfants, ils s’adoraient. Il y avait entre deux, depuis leur plus jeune âge, une totale complicité, faite de mots magiques et de plaisanteries comprises d’eux seuls. À chaque voyage, Wolfgang écrivait à sa « sœur canaille », comme il appelait Nannerl, des lettres pleines de fantaisie et de mystérieuses allusions, car elle était la confidente de ses exploits amoureux. Hélas ! ils eurent plus tard tout le loisir, quand ils se furent brouillés, de regretter les chaudes soirées passées dans le grand salon de la Getreidegasse, où Nannerl et sa mère cousaient, tandis que les deux hommes remuaient dans leurs têtes quelque nouveau projet de voyage.


L’occasion de quitter un peu Salzbourg leur fut d’ailleurs donnée par l’archevêque lui-même : partant aux eaux, un jour de juillet 1773, il donna congé à ses musiciens. Léopold et Wolfgang en profitèrent pour aller faire un tour à Vienne. Le père, toujours à la recherche d’une situation plus lucrative, apprit que le maître de chapelle de la cour d’Autriche venait de mourir, et fit mille grâces pour obtenir son poste. Mais l’impératrice Marie-Thérèse le reçut avec tiédeur - il ne sut jamais pourquoi - et lui préféra un Italien. Wolfgang, lui, se jeta aussitôt dans la bataille que se livraient les farouches partisans de l’antique tradition italienne, et les modernes, dont le chef de file était Gluck lui-même. Un opéra de ce dernier, Pâris et Hélène, monté selon des conceptions hardies, impressionna Wolfgang, toujours prêt à aller de l’avant en matière musicale. En quelques jours, il écrivit six quatuors fortement marqués par le nouveau style viennois, et une grand-messe que son père eut l’honneur de diriger, le 7 août, devant la cour impériale.
À l’automne de l’année suivante, l’électeur de Bavière, Maximilien III, commanda un opéra pour le prochain carnaval de Munich. Quand arriva l’échéance, Colloredo ne put refuser d’accorder le congé nécessaire, car Maximilien en personne était intervenu en faveur de son protégé. C’était d’ailleurs un homme de goût, qui jouait honorablement de la viole de gambe, et qui avait su s’entourer des meilleurs talents. Wolfgang fut accueilli à Munich avec toutes les marques du respect et de l’affection. Son œuvre - une simple bouffonnerie assez conventionnelle : La finta giardiniera, (« La jardinière par amour ») - remporta, comme il fallait s’y attendre, un triomphe. « Mon opéra a si bien marché, écrivit-il le lendemain à sa mère, qu’il m’est impossible de te décrire tous les rappels. La salle était comble à craquer, si bien que l’on refusa du monde. Chaque air était suivi d’un tonnerre d’applaudissements , entrecoupés de cris. À l’entracte, je suis allé baiser les mains de Leurs Altesses… »


Dès que leur parvinrent des échos de ce succès, des amis accoururent de Salzbourg pour assister aux représentations suivantes. L’archevêque lui-même, sollicité de toutes parts, ne put se dérober au devoir d’aller à Munich pour y recevoir - ô ironie ! - les félicitations de Maximilien… Son embarras fut d’autant plus grand que devant le succès de l’ouvrage, il se voyait dans l’obligation de prolonger le congé de ses deux musiciens. Par-dessus le marché, il apprit que Léopold intriguait pour faire entrer son fils au service de Maximilien, comme il avait tenté, mais en vain, quelques mois plus tôt, de le faire engager à la cour de Vienne. Colloredo, déjà mal disposé, en conçut un violent dépit, et jura bien que les Mozart s’en repentiraient.
En attendant, nos deux musiciens revinrent à Salzbourg. Et Wolfgang continua de composer des sérénades, des divertissements, des nocturnes, et toutes sortes de pièces de circonstance pour les bals, les réunions, les mariages des uns et des autres. Les cérémonies abondaient en effet à la cour de l’archevêque, et le métier de Wolfgang était de faire de la musique pour tous les défilés, cortèges et processions qui allaient, de palais en palais, à travers les rues de la petite capitale. Il excellait d’ailleurs dans ces compositions de circonstance, et savait aussi adroitement marier trompettes, flûtes et tambours, que tourner un air galant pour une jolie femme, ou faire chanter les violons, la nuit, sur quelque terrasse, tandis que l’on dansait dans les allées du jardin, entre les laquais impassibles armés d’immenses candélabres.


Rien n’y faisait cependant : ni Wolfgang ni Léopold ne se plaisaient à Salzbourg. Ils avaient en tête un projet de grand voyage qui devait les conduire à travers toute l’Europe. Un jour de juin 1777, Léopold demanda de nouveau à Colloredo un congé sans traitement. Cette fois, refus catégorique, accompagné d’aigres remontrances… Léopold fut atterré. Wolfgang, lui, ne désarma pas et, à la stupéfaction de tous, il adressa à l’archevêque sa démission. Il l’agrémenta même d’un impertinent petit sermon, affirmant que « plus les enfants ont reçu de dons de Dieu, plus ils sont tenus de les utiliser pour améliorer leur situation et celle de leurs parents, et de veiller à leurs propres progrès. L’Évangile, d’ailleurs, ajouta-t-il, nous enseigne de faire valoir nos talents… » L’archevêque reçut cela comme une injure. Il écrivit alors en marge de la lettre ces mots méprisants : « Permission est donnée au père et au fils d’aller chercher fortune ailleurs ». Il acceptait donc la démission de Wolfgang mais, par la même occasion, il renvoyait Léopold. Mais il se reprit, et finalement donna l’ordre à ce dernier de rester à son poste. Wolfgang avait donc décidé de partir. Léopold était effondré à l’idée de le voir voyager seul. « Ce n’est qu’un enfant, ne cessait-il de répéter en se prenant la tête à deux mains. Il est incapable de se débrouiller tout seul… Je sais ce qui va se passer : il s’amusera partout, il ira danser, il courra les filles, il perdra tout son temps comme cela. Et les lettres de recommandations, qui les portera ? Qui ira faire les visites nécessaires ?… » Mais pendant que son père se lamentait ainsi, Wolfgang trouva la solution : sa mère l’accompagnerait. Léopold se réserva seulement le droit de diriger quotidiennement le voyage, par correspondance… Il ne perdit d’ailleurs pas de temps. Il emprunta de l’argent, s’endettant même dangereusement, sans que Wolfgang n’en sût rien. Puis il procura une élégante berline, acheta des malles neuves et un vestiaire complet pour les deux voyageurs ; sans oublier un magnifique clavecin.


Un jour, enfin, tout fut prêt pour le départ et quand, à l’aube de ce 22 septembre 1777, la voiture se mit en route, Anne-Marie Mozart, regardant par la portière, vit à travers ses larmes son mari, sa fille et sa maison. Elle ne devait jamais plus les revoir. À peine arrivé à Munich, première étape de ce nouveau périple, Wolfgang, en garçon qui voulait paraître plus raisonnable qu’il n’était, mit un point d’honneur à exécuter à la lettre les consignes paternelles. Il rendit visite aux grands personnages de la ville, écouta leurs conseils, et demanda audience au prince-électeur Maximilien, qui le connaissait depuis treize ans déjà, et sur la bienveillance duquel il comptait pour trouver enfin une situation à sa mesure. Ce ne fut pas aussi facile qu’il l’escomptait. Tout d’abord, les interventions faites en sa faveur auprès du prince n’aboutirent pas : Maximilien, bien que convaincu du génie de Wolfgang, le jugeait trop jeune pour l’attacher à sa cour. Et quand Wolfgang réussit enfin à le voir, l’entretien fut des plus décevants. Une audience officielle ne lui ayant pas été accordée, il fallut que Wolfgang attendît le prince, un matin, dans une petite pièce que Maximilien devait traverser pour se rendre à la messe. Quand il l’aperçut, il s’avança avec respect : - Votre Altesse permet-elle que je lui présente mes devoirs, et lui offre bien humblement mes services ? Maximilien questionna le jeune homme, s’étonna de ce qu’il eût rompu définitivement avec Salzbourg, et regretta qu’il n’y eût aucun poste vacant à Munich. Ce fut tout. Devant l’insistance de Wolfgang, il interrompit brusquement la conversation. - C’est très regrettable, répéta-t-il. Et il s’éloigna. Wolfgang salua, et se retira.


De Munich, Anne-Marie et son fils gagnèrent alors Augsbourg, le berceau de la famille Mozart. Ils descendirent chez le frère de Léopold, Aloïs, qui était maître relieur. Comme partout, Wolfgang donna des concerts publics et privés. Mais Augsbourg était une ville triste, et il l’aurait allègrement quittée au plus vite, si la fille d’Aloïs Mozart, Marianne-Thékla, n’avait retenu son attention. « L’aimable cousinette », comme il l’appelait, était petite, rondelette, un peu vulgaire. Mais Wolfgang fut séduit par son espièglerie. Il faut dire aussi qu’elle était loin d’être farouche… Wolfgang devait conserver d’elle un souvenir plein d’affection et, longtemps après leur séparation, il lui écrivait encore de ces lettres taquines et assez gaillardes dont il avait le secret. Ils ne s’étaient pourtant connus que quinze jours. Ayant quitté Augsbourg, Wolfgang et sa mère arrivèrent à Mannheim, la brillante capitale du Palatinat, par un triste jour d’automne. Quatorze ans plus tôt, l’enfant prodige y avait apporté le miracle de son génie naissant. En ce mois d’octobre 1777, l’accueil fut tout aussi enthousiaste. Les milieux musicaux reçurent le visiteur à bras ouverts, et Cannabich, chef renommé du plus bel orchestre d’Europe - et bon vivant s’il en fut ! - s’employa à lui rendre son séjour le plus agréable possible. Il eut aussi le malheur de lui présenter sa fille Rosa ! Il y eut, sinon des serments, tout au moins des baisers échangés dans le dos du père, et quelques sonates dédiées aux beaux yeux de la demoiselle.


Mais un jour, à Salzbourg, Léopold reçut, stupéfait, la lettre suivante : « Moi, Jean, Chrysostome, Amédée, Wolfgang, Sigismond Mozart, je confesse le péché que j’ai commis avant-hier, et plusieurs autres fois auparavant, je ne suis rentré qu’à minuit et, depuis dix heures du soir, dans la maison de Cannabich, en compagnie de lui, de sa femme et de sa fille, ainsi que de quelques amis, je me suis livré au divertissement frivole, sinon criminel, de faire des vers généralement grivois… J’avoue d’ailleurs que je me suis énormément amusé, et que je me repends de tous mes péchés du fond du cœur, avec l’espoir d’avoir souvent à m’en repentir, et la résolution de persévérer dans cette déplorable façon de vivre. Donc, je demande au Ciel une dispense pour la continuer et, si je peux l’obtenir, ce sera le même prix… » La plaisanterie, certes, était d’un goût douteux. Pourtant Léopold, sur le moment, n’en tint pas rigueur à son diable de fils. Bientôt, les occasions de se fâcher pour de bon n’allaient pas lui manquer…


La première fois, ce fut lorsque, croyant Wolfgang déjà en route pour Paris, il reçut une nouvelle lettre l’informant que son fils avait renoncé à ce voyage, parce qu’il préférait rester plusieurs mois encore à Mannheim. Tous les efforts de Wolfgang pour trouver une situation avaient pourtant échoué. Les ressources des deux voyageurs s’épuisaient de plus en plus vite. Les leçons de musique étaient le plus souvent gratuites : comment Wolfgang aurait-il osé faire payer ses délicieuses élèves ? Quant aux œuvres qu’il composait, il les offrait en hommage à quelque belle cantatrice, à l’épouse d’un musicien, à la fille d’un comte. Les commandes, elles, étaient rarissimes. Cannabich, heureusement, pourvoyait à l’essentiel. Il n’empêche que ce séjour pesait lourdement sur le budget de Léopold, dont l’inquiétude augmenta quand il lut, en post-scriptum à la lettre de son fils, quelques mots d’Anne-Marie : « Cher époux, écrivait-elle, les lignes qui précèdent t’auront averti que lorsque Wolfgang fait une nouvelle connaissance, il donnerait aussitôt sa vie pour elle. Il est vrai, elle chante incomparablement et, de l’entendre, Wolfgang oublie complètement ses propres intérêts… Je t’écris cela en grand secret, pendant qu’il est à table. Je ne voudrais pas qu’il me surprenne… »


Voilà donc pourquoi Wolfgang ne voulait pas quitter Mannheim ! Cette fois, Léopold entra en fureur. Nannerl, à Salzbourg, s’usait à donner des leçons de piano, lui-même se trouvait maintenant écrasé de dettes, pour que cet inconscient perde sont temps, son talent, le peu d’argent qu’il lui restait, à cause d’une fillette… « Mais c’est qu’il serait bien capable de l’épouser :… » La responsabilité de cette situation incombait, en fait, à Cannabich. Un jour que Wolfgang eut besoin de faire copier une partition, son ami le mena chez un pauvre musicien, souffleur à l’Opéra et chanteur de petits rôles, qui vivait avec un salaire de misère, dans une maison mal tenue, auprès d’une femme autoritaire et quatre jeunes filles amaigries par les privations. Il s’appelait Fridolin Weber. Quand Wolfgang pénétra dans le pauvre intérieur, Josepha, l’aînée, faisait la vaisselle. Aloysa, qui avait quinze ans, exerçait sa voix, car elle chantait à l’Opéra. Constance jouait avec la dernière-née, Sophie. Josepha prépara le café, et lorsque Aloysa apporta les tasses aux visiteurs, le regard que Wolfgang posa sur elle la troubla, au point qu’elle faillit tout renverser.
- J’ai eu grand plaisir, Mademoiselle, à vous entendre chanter au théâtre… Comme elle murmurait avec modestie qu’elle n’avait qu’un tout petit rôle, Wolfgang répliqua : - Ce n’est pas la longueur d’un rôle qui compte, c’est la façon de le chanter. Voudriez-vous avoir la bonté de chanter pour moi ? Wolfgang la conduisit par la main jusqu’au clavecin. - Que voulez-vous que je chante ? lui demanda-t-elle à travers ses longs cils. - Je ne sais pas, balbutia Wolfgang, tout ému ; vous, que voulez-vous chanter ? Elle hésita, puis avoua en rougissant : - J’ai appris un de vos airs… C’était un passage très difficile de son opéra Lucio Silla. Aloysa le chanta d’une voix étonnamment claire, avec éclat et souplesse à la fois, dans un style d’une rare fraîcheur. Wolfgang n’en croyait pas ses oreilles. Lui qui avait côtoyé les plus grandes cantatrices d’Europe, il avait enfin trouvé en cette fillette la voix dont il rêvait pour sa musique… - Hein ! quelle jolie voix ?… lui dit Cannabich en sortant. - Si ce n’était que la voix ! répondit rêveusement Wolfgang.


Puis, brusquement, il prit ses jambes à son cou, et courut à l’Hôtel de la Cour Palatine où il habitait avec sa mère. Il entra en coup de vent et se précipita aux pieds d’Anne-Marie, qui était en train d’écrire à Léopold : - Maman, maman ! répétait-il en lui embrassant les mains, maman chérie ! - Mais qu’est ce que tu as ? lui dit-elle. Y a-t-il quelque chose de nouveau ? Wolfgang se releva. Il était soudain devenu tout triste. Il ôta son manteau et le jeta sur le lit. - Eh bien ! réponds-moi ! lui dit sa mère. Mais enfin, qu’y a-t-il ? - Oh rien ! dit Wolfgang. On me demande six trios pour des concerts, et une symphonie. « Je vais chez Wendling, ajouta-t-il distraitement. Je dois y rencontrer des gens importants ».
Il s’habilla comme s’il allait à un gala. À peine eut-il franchi la porte, qu’Anne-Marie l’entendit qui chantait en descendant l’escalier. Confiante, elle ne se douta pas qu’il allait essayer de revoir la jeune fille. Elle reprit sa plume et continua sa lettre : « Wolfgang est allé ce soir chez Wendling… ». Dès lors, plus rien n’exista pour lui, qu’Aloysa Weber. Les pourparlers avec la cour pour y obtenir un poste de chambellan avaient beau ne pas aboutir, Wolfgang ne s’en inquiétait pas. Qu’il fût fou d’amour pour Aloysa, et que cette fois ce ne fût pas un jeu, il ne pouvait en douter. Lui, d’habitude si frivole lorsqu’il ne pensait qu’à ses plaisirs, voilà qu’une fillette de quinze ans l’intimidait, le troublait, au point qu’il n’osait aller la voir trop souvent. Mieux encore : moins il la voyait, plus il l’aimait… Mais il souffrait de voir cette jeune fille à la voix miraculeuse condamnée, par sa condition, à une carrière de dernier ordre.
Un jour, il reçut une invitation de la princesse d’Orange, qui habitait non loin de Mannheim. Comme Wolfgang faisait copier à Fridolin Weber les airs qu’il devait emporter, il lui suggéra qu’Aloysa pourrait peut-être l’accompagner, et chanter devant la princesse. C’était une chance à courir. Et Wolfgang fut fou de joie quand Weber accepta. Il passa avec Aloysa une semaine délicieuse. Aux petits soins pour elle durant le voyage, il lui tenait la main pour l’aider à marcher dans la neige (on était en décembre). Chez la princesse, il saisit toutes les occasions de mettre en valeur le talent de la jeune fille. Aloysa croyait rêver. Quand, dans les somptueux salons du château de Kirchelm-Poland, lustres et colonnes tremblaient sous les applaudissements, elle prenait les mains de Wolfgang, resté discrètement à l’écart derrière le clavecin, et le remerciait d’un simple regard de ses grands yeux noirs, émerveillés jusqu’aux larmes.


De retour à Mannheim, Wolfgang composa pour elle des airs passionnés, la faisant accompagner par les meilleurs orchestres , la présentant de salon en salon. Et son amour grandissait encore de voir les progrès étonnants qui semblaient promettre la jeune cantatrice à la plus brillante carrière. Ce fut alors qu’il conçut un projet fantastique : partir pour l’Italie avec Fridolin Weber et ses deux filles aînées, et lancer Aloysa comme prima donna sur les plus grandes scènes de la péninsule. M. Weber servirait d’impresario, et Thérésa de gouvernante. Wolfgang n’aurait qu’à écrire quelques opéras pour faire valoir le talent d’Aloysa. Il se portait d’ores et déjà garant de son succès. Peu lui importait Paris maintenant : les grandes cantatrices étaient consacrées en Italie. Lui qui, quelques semaines auparavant, s’était mis en tête de rénover l’opéra allemand, de faire table rase des recettes musicales de Milan, de Bologne et de Venise, et d’imposer un style lyrique authentiquement germanique, voilà qu’il ne jurait plus que par l’opéra italien… Il poussa l’inconscience jusqu’à tout expliquer à son père, et lui demandant de faire l’impossible pour l’aider…
La réponse ne se fit pas attendre. Cette fois, Léopold se fâcha vraiment. « Veux-tu donc, malheureux enfant, lui écrivit-il, pour un jupon que tu as rencontré sur ta route, mourir sur la paille, parqué dans une mansarde avec un troupeau d’enfants affamés ?… » Et la lettre se terminait par l’ordre impératif de prendre immédiatement le chemin de Paris : « Pour le monde entier, c’est à Paris que s’établissent la réputation et la gloire d’un homme de grand talent. Là, la noblesse a de la considération et du respect pour le génie. En route pour Paris, et vivement ! Fais-toi ta place au sein de l’élite. Sois César, ou rien… »
Wolfgang se soumit. Mais le coup fut si rude, qu’il en tomba malade, et dut d’aliter deux jours. « J’ingurgite des drogues antispasmodiques, écrivit-il à son père, de la poudre noire et de la tisane de bois de sureau, pour me faire transpirer, parce que j’ai mal à la tête, à la gorge, aux yeux, aux oreilles, partout. Je ne peux vous écrire davantage, tant ma tête me fait souffrir… Pensez de moi tout ce que vous voudrez, excepté du mal. Je sais que beaucoup de gens croient qu’il est impossible d’aimer une pauvre fille pour le bon motif. Mais je suis un Mozart, c’est-à-dire un jeune homme d’honneur, et je vous prie de me pardonner si je vous ai écrit avec une ardeur excessive… » Wolfgang alla prendre congé des Weber par un triste soir de mars 1788. Quand il arriva chez eux, la maîtresse de maison lui ôta son manteau trempé, pendant que la petite Sophie allait chercher Aloysa. Celle-ci avait les yeux remplis de larmes. Wolfgang prit ses mains dans les siennes, et lui demanda de chanter encore pour lui. Il voulut l’accompagner, mais leurs voix se brisèrent. Alors il serra la jeune fille dans ses bras et, pour la première fois, ils s’embrassèrent.


- Aloysa, lui dit-il, je vous aime tant ! Vous m’attendrez, dites-moi que vous m’attendrez !… Je vous épouserai, vous chanterez pour moi… Elle sortit de sa robe une petite bourse de soie. - Je l’ai brodée pour vous, pour que vous non plus vous ne m’oubliiez pas, murmura-t-elle. Wolfgang étreignit à nouveau la jeune fille. - Je vous aime, Aloysa, et je vous serai fidèle…Quand Wolfgang et sa mère arrivèrent à Paris, il leur restait si peu d’argent qu’ils louèrent une mansarde, à l’hôtel des Quatre Fils Aymon, rue du Gros-Chenêt, près du boulevard Poissonnière. Le prix qu’ils durent payer était exorbitant pour ce misérable logis. De plus, la nourriture qu’on leur servait était infecte. Les deux pièces dont ils disposaient étaient sombres. À peine Anne-Marie pouvait-elle y tricoter. Elles étaient humides. La porte d’entrée était si étroite, qu’il fut impossible d’y faire passer le clavecin. Wolfgang fut donc condamné à travailler au dehors, chez les autres. Pendant quelque temps, Anne-Marie Mozart essaya de donner le change à son époux : elle ne voulait pas accroître ses soucis, lui qui avait fondé tant d’espoirs sur ce voyage à Paris. Deux mois durant, elle mena une existence triste, ne sortant pas, voyant à peine Wolfgang, qui était invité et donnait des concerts à droite et à gauche. Elle écrivait pourtant à Léopold des lettres pleines de gaîté, et lui faisait croire qu’elle s’amusait beaucoup dans cette immense ville qu’elle disait découvrir avec émerveillement.


L’une des premières visites de Wolfgang avait été pour son ancien ami Melchior Grimm, qui l’avait tant aidé quinze ans auparavant, lors de sa première venue à Paris. Mais le secrétaire du prince de Conti était devenu un puissant personnage. Baron, membre du Conseil d’État de Russie, il arborait toutes sortes de distinctions, et avait beaucoup d’influence. Il vivait maintenant avec Mme d’Épinay, dans le bel hôtel que celle-ci possédait Chaussée-d’Antin. Mais Grimm, hélas !, n’accueillit pas Wolfgang avec autant d’enthousiasme que lorsque ce dernier n’était qu’un enfant prodige. Paris, comme Vienne, se trouvait être le champ de la querelle qui opposait les « anciens », fervents de musique italienne, et les « modernes », partisans de Gluck. Wolfgang, séduit à la fois par les beautés propres à chacune des deux tendances, et qui avait tour à tour rêvé de réformer le théâtre lyrique allemand et de s’abandonner à l’ivresse d’écrire des opéras italiens, avait finalement résolu de poursuivre son chemin sans s’encombrer de théorie, sans s’inféoder à aucune école. Il entendait rester au-dessus de la mêlée. Or Grimm était un défenseur fanatique de la tradition italienne. Dès qu’il comprit qu’il ne trouverait pas en Wolfgang le partisan sur lequel compter pour pourfendre ces révolutionnaires de gluckistes, il se montra moins prévenant à son égard. Quant aux autres personnages importants que Léopold avait recommandés à son fils d’aller voir - il lui avait donné une liste de cinquante-trois adresses - bien peu se souvinrent du merveilleux enfant qui, jadis, les avait étonnés par sa science, son goût et sa sensibilité. Ce n’était plus pour eux qu’un musicien parmi tant d’autres, un peu ridicule avec son air de chien battu dans ces salons où l’on s’amusait tant.


Wolfgang, en effet, n’avait plus rien pour plaire. La séparation d’avec Aloysa l’avait rendu inquiet et taciturne. Il promenait partout un visage triste et fermé. Il écrivait à sa bien-aimée des lettres soucieuses, auxquelles elle ne semblait pas pressée de répondre. Quand à sa correspondance avec Nannerl, toute fantaisie en avait disparu. Il écrivait aussi, bien sûr, à son père, mais c’était pour se plaindre sans cesse de Paris, de la saleté des rues, de la cherté des transports, du libertinage des habitants. Il traversa de graves crises dépressives : « Il me semble, écrivit-il un jour, que je vis sans rime ni raison. Indifférent à tout, je ne prends plaisir à rien… » Et pour la considération qu’on avait à l’égard de son talent, mieux valait n’en point parler : « Les gens me font des politesses, et c’est tout. On me commande pour tel ou tel jour, je fais la musique, on m’abreuve de compliments. Et puis c’est tout, adieu !… Je n’entends plus parler d’eux !… »
Il lui arriva même de subir de pénibles vexations. Il se présenta un jour chez la duchesse de Rohan-Chabot, précédé d’une lettre d’introduction de Grimm. On le fit d’abord attendre une demi-heure dans un salon glacial. Quand la duchesse entra, elle lui demanda de se contenter du clavecin du salon, le seul de la maison qui fût accordé. Les doigts de Wolfgang étaient si engourdis qu’il pria qu’on le conduisît devant un feu, pour pouvoir les y réchauffer. « Oh ! mais bien sûr !… » lui dit la duchesse. Puis elle rejoignit un groupe de gentilshommes qui jouaient autour d’une table, dans le salon voisin. Wolfgang resta dans son coin plus d’une heure. Portes et fenêtres étant ouvertes, il grelottait. La duchesse le fit enfin entrer, et lui demanda cette fois de jouer sur le mauvais clavecin qui se trouvait là. Les invités, eux, continuèrent leurs parties et leurs conversations, de sorte que Wolfgang joua « pour les chaises, les tables et les murs », raconta-t-il lui-même. Excédé par tant de désinvolture et d’impolitesse, il s’arrêta net au milieu de son morceau. Tout le monde alors s’empressa de le complimenter. Il répondit qu’on ne pouvait pas juger de son jeu sur un si mauvais instrument… Heureusement, le duc arriva. Il s’assit aimablement à côté de Wolfgang, après l’avoir salué comme un ami. Choisissant lui-même des partitions, il le pria de jouer, et l’écouta avec une grande attention. Oubliant qu’il avait froid, et que le clavecin était mal accordé, Wolfgang joua, cette fois, de toute son âme.


Ses affaires, cependant, marchaient mal. Plus le temps passait, plus il s’avérait difficile de trouver des appuis efficaces. La reine Marie-Antoinette elle-même ne souvenait pas de l’enfant blond qu’elle avait aidé à se relever, un jour, dans le grand salon de Schönbrunn. Wolfgang se heurta à mille intrigues. Le directeur des Concerts spirituels lui avait commandé quatre chœurs. Sans explication aucune, il n’en fit exécuter que deux. Pour le dédommager, il lui commanda une symphonie. Puis il en égara - ou prétendit en avoir égaré le manuscrit sous une pile de papiers. Wolfgang réussit néanmoins à se faire quelques amis, pour lesquels il compose. Certaines de ses œuvres s’alignent sur la frivolité des salons parisiens. D’autres, au contraire, sont tout à l’image de son cœur : sombres, tendues, traversées de plaintes et de douloureux accents. C’est l’époque où il écrit cinq de ses plus belles sonates pour piano, dont celle qui comporte, pour rondo final, la célèbre Marche turque. Mais son plus obsédant désir est toujours d’écrire un grand opéra. Hélas ! ce n’est pas Paris qui lui en fournira l’occasion et les moyens.
Au début de juin 1788, Anne-Marie Mozart tomba malade. L’insalubrité du logement, la solitude dans laquelle elle se trouvait confinée, l’avaient affaiblie, moralement et physiquement. Le 19, une fièvre intestinale se déclara, et elle dut s’aliter. Wolfgang revenait de chez Grimm quand il la trouva dans un état alarmant. Elle refusa tout d’abord de voir un médecin. Le lendemain, la fièvre augmenta. Elle consentit à se faire examiner, mais auparavant, elle voulut attendre la visite des Haina, des voisins allemands qui venaient chaque jour lui tenir compagnie quelques instants. Ce soir-là, ignorant la gravité de l’état d’Anne-Marie, ils étaient en retard. Wolfgang passa donc toute la soirée à arpenter fébrilement la misérable chambre, désespérant de trouver un médecin à pareille heure. M. Haina ne vint que le lendemain. Wolfgang était affolé. Il essuyait la sueur qui ruisselait sur le front de sa mère, arrangeait le lit, puis passait de longs moments en prière. Quand Haina demanda à la malade comment elle allait, elle le regarda, porta une main à son oreille, et hocha tristement la tête : elle n’entendait plus. Wolfgang, terrifié, se mit à hurler.


- Maman, maman, chérie, m’entendez-vous ? Il ne dormit pas, et attendit le médecin. L’air de la chambre était irrespirable. Wolfgang voyait l’état de sa mère empirer d’heure en heure. Le docteur, enfin, arriva. C’était un vieillard, un Allemand. Anne-Marie n’en avait pas voulu d’autre. Il lui donna de la poudre de rhubarbe dans du vin. Wolfgang se récria. Le médecin le prit de très haut. - Où avez-vous vu que le vin échauffait ? lui dit-il. Il fortifie. C’est l’eau qui échauffe… Et, furieux, il s’en alla, sans saluer. Wolfgang et une voisine se relayèrent plusieurs jours au chevet d’Anne-Marie. Quand le docteur revint, il annonça qu’elle ne passerait pas la nuit. Il conseilla d’appeler un prêtre. Wolfgang retourna auprès de sa mère et lui dit, le plus fort qu’il put : - J’ai rencontré M. Haina avec un prêtre allemand qui avait beaucoup entendu parler de moi et désirait me connaître. Ils vont venir nous voir tout à l’heure… Anne-Marie eut un faible sourire. Malgré toutes ces précautions, elle avait compris. À peine eut-elle reçu l’extrême-onction qu’elle se mit à râler. Cela dura trois jours et trois nuits. Puis elle perdit connaissance. Wolfgang pressait en vain ses mains moites et brûlantes. Elle l’avait déjà quitté. Le 3 juillet au matin, il s’agenouilla, et récita la prière des mourants. Anne-Marie expira à dix heures du soir. Pour la première fois de sa vie, Wolfgang, à 22 ans, se trouva seul. Seul, c’est-à-dire totalement désemparé. Pas d’argent. Il lui fallait pourtant payer le médecin, la messe, les obsèques. Il se tourna vers Grimm, qui n’eut pas beaucoup d’efforts à faire pour comprendre sa détresse : il lui avança vingt-cinq louis d’or et, n’ayant pas le cœur de le laisser tout seul dans la chambre même où avait agonisé sa mère, il exposa la situation à Mme d’Épinay, qui lui offrit l’hospitalité. C’était uniquement pour Grimm qu’elle faisait cela, car depuis longtemps elle était lasse de ce petit jeune homme pâle, aux traits tirés, toujours maussade, qui passait sa vie à soupirer, quand le bon goût voulait qu’on se montrât partout gai et insouciant. Et son habit de deuil, une redingote rouge sombre, garnie de boutons noirs et de rubans de crêpe, n’était pas fait, maintenant, pour lui ôter son air morose. D’ailleurs, Mme d’Épinay le logea dans un minuscule réduit, réservé d’ordinaire aux gens de maison, sans fenêtre, sans même une armoire. Et devant ses vêtements entassés sur le lit et les chaises, et ses manuscrits épars sur le plancher, Wolfgang continua de s’abandonner à son chagrin.


Les motifs de désespoir ne lui manquaient pas. D’abord, Grimm le traitait en enfant, et il en était profondément vexé. Il était très ennuyé, de plus, de lui devoir de l’argent, alors qu’il ne pouvait arriver à se faire payer par ses éditeurs. De jour en jour, Paris lui devenait plus odieux. À Salzbourg, Léopold ne se faisait plus d’illusions. Il avait envoyé son fils en France pour que sa gloire y fût consacrée : il n’y avait trouvé que le malheur et la misère. Non seulement ce voyage avait coûté la vie à Anne-Marie Mozart, mais à aucun moment le génie de Wolfgang n’avait été reconnu. Des décès ayant rendu vacants deux postes importants à la chapelle de la cour épiscopale, Léopold avait fait des démarches prudentes auprès de l’archevêque et, à sa plus grande surprise, il avait obtenu satisfaction. Passant l’éponge sur les démêlés avec Wolfgang, Colloredo engageait celui-ci, dès son retour, comme second maître de chapelle, au traitement annuel de 500 florins. Il promettait, de plus, de donner tous les congés nécessaires pour écrire des opéras, et pour voyager. Dans la lettre par laquelle il fit part à son fils de ce subit et inespéré renversement de situation, Léopold ajouta un argument de poids, propre, à lui seul, à faire entrer au bercail le jeune homme, bien qu’il détestât Salzbourg presque autant que Paris : « L’archevêque et la Cour ont entendu parler de Mademoiselle Weber comme d’une merveille, et veulent l’entendre. Si cela les arrange, les Weber n’auront qu’à venir à Salzbourg et loger chez nous. On cherche d’ailleurs une cantatrice pour l’opéra : écris-le à Mademoiselle Weber… »
Wolfgang, cependant, hésita. Le simple fait de prendre seul une décision semblait lui coûter plus encore que de rester dans ce Paris où, en huit mois, il n’avait pas réussi à se faire la moindre place. Ce fut Grimm qui précipita les choses. Un après-midi de septembre, tandis que Mme d’Épinay servait le thé dans son grand salon, Grimm s’approcha d’un air décidé de Wolfgang qui, seul dans un coin, compulsait des partitions. Il le salua. - Belle journée, n’est-ce pas, Monsieur le baron ? dit Wolfgang. - Ma foi oui ! En avez-vous profité ? demanda Grimm. - Je suis allé à l’hôtel de Guines, répondit mollement Wolfgang. - Monsieur le duc vous a-t-il enfin donné l’argent qu’il vous doit pour votre concerto pour flûte et harpe ? - Je n’ai même pas réussi à le voir ! Et portant, j’y étais allé exprès pour cela… dit Wolfgang en soupirant. - C’est dommage, fit Grimm. Le duc ne sait certainement pas que votre départ est si proche. Wolfgang sursauta. - Votre père vous attend à Salzbourg, n’est-ce pas ? enchaîna Grimm, sèchement. - Oui, et alors ? dit Wolfgang, qui avait compris où son hôte voulait en venir. Je n’ai pas encore fixé la date de mon départ. - Ne vous inquiétez pas pour cela, mon enfant, dit Grimm en lui tapant sur l’épaule.


Il avait pris soudain un ton paternel. - Monsieur Mozart m’a écrit, continua-t-il, et j’ai pourvu à tout. Cela vous évitera bien des soucis… Puis il tira de sa poche un papier chargé de deux sceaux administratifs, et le tendit à Wolfgang stupéfait. - Tenez, voici votre billet pour Strasbourg, par la diligence la plus rapide. Elle part dimanche matin… - Dimanche ?… Mais c’est impossible ! protesta Wolfgang. Je n’ai pas encore touché l’argent qu’on me doit de partout, je n’ai pas corrigé les épreuves de mes sonates qui sont chez le graveur, je… - Bagatelles, bagatelles… coupa Grimm. Vous n’allez pas pour si peu prolonger l’anxiété de votre pauvre père !… Allez !… Vous ne serez que cinq jours en route d’ici à la frontière... Pour se débarrasser au plus vite de Wolfgang, Grimm avait menti : la diligence, en fait, mit douze jours. Wolfgang était furieux. Et il n’était pas encore au bout de ses déceptions.
À Strasbourg, il apprit par des amis qu’Aloysa Weber venait d’être engagée à l’opéra de Munich, au coquet traitement de mille florins par an. Lui que faisait vivre l’espoir de tirer un jour d’embarras celle qu’il aimait ! Il se sentait maintenant bien ridicule. Certes, il se réjouissait de voir enfin reconnu le talent d’Aloysa, mais il avait de trop graves pressentiments pour que sa joie fût sans mélange ; une débutante de dix-sept ans payée comme une prima donna, cela ne pouvait manquer de cacher quelque chose. Sur ces entrefaites, il reçut une lettre de la « cousinette » d’Augsbourg : elle l’attendait impatiemment. Bien que n’ayant plus d’illusions sur la fidélité d’Aloysa, il lui donna rendez-vous à Munich, où il allait quand même essayer de revoir la petite Weber à la voix d’or. Il venait d’écrire pour elle une magnifique aria…


Après avoir flâné quelques jours à Mannheim, où tant de doux souvenirs le retenaient, il arriva à Munich le jour de Noël. Il bondit aussitôt chez les Weber, où Fridolin le reçut à bras ouverts, et le fit entrer dans le salon. Wolfgang resta pétrifié sur le seuil. La pièce était remplie de monde. Il y avait là des musiciens, des chanteurs, des nobles peut-être, et toute cette cour s’empressait autour d’une Aloysa qui soutenait les conversations avec des gestes de grande coquette, minaudant et ponctuant chaque phrase d’un petit rire maniéré. Avec ses grands cils, ses boucles brunes tombant sur des épaules que la robe de brocard découvrait largement, elle était belle, plus belle encore que la timide enfant que Wolfgang avait quittée, tout éprise de lui, quelques mois plus tôt. Trop occupée au milieu de son essaim d’admirateurs, elle ne le vit même pas entrer…Wolfgang alors s’avança, passa derrière elle, lui prit doucement la main en lui murmurant son nom à l’oreille.
Elle se retourna en riant. - Aloysa !… répéta-t-il. Était-il possible qu’elle ne le reconnût pas ? Elle détourna dédaigneusement la tête, et dit à l’un des invités : - N’êtes-vous pas jaloux de mon nouvel admirateur ? Puis, toisant l’habit rouge à rubans de crêpe, elle ajouta sur un ton méprisant : - Quelle imposante livrée est-ce là ! Tout le monde s’esclaffa. Wolfgang serra les dents, et ne dit rien. Simplement, il fixa Aloysa dans les yeux, et lui fit une profonde révérence. Puis il se dirigea avec tranquillité vers le clavecin. Calmement, il s’assit, ouvrit sa redingote, tira sur soin gilet, se frotta vigoureusement les mains, fit remonter ses manches d’un geste sec. Alors, en s’accompagnant, il se mit à chanter un air vulgaire qui, depuis des générations, traînait dans les plus sordides cabarets d’Allemagne : « Je me moque bien que celle qui ne veut pas de moi… » On ne comprit pas, ou l’on feignit de ne pas comprendre l’allusion, pourtant grossière. Au contraire, on trouva cela fort plaisant, et l’on rit beaucoup. Sauf Aloysa.


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Malgré tout, et bien qu’il eût fait preuve, sur le moment, d’une grande force de caractère, le coup fut rude pour Wolfgang. À peine eut-il quitté la maison des Weber, qu’il se trouva tout désemparé. Il resta quatre jours sans pouvoir réagir. Enfin, il s’adressa à son père : « Il m’a été impossible de vous écrire. Je vous raconterai tout lorsque j’aurai le bonheur de vous revoir. Aujourd’hui je ne sais que pleurer, mon cœur est trop endolori. J’espère que vous m’écrirez bientôt pour me consoler… » Les consolations, ce fit la petite cousine d’Augsbourg qui les lui prodigua. Comme convenu, elle rejoignit Wolfgang à Munich, et vite celui-ci reprit goût à la vie. Il s’était d’ailleurs fait une raison. Loin de rompre toute relation avec les Weber, il continua d’aller les voir. La déception qui lui était venue d’Aloysa n’avait pas entamé son amitié pour Fridolin, ni pour Constance, sa troisième fille, qui avait alors seize ans. Quant à Aloysa, puisqu’il fallait à jamais y renoncer - elle était devenue la protégée d’un comte - il se servait à rien de se désespérer. Wolfgang la rencontrait souvent, et sa merveilleuse voix le mettait en extase, comme auparavant. Les anciens amoureux devinrent d’excellents camarades et Wolfgang, qui n’était pas rancunier, continua d’écrire pour elle, tant elle lui semblait née pour chanter sa musique.


Il aurait bien aimé rester à Munich, où la vie était agréable et où il avait retrouvé nombre de ses amis de Mannheim, qui avaient suivi l’électeur Karl-Theodor dans sa nouvelle résidence. Mais Léopold s’irritait de voir son fils si peu pressé de reprendre son service à la cour de l’archevêque de Salzbourg. Pensant que c’était la petite cousine qui le retenait à Munich, il eut une idée : « Qu’elle vienne à Salzbourg, si cela lui fait plaisir !… », écrivit-il à Wolfgang. Et un après-midi de janvier 1779, les deux jeunes gens débarquèrent à la Getreidegasse. Certes, ce retour de Wolfgang à la maison familiale sans sa mère avait quelque chose d’infiniment douloureux. Nannerl éclata en sanglots quand elle vit son frère descendre de la berline, et Léopold eut de la peine à cacher son émotion. Mais le caractère enjoué de la petite cousine eut vite fait de ranimer la gaîté et de dissiper chez Wolfgang la mauvaise humeur qu’avait naître en lui la simple idée de retrouver Salzbourg.
Il reprit donc ses fonctions d’organiste et de maître de concerts à la cour. Mais cette fois l’archevêque exigea de lui une discipline rigoureuse, ce qui n’était pas fait pour le mettre dans de bonnes dispositions. C’est ainsi, tout d’abord, qu’il se vit contraint de prendre ses repas avec les autres musiciens de Colloredo, qu’il détestait pour leur ignorance et leur grossièreté. Mieux encore : à la même table étaient installés les laquais, les cuisiniers, et de nombreux domestiques… Les quelques semaines pendant lesquelles sa cousine fut là, Wolfgang supporta tant bien que mal son sort. Mais quand elle eut regagné Augsbourg, et qu’il se retrouva seul, entre son père et sa sœur, il éclata : « C’est triste de moisir dans un trou pareil ! ne cessait-il de répéter. Gaspiller ainsi ses plus belles années !… » Alors, au désespoir de Léopold, il échafaudait de nouveaux projets d’évasion Cela dura deux années. Deux années durant lesquelles il composa, puisque c’était son métier, de nombreuses symphonies et sérénades, des concertos, des messes, des vêpres, des sonates sacrées et diverses pièces de circonstance. Il se serait cependant mortellement ennuyé, si une troupe de musiciens autrichiens ne s’était installée au théâtre municipal. Wolfgang se lia très vite avec son directeur, Emmanuel Schikaneder, auteur, metteur en scène et acteur à la fois, un curieux homme, idéaliste, fantasque, sachant faire feu de tout bois, et montant aussi bien du Shakespeare et des drames espagnols que des opérettes françaises ou des vaudevilles allemands. Ses acteurs jouaient la farce et chantaient l’opéra. Wolfgang eut vite fait d’avoir ses entrées à ces spectacles disparates, qui satisfaisaient sa passion du théâtre.


Fréquemment invité chez les Mozart, Schikaneder confia un jour à Wolfgang le projet d’un opéra féerique, qu’il voulait situer dans un cadre plus ou moins oriental. Wolfgang ne comprit pas très bien ce dont il s’agissait (Schikaneder lui-même n’avait encore, là-dessus, des idées très précises) et pourtant le vieux rêve d’écrire un grand opéra le hantait toujours, au point qu’il en oubliait ses obligations envers l’archevêque. Pour lui qui, à travers symphonies et quatuors, avait déjà dramatisé la musique instrumentale comme aucun de ses prédécesseurs ne l’avait fait, l’opéra était le seul moyen de donner toute la mesure de son génie, de faire exprimer à la musique les passions les plus diverses en prêtant à des personnages les tressaillements de son propre cœur, en projetant sur eux les mille nuances de son âme. Aussi, quelle ne fut pas sa joie quand, à l’automne 1780, le prince Karl-Theodor lui commanda un opéra pour le prochain carnaval de Munich.


Le sujet en était pris à une comédie lyrique française qui avait été jouée en 1712 : au retour de la guerre de Troie, Idoménée, roi de Crète, est pris dans une terrible tempête. Il promet à Neptune, s’il rentre sain et sauf dans son pays, de lui sacrifier le premier être vivant rencontré sur la terre crétoise. Hélas ! c’est Idamante, son propre fils, qu’à peine débarqué Idoménée aperçoit sur le rivage. Devant la cruauté d’un tel destin, le pauvre roi devient fou, et finit par tuer son fils, non pour accomplir son vœu, mais dans une crise de démence… Comme l’opéra devait accompagner des réjouissances populaires, on trouva de meilleur goût de substituer une fin heureuse à ce tragique dénouement. Un vicaire de Salzbourg, l’abbé Vanesco, fut chargé d’écrire en italien un livret moins sombre : au moment où Idoménée s’apprête à sacrifier son fils, un oracle apparaît dans les nuages et, devant une si évidente bonne volonté, le délie de son vœu… Son livret sous le bras, Wolfgang arriva à Munich à la mi-novembre. Il était tout feu tout flammes. Non qu’un sujet aussi conventionnel, à vrai dire, le passionnât ; mais c’était l’occasion ou jamais. Il s’installa à l’Auberge du Soleil, et se mit au travail avec ardeur. Les Weber, d’ailleurs, n’étaient plus là pour le distraire : quelques mois auparavant, ils avaient quitté Munich pour Vienne, où Aloysa avait eu un engagement, en remplacement d’une grande cantatrice décédée. Fridolin lui-même avait trouvé un emploi de caissier au théâtre, et toute la famille était partie habiter la capitale autrichienne.


Wolfgang avait beaucoup appris avec Schikaneder. Le théâtre n’avait plus aucun secret pour lui. À Munich, donc, il commença par prendre contact avec les chanteurs qui devaient créer son Idoménée, ainsi qu’avec le régisseur et les machinistes. Dans son souci de perfection, il voulait adapter son ouvrage, non seulement à la voix de chaque interprète, mais aux possibilité techniques du théâtre où il devait être joué. Cela n’alla pas sans heurts. Tout d’abord, le livret était décidément mal fait ; trop de longueurs, trop de dialogues sans aucun intérêt dramatique. Wolfgang en renvoya des scènes entières à Varesco et, comme celui-ci regimbait un peu, sans rien dire, il chargea son père de retoucher le texte. Quant aux chanteurs, Wolfgang s’entendit très bien avec eux, sauf avec le vieux Raaf, son ami pourtant, qui, épris de tradition, ne comprenait pas très bien quelle œuvre étrange Wolfgang avait mise en chantier. Il se plaignait de l’abondance des ensembles vocaux, au détriment des airs qui lui auraient permis de briller. Il y eut quelques disputes. Wolfgang fit quelques concessions de détail, mais, sur le style général de l’ouvrage, il resta intraitable.


Heureusement, son entente avec l’orchestre était parfaite. Dieu sait pourtant si les musiciens avaient des motifs d’inquiétude, devant cette partition « moderne » qui donnait aux instruments une place inaccoutumée. Wolfgang n’allait-il pas jusqu’à doubler le nombre des cors, à introduire des trombones dans l’orchestre, et à imaginer, dans certaines scènes, de mettre des sourdines aux trompettes, afin d’en déformer le son, mais au risque d’écorcher les délicates oreilles munichoises ?… Léopold, à qui il faisait part, au jour le jour, de son travail, commençait lui-même à s’inquiéter. « Attention ! lui écrivait-il, ne compose pas que pour les connaisseurs, pense au grand public… » Qu’importait à Wolfgang ! Hardiment, et au mépris de toutes les conventions, il eut vite fait d’achever comme il l’entendait son premier acte. La répétition générale en eut lieu le 1er décembre. Tout marcha parfaitement. Il ne restait plus qu’à composer les deux autres. En quelques jours, le second acte fut terminé. Le troisième, cependant, lui donna plus de mal. Il avait des difficultés à tirer quelque chose d’intéressant d’un aussi insipide livret. Son enthousiasme n’en faiblissait pas pour autant. Il travaillait avec acharnement. « J’ai la tête si pleine de mon troisième acte, écrivait-il à son père, qu’il ne faudrait pas s’étonner si je me transformais moi-même en troisième acte… ». Enfin, le 18 janvier 1781, l’œuvre était achevée. Wolfgang était toujours sous pression. Il attendit avec impatience la générale, fixée au 27. Sur ce, profitant d’une absence de l’archevêque, Léopold et Nannerl firent un saut à Munich, afin de ne pas manquer la création. Ils campèrent dans la chambre même de Wolfgang, car, à l’approche du carnaval, tous les hôtels étaient déjà bondés. Il y aurait du monde à la première d’Idoménée…


Il y eut foule, en effet. Et, le 29 janvier, une musique jamais entendue, tragique, tourmentée, déferla sur une salle stupéfaite. Pour évoquer la fameuse tempête, Mozart avait trouvé de surprenants effets sonores. Mais si Idoménée eut quelques admirateurs enthousiastes parmi ceux qui comprenaient tout ce qu’avait de vivifiant un langage musical aussi neuf, l’ensemble du public fut dérouté par l’ouvrage : « Tout y est nouveau, et d’un caractère singulier », déclarait à la sortie un flûtiste de l’orchestre. Quant à la presse, elle fut pour le moins discrète. N’ayant rien compris à cette musique effrontément moderne, le critique des Nouvelles de Munich se rabattit… sur les décors, et nota simplement, sans même citer le nom de Mozart : « Le 29 eut lieu à l’Opéra la première d’Idoménée. Texte et musique sont enfants de Salzbourg. Les décors, parmi lesquels nous avons particulièrement admiré le port de Naples et le temple de Neptune, figurent parmi les chef-d’œuvre de notre célèbre décorateur, M. le conseiller de la Chambre, Lorenzo Quaglia… » Le congé de Wolfgang touchait maintenant à sa fin. Mais comme il n’avait aucune nouvelle de l’archevêque, il ne bougea pas. Une fois de plus, il attendait, pour obéir, que le maître se fâchât. Il profita tant qu’il put du carnaval. « Je me dis : qu’est-ce qui t’attend après Munich ? Salzbourg… Eh bien ! raison de plus pour t’en donner à cœur joie… » écrivait-il à son père qui, lui, prudemment, était rentré à la maison. Il y avait autre chose : Wolfgang aurait bien aimé attirer l’attention du prince. Aussi composa-t-il, sans désemparer, sérénades, quatuors et pièces de chant, dont une aria pour soprano dédié à la favorite de Karl-Theodor, la comtesse Baumgarten.


Hélas ! dans le courant de mars, il reçut un pli de Colloredo : l’impératrice Marie-Thérèse venait de mourir et l’archevêque se rendait à Vienne pour présenter ses condoléances à Joseph II. Comme l’exigeait le protocole, il emmenait avec lui ses meilleurs musiciens. Ordre était donc donné à Wolfgang de le rejoindre au plus tôt dans la capitale autrichienne. L’archevêque et sa suite descendirent à la Maison allemande, un grand bâtiment occupé par l’ordre des Chevaliers teutoniques. Et Wolfgang reprit son service monotone et humiliant. Il devait toujours déjeuner avec les domestiques. Il se trouvait, à table, entre les valets de chambre, à qui étaient réservées les premières places, et les cuisiniers. On ne se risquait pas à plaisanter avec lui, car il n’adressait la parole à personne et, le repas à peine terminé, il se levait. L’archevêque le tenait soigneusement sous sa coupe, lui interdisant de paraître à d’autres séances de musique que celles qu’il organisait lui-même. Or Wolfgang était connu à Vienne, et il sentait que la haute société lui était très favorable. Il rêvait de s’émanciper.
Un concert aux bénéfices des veuves de musiciens devait avoir lieu, et on n’aurait pas trouvé dans la capitale un virtuose qui eût refusé de prêter gracieusement son concours à cette œuvre charitable. Wolfgang fut sollicité. L’archevêque, cependant, opposa son refus. Les milieux cultivés s’indignèrent, et nombreuses pétitions furent envoyées à Colloredo, qui finit par céder. Wolfgang joua. On lui fit même bisser tous ses morceaux. Mais son maître se vengea en le traitant comme il n’avait jamais fait. Il avait avec lui des discussions de plus en plus violentes, et l’accablait des pires injures : « Misérable, pouilleux, vagabond… » Un soir, il commanda à Wolfgang une sonate pour piano et violon, pour le lendemain. Wolfgang, avec la meilleure volonté du monde, n’eut le temps de ne composer que la partie de violon. Il improvisa celle du piano au cours du concert. Il était d’autant plus furieux qu’il avait reçu pour ce soir-là une invitation de la comtesse de Thun, amie intime de l’Empereur, chez qui il avait bien compté se rendre malgré l’interdiction de l’archevêque. Sa colère redoubla quand il apprit que les autres musiciens invités avaient touché chacun cinquante ducats…


Wolfgang était chaque jour plus décidé à fausser compagnie à Colloredo. « Aujourd’hui, écrivit-il à son père, nous allons jouer chez le prince Galitzin, l’ambassadeur de Russie. Je verrai bien si l’on juge nécessaire de me récompenser pour ce travail. Sinon, j’irai trouver l’archevêque, et je lui dirai tout simplement que s’il ne m’autorise pas à gagner quelque chose par mes propres moyens, il n’a qu’à m’indemniser lui-même de tous mes frais… » Mais chaque fois qu’il allait présenter sa démission à l’archevêque, celui-ci la refusait. « Attendez que je vous renvoie… » lui répliquait le prélat. Deux mois après son arrivée, Wolfgang ne tenait déjà plus compte des interdictions de Colloredo. Il noua rapidement de nombreuses relations. La comtesse de Thun, chez qui il dînait souvent, le présenta aux plus grands personnages. Wolfgang était plein d’espoir. N’était-ce pas elle qui avait trouvé une situation à Joseph Haydn ? Un jour, il alla voir le comte Arco, chambellan de l’archevêque, pour s’expliquer une bonne fois. L’entrevue fut des plus orageuses, et Wolfgang fut jeté dehors à coups de pied… Il fit alors ses bagages, et quitta la Maison allemande.
Il savait très bien où aller. Il n’était pas seul à Vienne. Il y avait les Weber. Mme Weber, plutôt, car Fridolin était mort quelque temps après son arrivée dans la capitale. Quant à Aloysa, elle avait épousé Lange, le mari de la cantatrice décédée qu’elle était venue remplacer, et ne donnait que de rares nouvelles. Mme Weber s’était retrouvée seule avec ses trois autres filles et, faute de ressources, avait ouvert une pension de famille. Ce fut là que Wolfgang vint s’installer, tout joyeux d’avoir enfin conquis sa liberté. Léopold vit cela d’un très mauvais œil. Il détestait Mme Weber, bien qu’il la connût fort peu, et n’avait aucune confiance en ses filles. Il écrivit à Wolfgang des lettres pleines d’animosité, qui faisaient d’autant plus de peine au jeune homme qu’il avait trouvé là une chambre charmante, et qu’il se réjouissait de vivre chez des personnes aussi prévenantes. Mais il comptait sans ses ennemis personnels, qui ne tardèrent pas à répandre sur lui les propos les plus désobligeants. On raconta vite que Wolfgang avait séduit la jeune Constance, et le bruit en parvint jusqu’à Salzbourg aux oreilles de Léopold. Celui-ci ne se trompait guère quand il affirmait que Mme Weber était une intrigante. Elle favorisa le penchant que les deux jeunes gens avaient l’un pour l’autre, s’arrangeant pour les laisser seuls ensemble le plus souvent possible, jusqu’au jour où, les ayant surpris en train de s’embrasser derrière une porte, elle somma Wolfgang d’épouser sa fille sur le champ, ou de quitter sa maison. Wolfgang avoua son amour pour Constance mais, n’étant pas en situation de se marier, il prit ses affaires et alla s’installer dans une modeste chambre.

 

Soucis futiles. Lui qui détestait la solitude, incapable qu’il était d’organiser sa vie quotidienne, il lui fallait maintenant s’occuper der son linge, de ses repas…Pourtant, cela n’aurait rien été, si Mme Webern n’avait aussitôt échafaudé un plan machiavélique. Un jour, M. von Thorwart, le tuteur des demoiselles Weber depuis la mort de leur père, se présenta chez Wolfgang, qui le reçut au milieu d’un désordre indescriptible. - Je viens au nom de Mme Weber, déclara-t-il sur un ton solennel. Vous avez séduit sa fille Constance, et vous continuez à la voir. Cette jeune fille est déshonorée… - Mais nous nous aimons ! dit naïvement Wolfgang. - La question n’est pas là !, répliqua le vieil homme. Je suis là pour vous dire que cette situation ne peut pas durer. Il sortit de sa poche un papier, et le posa sur la table en plaquant violemment sa main dessus. - Signez ceci, par quoi vous vous engagez à épouser Constance Weber dans les trois ans, faute de quoi vous lui verserez 300 florins par an. Maintenant, si vous refusez, autant vous dire que vous ne la reverrez plus… - L’épouser d’ici trois ans ? dit Wolfgang en riant. Mais je compte bien le faire avant !… Il prit aussitôt une plume, signa, et tendit le papier à M. von Thorwart. - C’est tout ce que je voulais ! dit celui-ci froidement. Et il partit. Grâce à l’ingéniosité de Mme Weber, Léopold Mozart fut mis au courant de cette affaire. Il accabla son fils de dures remontrances, et lui annonça que jamais un tel mariage n’aurait son consentement. Quant au papier signé par Wolfgang, Constance, outrée du procédé, fut encore plus rusée que sa mère. Elle lui dit un jour qu’elle préférait le conserver elle-même, pour pouvoir s’en servir à la première occasion. À peine l’eut-elle en sa possession, qu’elle le déchira…


Huit mois passèrent ainsi, durant lesquels Wolfgang s’occupa, d’une part à trouver des élèves et des commandes - chose plus difficile qu’il ne l’avait crue -, d’autre part à arracher à son père l’autorisation d’épouser Constance. Mme Weber, elle, devenait de plus en plus acariâtre, et se mettait à boire. Un jour, Constance, mise à bout par les éternelles scènes que lui faisait sa mère, quitta la maison et se réfugia chez une vieille baronne de ses amies, qui favorisait ses amours avec Wolfgang. Mais Mme Weber ne l’entendait pas ainsi : elle fit appel à la police, qui lui ramena sa fille. Les supplications que Wolfgang adressait à son père restèrent sans effet : Léopold ne voulait pas entendre parler de Constance. Dieu sait pourtant si le portrait que Wolfgang lui traçait d’elle était simple et touchant : « Ce n’est pas une beauté, mais elle a de petits yeux noirs et un visage gracieux. Elle n’a pas beaucoup d’esprit, mais assez de bon sens pour remplir ses devoirs d’épouse et de mère. Elle n’est pas dépensière. Elle est soignée, sans être trop élégante. Elle sait coudre et s’occuper du ménage. Nous nous aimons de tout notre cœur. Comment pourrais-je trouver une meilleure épouse ? » Rien n’y fit. Léopold s’entêta. Et le fait que Wolfgang n’eût pas encore trouvé de situation était un prétexte de plus pour s’opposer à ce « délirant projet ».
Effectivement, les affaires de Wolfgang n’étaient pas très brillantes. Certes, il s’était fait d’intéressantes relations, mais l’argent qu’il gagnait au hasard des concerts et des leçons lui permettait à peine de mener une vie décente. Salieri, premier musicien de la cour, jaloux des triomphes que remportait Wolfgang chaque fois qu’il se produisait en public, s’était fait son ennemi mortel, organisant contre lui une véritable conspiration. Il s’ingéniait notamment à lui enlever des élèves, et demandait pour ses propres leçons des prix encore plus bas que ceux que pratiquaient Wolfgang. Un jour, cependant, l’intendant de la troupe allemande du nouveau Théâtre National proposa à Wolfgang un livret d’opéra. C’était une de ces « turqueries » alors fort à la mode. Il trouva le texte intéressant. Il allait pouvoir prouver que le théâtre germanique n’avait rien à envier en gaîté à l’opéra italien. Il n’exigea qu’une retouche au livret : que l’on donnât le nom de Constance à l’héroïne… Et puis, cet Enlèvement au sérail - tel en était le titre - attirerait peut-être l’attention de quelque noble, voire de l’Empereur lui-même, qui, en le prenant à son service, lui offrirait enfin, avec une situation stable, des appointements fixes.


Wolfgang n’avait qu’un mois pour composer son opéra. Il l’acheva en temps voulu, mais il comptait sans les sombres machinations de Salieri qui, des mois durant, s’arrangea pour faire repousser la création. Si celui-ci ne put empêcher l’ouvrage d’être enfin joué, un soir de juillet 1782 - c’était pourtant là son but - il organisa une telle cabale que l’on siffla durant tout le premier acte. Néanmoins, les admirateurs de Wolfgang ne se privèrent pas d’applaudir frénétiquement à chaque aria. Il s’ensuivit un beau chahut, qui se renouvela à la deuxième représentation. Puis, peu à peu, les passions s’apaisèrent. les ennemis de Wolfgang comprirent que rien ne pouvait s’opposer au succès d’une œuvre aussi belle dans sa grâce insouciante, et dont le charme avait facilement conquis le grand public de Vienne. Fort de sa réussite, Wolfgang songea aussitôt à son mariage. Il adjura de nouveau son père de ne pas s’y opposer. Léopold restait obstinément sourd. Mais quand Wolfgang le sentit enfin sur le point de céder - ne fût-ce que pour mettre fin à une querelle dans laquelle il savait bien qu’il n’aurait pas le dernier mot - il signa avec Constance le contrat. C’était le 3 août 1782. La cérémonie eut lieu le lendemain. Puis il écrivit à son père : « Après avoir vainement attendu deux courriers sans recevoir votre réponse, j’ai engagé ma foi à ma chère Constance , devant Dieu, en me reposant sur la certitude de votre consentement…»


Le consentement de Léopold arriva en effet, vingt-quatre heures plus tard. Consentement de pure forme, dont les époux n’avaient que faire. Car Léopold n’avait pas ménagé pour autant ses remontrances. Il précisait même qu’il se désintéressait complètement du couple, et que si celui-ci venait à connaître des difficultés financières, mieux valait qu’il s’abstînt de lui demander de l’aide… Très affecté par une telle attitude, Wolfgang surmonta son chagrin. « Je vais enfin commencer à vivre.. » dit-il à Constance. Il espérait surtout trouver rapidement une situation. Il briguait principalement la charge de maître de musique de l’archiduchesse Elisabeth. Mais, une fois de plus, Salieri lui mit des bâtons dans les roues, et Wolfgang sentit qu’il lui serait très difficile de se faire une place à la cour. Il dut, dès lors, se contenter de ses leçons, et des concerts qu’il donnait, en public ou en privé. Le couple s’était installé chez le baron Wetzlar, un riche amateur de musique, grand admirateur de Wolfgang, et qui l’hébergeait d’ailleurs gratuitement. Très vite, Wolfgang fut connu de toute la haute société viennoise, et constamment sollicité. Comme à chaque concert ou presque il lui fallait apporter une œuvre nouvelle - en ce temps-là, le public mélomane n’aimait pas réentendre trop souvent les mêmes choses - Wolfgang se trouva bientôt surchargé de travail. Un travail, au demeurant, fort peu rémunérateur…


Levé à 5 heures du matin, Wolfgang se mettait à composer à 7 heures, jusqu’à 10. Puis il recevait ses élèves jusqu’au moment du repas. Il lui fallait ensuite courir tout l’après-midi d’un rendez-vous à l’autre, entre les leçons qu’il donnait à domicile. Le soir, il avait à peine dîné qu’il devait repartir, pour un concert ou un récital. À minuit seulement, souvent plus tard, il venait retrouver « Stanzi », comme il appelait Constance. À ce régime-là, il ne tarda pas à retomber malade. Il se voûtait, il maigrissait, au point que le médecin lui ordonna sérieusement de prendre un peu de détente et de faire de l’exercice. Wolfgang ne trouva rien de mieux, pour concilier les deux, que d’acheter un billard… Il se passionna pour ce jeu, qui était très en vogue à Vienne, et son logis devint le lieu de rendez-vous de la plupart des musiciens de la capitale qui en étaient aussi fervents que lui. Le dimanche matin était consacré à des séances de quatuor. On jouait un peu, puis on mangeait quelques gâteaux, on buvait quelques bons verres, et l’on se remettait à la musique. Chaque participant, d’ailleurs, apportait son écot. Ce fut au cours de l’une de ces réunions que Wolfgang eut la joie de revoir Joseph Haydn, le seul musicien vivant auquel il accordait du génie. (Il prêtait du talent à cinq ou six autres, et c’était tout…)
Le 17 juin 1783, Constance mit au monde son premier enfant. Dès qu’elle avait ressenti les premières douleurs, Wolfgang, complètement affolé, était allé chercher sa belle-mère, avec laquelle il était resté en froid depuis son mariage. Anne-Marie Weber commença par le chasser de la chambre. Il y rentra de force. Et tandis que Mme Weber et la sage-femme appelée en toute hâte s’affairaient auprès de Constance, Wolfgang s’assit au pied du lit, une feuille de papier à musique sur ses genoux, et écrivit dans l’angoisse l’andante de son quatuor en ré mineur, le second des six quatuors qu’il avait décidé d’offrir à Haydn. Constance mit au monde un garçon, qu’on baptisa Raymond. Au fur et à mesure que les mois s’étaient écoulé, les relations de Wolfgang avec son père s’étaient améliorées. Wolfgang pensa alors que s’il allait passer quelques jours à Salzbourg avec Constance, Léopold aurait tout le loisir de faire connaissance avec celle-ci, et de l’apprécier. On mit le petit Raymond en nourrice à la campagne et, à la mi-juillet, Wolfgang, accompagné de sa femme, prit la berline pour sa ville natale. Léopold les accueillit sans beaucoup de chaleur. Il détestait Constance, et cette visite ne le ferait pas changer d’opinion. Il alla même jusqu’à lui refuser de menus bibelots que Wolfgang avait rapportés de ses voyages de jeunesse. La pauvre enfant avait pourtant fait tout ce qu’elle avait pu pour se montrer une belle-fille modèle. Quant à Wolfgang, il trouva Salzbourg encore plus ennuyeux que jadis. Le couple ne s’y attarda guère. Mais le retour à Vienne devait être marqué par une grande douleur : leur fils était mort pendant leur absence.


Wolfgang reprit sa vie intensément active. Vienne avait déjà ravi à Paris son titre de plus brillante capitale d’Europe - Paris, où les signes avant-coureurs d’une révolution avaient commencé à troubler l’atmosphère. À Vienne, on s’amusait sans contrainte, et tous les arts y fleurissaient. Wolfgang fut bientôt porté au faîte de sa gloire par toute une société raffinée qui ne doutait pas qu’il ne fût le premier pianiste du monde. Car c’était le virtuose, bien plus que le compositeur, qui charmait cette foule avide de plaisirs fugitifs et d’émotions superficielles. En trois ans, de 1783 à 1785, Wolfgang composa pour elle onze concertos et un nombre incalculable de pièces pour piano. Ses ressources n’en demeuraient pas moins fort modestes et, le 21 septembre 1784, une nouvelle maternité de Constance mit les époux dans un grand embarras. C’était de nouveau un garçon, qu’ils nommèrent Karl. Wolfgang se vit obliger d’écrire des danses pour payer la sage-femme. Puis, alors que Constance était encore alitée, une lubie le prit. Il eut envie de déménager pour un appartement plus vaste, ce qu’il fit à la fin de novembre. Mais cette fois il dut emprunter pour régler les déménageurs. Cela ne l’empêcha pas de composer, le jour même du déménagement, un admirable concerto pour piano.
Comme il lui fallait payer désormais un assez important loyer (400 florins par an), Wolfgang se décida à gérer plus soigneusement son budget. Il acheta un livre de comptes, et il s’astreignit à y noter tous ses gains et toutes ses dépenses, jusqu’aux plus futiles. Cela ne l’avança guère. Sa musique lui rapportait peu, et l’argent qu’il lui arrivait de toucher fondait aussitôt en fleurs, en bijoux, en mille autres gâteries pour Constance. Haydn, après quelque temps d’absence, devait revenir à Vienne au début de 1785. Wolfgang voulait lui offrir le plus tôt possible ses quatuors, et se dépêcha de les achever. Le retour de Haydn coïncida avec une visite de Léopold, promise depuis longtemps. Wolfgang avait composé d’arrache-pied, pour montrer à son père ce dont il était capable. Il donnait des concerts presque tous les soirs, et la plupart étaient exclusivement consacrés à ses œuvres. Tour à tour, il dirigeait ses symphonies et prenait place au clavier pour exécuter ses concertos. Le surlendemain de son arrivée, Léopold, au cours d’un ces concerts, aperçut Joseph II dans une loge. À la fin, l’empereur se leva et agita son chapeau en criant « Bravo, Mozart !… ». Fort de ce brillant succès, Wolfgang entraîna chez lui de nombreux amis, dont Haydn. C’était ce soir-là qu’il avait décidé de lui donner les six quatuors composés à son intention.


Haydn bavarda longuement avec Léopold Mozart. - Savez-vous, Monsieur, lui dit-il, que votre fils est le plus grand musicien de tous les temps ? Et quand Wolfgang présenta au grand maître viennois les six partitions écrites en son honneur, les deux vieillards furent émus jusqu’aux larmes. La nuit était déjà fort avancée quand Haydn demanda un violon pour déchiffrer les quatuors. Wolfgang se mit à l’alto. Deux de ses amis prirent le second violon et le violoncelle. Et l’assistance écouta dans le recueillement cette musique, l’une de celles que Mozart avait composées avec le plus d’amour et le plus parfait désintéressement. Fut-ce à cause de la publication de ces quatuors que la gloire de Wolfgang déclina subitement ? En l’espace de quelques semaines, il vit se fermer devant lui les portes de la plupart des salons, et le public se fit de plus en plus rare à ses concerts. Peut-être les Viennois avaient-ils fini par se lasser de ce prodigieux virtuose ? Il faut dire aussi que Wolfgang ne suivait que ses impulsions, et que ses œuvres devenaient de plus en plus incompréhensibles pour la grande masse de ses auditeurs. Son imprimeur avait vendu les quatuors à des marchands de musique italiens : ils les lui retournèrent, prétendant qu’ils étaient pleins de fautes d’harmonie… Un prince hongrois qui se les faisait donner en privé injuria ses musiciens, croyant qu’ils jouaient faux. Quand il vit les partitions, il les déchira…


La critique elle-même n’épargnait pas Wolfgang. « Il est regrettable que la phrase de M. Mozart, si inspirée et d’une beauté réelle, s’égare par trop, pour vouloir faire à tout prix du neuf… », pouvait-on lire dans la Weiner Zeitung, ou, mieux encore, dans un autre journal : « Il y a des barbares qui, dépourvus de toute ouïe, s’entêtent à faire de la musique… » Oui, Wolfgang s’entêtait à être un musicien moderne, c’est-à-dire à inventer de la musique, au lieu de simplement répéter celle qu’on avait faite avant lui . Que lui importaient les dissonances et autres audaces d’écriture ? C’était son cœur qui était plein de choses inconnues. Un temps viendrait bien où l’on comprendrait ces choses. Par ses audaces, Wolfgang ouvrait sans le savoir la voie à Beethoven, et, par-delà Beethoven, à tout le romantisme musical. Il fut quand même douloureusement affecté par tant d’incompréhension. Cette société dont il avait été l’idole pendant plus de deux ans lui devint peu à peu étrangère. Lui qui aimait tant courir ces salons où il était toujours l’invité d’honneur, il se mit à vivre de plus en plus chez lui, en même temps que son caractère devenait ombrageux. Il abandonnait sa vie mondaine, pour se plonger dans des méditations philosophiques. Il avait suffi de l’infidélité des Viennois, pour qu’il se crût abandonné de tous et voué à un destin tragique. Ce fut dans cet état d’esprit qu’il s’inscrivit en 1785 à une loge maçonnique. Là, il était sûr de trouver des amis qui lui seraient fidèles jusque dans la mort. À 29 ans, Wolfgang était toujours cet enfant hypersensible qui, jadis, demandait à tout venant : « M’aimez-vous bien ? ».


Un jour, Lorenzo Da Ponte, le librettiste officiel de la cour, que Wolfgang avait rencontré quelques mois auparavant chez le baron Wetzlar, vint le voir tout à fait à l’improviste. Il était très surexcité. Rosenberg, le chambellan de la cour, chargé des représentations théâtrales, et qui était tout acquis à Salieri, venait d’organiser une cabale contre un opéra dont lui, Da Ponte, avait écrit le livret. Il avait fallu l’intervention personnelle de l’empereur pour que l’ouvrage fût enfin représenté. - Vous savez, ajouta Da Ponte après avoir conté son histoire, maintenant je me sens de taille à tenter n’importe quoi. L’empereur, vous dis-je, est avec moi. Et vous, où en êtes-vous ? demanda-t-il à Wolfgang en lui donnant un grand coup sur l’épaule. Puis il s’assit. - Oh ! moi… répondit celui-ci tristement. J’ai du travail, mais je n’ai pas le cœur à l’ouvrage… Il y eut un silence. Tout à coup, Da Ponte déplia son long corps osseux et se mit à arpenter la pièce. Par instants, il s’arrêtait devant Wolfgang qui, l’air pensif, était resté vautré au fond de son fauteuil. Il le regardait, semblait avoir quelque chose à lui dire, hésitait, puis, les mains derrière le dos, reprenait sa marche d’ours en cage.
Il se planta enfin devant lui et lui dit à brûle-pourpoint : - Wolfgang, voulez-vous que nous écrivions ensemble un opéra ? Le jeune homme sursauta. Le temps d’un éclair, son visage s’illumina. Mais il reprit son air morose. - Je voudrais bien, dit-il en soupirant. Mais l’empereur m’en fera-t-il jamais la commande ?… - Cela me regarde ! dit vivement Da Ponte. Il se rassit auprès de Wolfgang. - Écoutez, poursuivit-il. Voici mon plan. Écrivons d’abord l’opéra. Ne disons rien à personne. Nous nous débrouillerons ensuite pour le faire accepter… - Au fond, que risquons-nous ? dit Wolfgang en riant. De travailler pour rien ? Au fait, avez-vous une idée de livret ? - Ma foi, non ! dit Da Ponte, mais… - Moi, j’en ai une, coupa Wolfgang. Il bondit de son siège, se précipita vers sa bibliothèque et revint en brandissant et en agitant un livre. - Voilà ! fit-il à Da Ponte éberlué. C’est Le Mariage de Figaro. Connaissez-vous ? - Oui… oui, dit l’autre, sur un ton subitement inquiet. Mais, ajouta-t-il en se grattant la tête, c’est que la pièce a été interdite… - Et alors ? dit Wolfgang, avec un sourire entendu. N’êtres-vous pas capable d’arranger cela, en coupant, en changeant un peu par-ci par-là, hein ? - D’accord ! dit Da Ponte. Et… quand nous mettons-nous au travail ? - Mais toute de suite ! s’écria Wolfgang, ce soir, maintenant ! Il poussait déjà son ami vers la porte. - Rendez-vous chez Wetzlar après dîner, cria Da Ponte dans l’escalier. Et si nous faisons-là une bêtise, vive la bêtise !… - Et vive Figaro ! lui répondit Wolfgang en éclatant de rire.


Tout alla pour le mieux. Wolfgang voulait avoir achevé l’ouvrage avant le carnaval de 1786, espérant qu’on le jouerait pour les fêtes. À sa grande surprise, il fut interrompu dans son travail par une commande de l’empereur. Hélas ! elle n’était pas d’un grand intérêt : un petit opéra en un acte pour divertir un invité de marque. Ce fut ainsi que Wolfgang écrivit Le Directeur de Théâtre, aimable caricature des milieux musicaux de la capitale. Puis il se remit aux Noces de Figaro, titre définitif du livret en italien que Da Ponte avait tiré de la pièce de Beaumarchais - composant la musique au fur et à mesure que Da Ponte lui apportait les paroles. Un jour enfin, il travaillait, quand il entendit hurler dans la rue : - Wolfgang !… Wolfgang !… çà y est ! Je l’ai obtenu !… Il se précipita à la fenêtre. C’ était Da Ponte. - L’opéra ! Figaro ! ça y est ! l’empereur a accepté !… Au beau milieu de la chaussée, il agitait triomphalement son tricorne et, dans sa joie, se mettait à esquisser quelques pas de danse. Quand vint le jour de la représentation, le 1er mai, la cabale montée par les ennemis de Mozart fut plus forte que jamais. Salieri et Rosenberg avaient fini par soudoyer les chanteurs qui, durant tout le premier acte, firent exprès de sauter des paroles et de jouer sans expression. À l’entracte, Wolfgang, effondré, alla trouver l’empereur dans sa loge. Celui-ci avait fait venir Rosenberg, et lui parlait sèchement. - Dites aux acteurs de chanter comme ils le doivent, sinon je les renvoie sur-le-champ… Wolfgang poussa un soupir de soulagement. Dès lors, tous les airs furent applaudis. On exigea tant de bis, qu’à la seconde représentation l’empereur dut les interdire, le spectacle menaçant d’être deux fois trop long.
On donna à Wolfgang la somme dérisoire de 450 florins, puis on le renvoya à ses leçons. Comme il avait négligé ses élèves durant la composition des Noces, beaucoup ne revinrent pas. Il se retrouva plus pauvre qu’avant. Durant l’été 1786, il fit des démarches auprès du prince de Furstenberg pour obtenir un emploi à sa cour. Avait-il enfin compris qu’à Vienne tous les postes importants étaient occupés, et qu’il n’était pas près de prendre place parmi les musiciens officiels ? Il ne reçut pas de réponse. Sa situation pécuniaire s’aggrava rapidement. Et Constance attendait un enfant pour octobre… Ce fut alors qu’un de ses amis, le ténor anglais Kelly, le persuada d’aller tenter sa chance à Londres. - Voyez Haendel ! lui disait-il, et Jean-Chrétien Bach ! Là-bas, ils ont réussi, et vous avez bien plus de génie qu’eux ! Quand l’enfant fut né - ce fut un garçon, qu’on baptisa Johann - Wolfgang écrivit à son père pour lui faire part de son projet. Comme il ne fallait pas songer s’installer à Londres avec les enfants avant d’avoir trouvé une situation, et comme Constance ne pouvait se résoudre à laisser son mari partir seul, il demanda à Léopold de bien vouloir garder quelque temps les petits Karl et Johann auprès de lui. Léopold refusa. Une nouvelle fois, Wolfgang vit s’écrouler ses espoirs de bonheur. Il comprit qu’un fossé infranchissable le séparait désormais de son père. Et comme si le destin s’acharnait contre lui, son dernier-né mourut. Par chance, il reçut des lettres de plusieurs amis viennois en voyage en Bohème, qui lui apprenaient que Les Noces de Figaro étaient en train de remporter un triomphe à Prague, où l’on n’attendait plus que leur auteur.


Wolfgang et Constance prirent donc la diligence en janvier 1787. Wolfgang avait dans ses papiers une grande symphonie – la trente-septième - qu’il avait composée au début de décembre, dans l’intention de la faire jouer dans la capitale tchèque. On ne lui avait pas menti. Un comte hébergea le couple d’une façon princière. En ville, ils n’entendirent parler que de Figaro. Tous les morceaux en avaient été arrangés en airs à danser. Dans les rues, les passants sifflotaient des airs des Noces. Les mendiants eux-mêmes les raclaient sur leurs cordes et l’Opéra, où on jouait l’ouvrage tous les soirs, ne désemplissait pas depuis six mois. Aussitôt , le directeur proposa à Wolfgang un contrat pour une nouvelle œuvre. Alors Wolfgang passa six mois dans la joie. Il dirigeait lui-même Les Noces, donnait des concerts, était fêté partout. Il gagna rapidement plus de mille florins, qu’il dépensa tout aussi vite en cadeaux pour Constance. Le retour à Vienne n’en fut que plus douloureux. Brusquement, toute gaîté le quitta, et sa santé faiblit. Il pensait pourtant à l’ouvrage commandé à Prague, et demanda un livret à Da Ponte. Son fidèle ami se mit aussitôt au travail. Il avait choisi l’histoire tragique et passionnée de Don Juan.
Wolfgang attendait impatiemment de revenir à Prague, quand il apprit la mort de son père. Il n’en fut que peu affecté - peut-être parce que ce dernier s’était montré très dur envers lui au cours de ces dernières années. Ou peut-être son cœur et son esprit étaient-ils ailleurs. Il se mit à penser désormais à sa propre mort. Plus soucieux qu’il n’avait jamais été, et d’une extrême nervosité, il travaillait par à-coups, d’une manière fébrile. La maladie enfin se déclara : une fièvre typhoïde, qui le tint plus d’un mois au lit. Il n’était pas encore rétabli, qu’il composa le 10 août sa plus belle sérénade, la si gracieuse Petite musique de nuit. Don Giovanni - le livret du nouvel opéra serait naturellement en italien - devrait être créé à Prague en octobre. Da Ponte promit de terminer le livret pour la mi-septembre. Mais Wolfgang était trop pressé de retrouver la capitale de la Bohème. Il n’attendit pas jusque-là. Durant le voyage, et malgré le tintamarre de la voiture, il commença à mettre en musique les paroles déjà écrites. À peine arrivé, et tandis que Constance défaisait les malles, il se mit au travail. Da Ponte arriva de Vienne quelques jours plus tard, afin de terminer le texte du livret avec Wolfgang. Les deux amis logeaient dans des maisons qui se faisaient face, dans une étroite rue, et d’une fenêtre à l’autre ils discutaient de leur œuvre avec force cris et gestes, au grand amusement des passants.


Un soir, dans une auberge, ils aperçurent un très vieil homme au regard encore vif, qui avait sursauté en voyant entrer Da Ponte. - Mais c’est Casanova ! s’écria ce dernier… Wolfgang, je vous présente le plus grand amoureux de tous les temps, le chevalier Casanova de Seingalt. Casanova, voici le grand Mozart… Casanova était venu à Prague faire éditer ses Mémoires, et sa joie fut grande de retrouver Da Ponte, Vénitien comme lui, qu’il connaissait de longue date. On ne sait s’ils étaient tous deux d’anciens compagnons de débauche, mais leurs esprits libertins, leurs caractères aventureux et rusés, s’accordaient parfaitement. Les deux vieillards et Wolfgang, qui allait bientôt avoir 31 ans, se mirent à mener joyeuse vie. On dut souvent les rencontrer à des heures insolites dans rues de Prague, bras dessus bras dessous, chantant à tue-tête des airs des Noces ou de Don Giovanni. Casanova, quoi s’y connaissait dans l’art de la séduction, donna un sérieux coup de main à Da Ponte pour achever le livret du nouvel opéra. Pendant ce temps, Wolfgang et Constance avaient déménagé pour s’installer chez de riches amis. Wolfgang composait dans la plus pure insouciance, en toute liberté d’esprit, et dans un confort matériel qu’il n’avait jamais connu, ce qui, malgré son sous-titre de dramma giocoso - « drame joyeux » ! - devait être son chef d’œuvre tragique. Il ne se pressait pas, passant tout son temps dans le jardin, notant quelques thèmes entre deux parties de jeu de quilles. Enfin, le soir du 28 octobre, veille de la première, ses hôtes donnèrent un grand bal en son honneur. Au beau milieu d’une danse, quelqu’un le tira par la manche : - Monsieur Mozart, vous n’avez pas encore écrit une ligne de l’ouverture… - Quelle ouverture ? demanda Wolfgang. Ah ! Don Giovanni ! Mais si, elle est écrite.. là… ajouta-t-il en se frappant le front.


On eut de la peine à le mettre à la raison. Enfin, il se décida à quitter le bal et alla s’enfermer dans sa chambre. Pour le tenir éveillé, Constance s’assit auprès de lui et lui raconta des histoires. Mais vers 3 heures du matin, il s’endormit sur ses feuillets. Constance le laissa reposer. À 5 heures, elle le secoua et il se remit au travail. À 7 heures, l’ouverture était terminée. Le soir, quand on apporta les copies de la partition aux musiciens, ceux-ci étaient déjà en place dans l’orchestre depuis vingt minutes, et l’encre était à peine sèche. Ils durent déchiffrer l’ouverture de Don Giovanni, sans l’avoir répétée ne fût-ce qu’une fois. Le succès de l’ouvrage fut tel qu’à la fin Wolfgang fut hissé sur la scène par ses propres interprètes. Il tendit ses mains pâles vers la salle en délire. Son émotion l’empêchait de dire quoi que ce fût. « Merci, merci… » murmurait-il simplement. Quelques jours après le retour des Mozart à Vienne, Constance donna le jour à sa première fille. Mais pour la troisième fois ils devaient avoir la douleur de perdre l’enfant au bout de quelques temps, tandis que la mère, affaiblie par ses maternités successives, ne se relevait qu’avec peine. Sur ce, Gluck, compositeur officiel de la cour, mourut. Ce fut alors que l’empereur pensa enfin à Mozart. Mais au lieu des deux mille florins qu’il allouait chaque année à Gluck, il estima que le petit homme se contenterait de huit cents… Wolfgang accepta. Il avait enfin une situation, et un traitement. Hélas ! l’empereur ne lui passa que d’insignifiantes commandes. Un jour, Wolfgang renvoya l’argent avec ces mots : « C’est trop pour ce que je fais, trop peu pour ce que je pourrais faire… » Dès lors, aux simples difficultés financières, succéda une gêne proche de la misère. De jour en jour, Wolfgang voyait le montant de ses dettes se gonfler dangereusement. Il n’avait d’autres ressources que d’emprunter à l’un pour rembourser un autre. La santé de Constance exigeait de plus en plus de soins, et il fallait élever Karl, âgé maintenant de quatre ans. Wolfgang se vit obligé d’écrire à des amis d’humiliantes suppliques, mendiant quelques florins pour payer le médecin, l’apothicaire ou l’épicier. Des mois et des mois passèrent ainsi. Il ne voyait presque plus personne, n’allait guère à la cour, vivant à l’écart, dans un minuscule appartement.


À 31 ans, Wolfgang se retrouvait usé. Il avait abandonné tout espoir de faire fortune et d’asseoir définitivement sa gloire. Chaque jour le voyait s’enfoncer un peu plus dans la détresse, dans l’intime sentiment de sa fin prochaine. Et pourtant, au cours des quatre années qui s’ouvraient devant lui, les plus sombres de sa brève existence, il trouvera la force de composer encore de purs chefs-d'œuvre, dont certains, paradoxalement, contiendront les pages les plus sereines, les plus insouciantes qu’il aura jamais écrites. Ce fut tout d’abord, durant l’été 1788, les trois dernières symphonies, dont la quarante et unième et ultime, doit son titre de Symphonie Jupiter à sa grandeur et à son calme olympiens. Don Giovanni venait pourtant de subir à Venise un retentissant échec. En avril de l’année suivante, un voyage interrompit la monotonie de cette vie sans joie. Le prince Lichnowsky, qui avait été son élève, lui proposa d’aller avec lui à Berlin : peut-être aurait-il là-bas plus de chances qu’à Vienne… Wolfgang, pourtant désabusé, se laissa faire. Il n’en était plus à une tentative ni à un échec près. Le roi de Prusse Frédéric-Guillaume lui réserva un accueil chaleureux. Il lui commanda six quatuors et six sonates pour piano à l’intention de ses filles, et ne lésina pas sur le prix qu’il lui en donna. Mais Wolfgang, dans son éternelle insouciance, prêta aussitôt l’argent à quelque parasite averti de sa générosité d’âme.


Au moment de prendre le chemin du retour, se produisit un événement inattendu, extraordinaire, propre à bouleverser l’existence de Mozart. Le roi le fit appeler. - Voulez-vous être mon maître de chapelle ? Je vous offre trois mille thalers par an… Trois mille thalers… C’était plus qu’il n’en fallait à Wolfgang pour payer toutes ses dettes, soigner Constance, s’installer dans une maison confortable et travailler loin de tout souci, en satisfaisant les caprices de sa femme et de son fils. Il accueillit pourtant avec indifférence cette proposition qui, quelque temps plus tôt, l’aurait fait pleurer de joie. Vit-il dans cette offre exceptionnelle, mais si tardive, une ironie du sort ? Se sentait-il à bout de forces, et incapable de remplir sa tâche ? Fut-ce par orgueil, par désespoir, ou par inconscience ? Il ne trouva, pour justifier son refus, que cet argument dérisoire : « Puis-je quitter mon empereur ?… » - Ce patriotisme vous honore, lui répondit le roi. Mais réfléchissez. Je tiendrai ma promesse un an s’il le faut. Souvenez-vous en !… Un an après, Wolfgang ne s’en souvenait plus. Ainsi laissa-t-il passer, non point la dernière, mais l’unique chance de sa vie…


Quand il revint à Vienne, il trouva Constance dans un état alarmant. Elle attendait de nouveau un enfant. Ses jambes étaient enflées au point qu’elle pouvait à peine marcher. Les médecins ordonnèrent une cure à Baden. Pour faire face à ses nouvelles dépenses, Wolfgang se remit à implorer quelques amis. « Je vous supplie seulement de ne pas prendre en mauvaise part la confiance que j’ai en vous… J’ose à peine vous envoyer cette lettre… Pardonnez-moi, pour l’amour de Dieu… ». Il essaya bien de donner un concert par souscription : il n’y eut qu’une seule signature. L’état de Constance s’aggravant, Wolfgang alla passer ses dimanches auprès d’elle et de son fils. Le reste de la semaine il traînait dans Vienne, sans but, sans espoir. Il n’arrivait pas à écrire les quatuors commandés par Frédéric-Guillaume. Peu à peu, il évita même de sortir, car partout il se heurtait à quelque créancier. Péniblement, il acheva le Quintette avec clarinette qu’il avait promis depuis longtemps. Et ce fut sans joie qu’il reçut enfin de l’empereur la commande d’un opéra.
En novembre, Constance vint à Vienne mettre au monde son enfant : une fille, qui mourut quelques instants après son baptême. Cette fois, la jeune mère fut gravement atteinte ; à l’accouchement le plus pénible qu’elle ait jamais connu, succéda une phlébite. En cette fin de 1789, les Mozart se trouvaient à la fois dans la plus grande misère physique et morale, et le plus complet dénuement. Ils passèrent l’hiver sans pouvoir acheter un fagot. De temps en temps, le patron d’un restaurant voisin, qui par charité les nourrissait pratiquement pour rien depuis longtemps, leur montait une bûche. Ces temps douloureux virent pourtant se renouveler le miracle mozartien. Da Ponte avait écrit pour l’opéra de l’empereur un livret d’une surprenante fantaisie : Cosi fan tutte, « Ainsi font-elles toutes… ». Wolfgang l’habilla d’une musique claire, aérienne, pétillante de vie, comme s’il était le plus heureux des hommes. Mais la joie que lui procura le succès de l’œuvre fut de courte durée . Peu de jour après la première représentation, l’empereur mourut. Son frère Léopold II, qui lui succéda, ne s’intéressait nullement à la musique, et congédia tous les artistes de la cour. La situation de Wolfgang devint d’autant plus critique que tout le monde savait maintenant qu’il était écrasé de dettes, et même ses admirateurs préféraient le tenir à l’écart. Il n’avait plus que deux élèves. Il lui en aurait fallu au moins huit pour faire face aux dépenses courantes. Il dut emprunter encore huit cents florins, et interrompre la composition des quatuors pour écrire des mélodies et des danses de salon, seules choses que l’on payât comptant.


Quand, en septembre, le nouvel empereur alla se faire couronner à Francfort, Wolfgang voulut en profiter pour tenter de donner des concerts dans cette ville à l’occasion des fêtes qui devaient s’y dérouler. Pour payer le voyage, il engagea le peu de vaisselle qu’il lui restait. Depuis longtemps déjà, Constance n’avait plus de bijoux… Et pour la circonstance, il composa un concerto pour piano et orchestre - son vingt-sixième - qu’il joua d’ailleurs lui-même, et qui a conservé son titre de Concerto du Couronnement. Mais il ne rentra même pas dans ses frais. De retour à Vienne, il n’eut d’autre ressource que d’écrire quelques morceaux pour des boîtes à musique, des orgues mécaniques et autres jouets à la mode. Heureusement, les fêtes de fin d’année lui permirent de vendre à profusion toutes sortes de danses, tant pour les bals populaires que pour les soirées mondaines. Ce fut vers cette époque que Wolfgang retrouva un de ses vieux amis, Schikaneder. Après bien des déboires, celui-ci avait quitté Salzbourg avec sa troupe, et avait installé un théâtre populaire dans un faubourg de Vienne. Mais ses affaires marchaient mal. Se voyant, au printemps 1791, sur le point de fermer ses portes, il alla trouver Mozart.


- Je suis au bord de la faillite, lui dit-il. Il n’y a que vous qui puisiez me tirer d’embarras. Je vous avais parlé, il y a bien dix ans de cela, souvenez-vous, d’un projet d’opéra féerique. Je peux écrire le poème assez vite, car le temps presse… Comme Wolfgang, Schikaneder était franc-maçon. En « frère », Wolfgang ne put lui refuser. L’histoire inventée par Schikaneder était absurde et confuse : il s’agissait d’évoquer les rites maçonniques à travers les mystères religieux de l’Antiquité égyptienne… Mais Wolfgang vit là l’occasion d’écrire un grand opéra allemand. Il se mit aussitôt au travail. Schikaneder l’installa dans un petit pavillon proche du théâtre, afin de l’avoir toujours sous la main. Les deux hommes passaient cependant le plus clair de leur temps, en compagnie de leurs interprètes, dans une infâme taverne, à discuter de l’œuvre future. La Flûte enchantée vit ainsi le jour au milieu de la fumée des pipes et des relents d’alcool, dans le désordre d’un bouge de banlieue. Quand Wolfgang rentrait chez lui, harassé et titubant, il s’asseyait à sa table et, comme par magie, naissait sous sa plume une musique saine, équilibrée, vigoureuse. Dans son esprit, ce devait être sa dernière œuvre. Quand on l’interrogeait sur ce qu’il voulait faire ensuite, il répondait : - Ensuite ? La mort…


En juillet, Constance, qui était de nouveau à Baden, mit au monde un fils, Wolfgang-Frantz, le seul avec Karl, des six enfants Mozart, qui devait vivre. Wolfgang alla passer quelques jours auprès de sa femme, dont la santé s’était enfin améliorée. Quand il revint à Vienne, il reprit sa vie désordonnée, et s’affaiblit rapidement. Un jour, il était en train de composer, lorsque se présenta un homme étrange. Un homme immense, décharné, tout vêtu de gris foncé. Il avait un regard glacial, une voix caverneuse. Il tendit à Wolfgang une lettre non signée. C’était une commande pour une messe de Requiem. Wolfgang pouvait en demander le prix qu’il voulait. Il n’y avait que deux conditions formelles : l’écrire le plus vite possible, et ne jamais chercher à connaître l’identité du mystérieux commanditaire.

Wolfgang avait toujours été d’une sensibilité maladive. Depuis sa typhoïde de 1787, le déclin de sa santé l’avait physiquement et moralement épuisé. Il fut fortement impressionné par cette visite et par le caractère singulier de la commande. Il y vit le présage de sa fin prochaine, et cette idée s’ancra dans son esprit de façon presque hallucinatoire. Durant les quelques mois qu’il lui restait maintenant à vivre, la vision de cet homme en gris ne devait cesser de l’obséder. Il ne l’appelait pas autrement que « le messager de la mort ». Et dès lors, il se laissa mourir. Il mit de côté La Flûte enchantée pour commencer la composition du Requiem. Il y travaillait depuis peu lorsque l’Assemblée des États lui commanda un opéra pour les fêtes qui devaient avoir lieu à Prague, où le nouvel empereur allait se faire couronner roi de Bohème. Le sujet était une ennuyeuse tragédie de Métastase, La Clémence de Titus. Wolfgang accepta, parce qu’en artisan consciencieux - et toujours dans le besoin - il avait toujours accepté toutes les commandes. Ayant mis les enfants en pension, il prit avec Constance la diligence de Prague. Il allait monter dans la voiture lorsqu’il sentit une main se poser sur son épaule. C’était l’homme en gris. Wolfgang pâlit. - Vous partez ? lui demanda l’inconnu. Et le Requiem ? - C’est que… Je dois écrire un opéra pour l’empereur. À mon retour, je composerai le Requiem, aussitôt… L’émotion le paralysait presque. - Aussitôt, n’est-ce pas ? répondit l’homme avec froideur. Durant tout le voyage, Wolfgang fut encore plus inquiet que de coutume. Ce Requiem à composer au plus vite, Titus à mettre au point en huit jours, et La Flûte enchantée qui ne cessait de le hanter…


Sans Casanova ni Da Ponte, Prague n’était plus la ville joyeuse qu’il avait connue naguère. Il travailla sans aucun enthousiasme, n’arrivant pas à s’intéresser à son sujet. La Clémence de Titus tomba à plat… À peine rentré à Vienne, Wolfgang fut harponné par Schikaneder, qui lui rappela qu’il lui restait à terminer La Flûte. Le 28 septembre, Wolfgang écrivit l’ouverture, et l’ouvrage fuit représenté le 30. Il était inquiet à l’idée que le public du théâtre populaire de Schikaneder pourrait être dérouté par un livret aussi obscur et une musique aussi savante. À la fin du premier acte, les spectateurs n’avaient pas réagi, ni dans un sens ni dans l’autre, et Wolfgang s’affola. - Mais ne craignez rien ! lui dit Schikaneder. Laissez-leur le temps de s’échauffer… Effectivement, le second acte conquit la salle. Schikaneder eut le courage de maintenir La Flûte à l’affiche dix jours de suite, et l’on vit bientôt toute la haute société viennoise, attirée par le bruit fait autour de cette œuvre nouvelle, emplir le modeste théâtre.
Alors Wolfgang se mit aussitôt au Requiem. Mais tout à coup sa santé déclina. Il fut pris de vomissements fréquents et d’insupportables maux de tête. Il lui arriva souvent de s’évanouir. Constance était repartie à Baden et, quand il lui écrivait, il ne lui soufflait mot de ses souffrances. Il passa ainsi, seul, tout le mois d’octobre, sans soins, sans argent. Sentant que ses forces s’usaient rapidement, il écrivit à Da Ponte, alors en route pour Londres, des lettres lourdes d’angoisse. « Je me sens comme égaré… Et cet homme qui me harcèle… Je le vois partout… Je sais que mon heure est venue, je vais bientôt mourir… Et pourtant, la vie s’annonçait belle. Maintenant, j’écris mon chant de mort. Mais il faut que je me dépêche si je veux le finir à temps… »


Quand Constance revint à Vienne, à la fin du mois, elle fut affolée par l’état pitoyable dans lequel elle trouva son mari : plus pâle et plus maigre que jamais, les yeux enfoncés, le regard terne. Elle s’inquiéta surtout de l’entendre parler sans cesse de la mort. Son Requiem, auquel la fatigue l’empêchait de travailler, l’obsédait de plus en plus. « C’est pour moi que je l’écris, comprends-tu ? » répétait-il à Constance, terrifiée. - Non, non… gémissait-elle en le couvrant de baisers. Mais elle avait beau le choyer, l’entourer de tous les soins possibles, son état empirait rapidement. Au bout de quelques jours, il n’était plus que l’ombre de lui-même. Une autre idée, non moins étrange s’insinua alors en lui. - Salieri m’a empoisonné ! hurla-t-il un soir en rentrant. - Mais c’est absurde ! répondit Constance, ce n’est pas possible ! Wolfgang se mit à répandre partout cette accusation, inventée bien sûr de toutes pièces. Quand le bruit en parvint aux oreilles de Salieri, le pauvre homme fut atterré. Certes, il n’aimait pas son rival, mais trente-cinq ans plus tard, sur son lit de mort, il murmurera encore, entre deux râles : « Je n’ai pas empoisonné Mozart ! Je n’ai pas empoisonné Mozart ! … »


Vers la mi-novembre, l’état de Wolfgang s’améliora un peu. Il en profita pour composer une Petite cantate maçonnique, sur un livret de Schikaneder, et put en diriger lui-même l’exécution. Cette éclaircie ne fut que de courte durée. Le 21, il eut un malaise alors qu’il venait d’entrer dans une auberge. Il avait commandé du vin - lui qui ne buvait d’ordinaire que de la bière. Au moment de boire, « Finie, la musique !… » s’écria-t-il d’un air hagard. Il laissa retomber le verre et se mit à grelotter. Il eut à peine la force de rentrer chez lui. Ses reins le faisaient horriblement souffrir. Ses pieds et ses mains avaient subitement enflé. À peine fut-il alité, que ses jambes commencèrent à se raidir. Plusieurs médecins, aussitôt appelés par Constance, se déclarèrent impuissants. Ils se contentèrent de prescrire des compresses froides. À plusieurs reprises, Wolfgang perdit connaissance. Dans les jours qui suivirent, bien que de plus en plus faible, il retrouva un peu de calme. Il harcela Constance jusqu’à ce qu’elle lui apportât le manuscrit du Requiem. Il eut bientôt achevé les deux premières parties. Des amis venaient le voir au cours de l’après-midi. Il leur distribuait alors des feuillets couverts d’une écriture à peine lisible, et ils chantaient les pages admirables qu’il venait de composer, Dieu sait au prix de quels efforts. Lui-même, d’une voix maintenant presque imperceptible, murmurait ces airs sublimes, les derniers qui devaient naîtresous sa plume. Puis, épuisé, il se laissait retomber sur son oreiller. « J’ai le goût de la mort sur les lèvres… », disait-il.

Quand il comprit qu’il n’achèverait pas son Requiem, il fit venir Sussmayer, son plus cher élève, et durant de longues heures il lui donna des indications pour compléter la partition. Puis, n’ayant plus assez de forces pour écrire, il passait de longs instants, les yeux fixés sur sa montre, à suivre en pensée les représentations de La Flûte enchantée. « Ah ! Si je pouvais l’entendre encore une fois !… », implorait-il. Et comme on avait transporté le piano dans sa chambre, un ami s’asseyait au clavier et tout doucement jouait pour le mourant la romance de l’oiseleur. Le 4 décembre, Wolfgang essaya une dernière fois de chanter avec ses amis le Lacrimosa du Requiem. Quelques instants après, son corps fut secoué de frissons. Il passa toute la soirée dans une grande agitation, se dressant sur son lit, criant, soufflant dans d’invisibles trompettes. Vers minuit, il laissa retomber sa tête et se tourna vers le mur. Puis, tout doucement, il s’endormit. Il ne devait pas se réveiller. Au matin, Constance devint comme folle. Elle se coucha dans le lit du mort, voulant contracter la même maladie et mourir avec lui. Puis elle entra dans un état de prostration qui ne lui permit même pas, le lendemain, d’aller aux obsèques. On commanda le corbillard des pauvres. Sussmayer, quelques amis, quelques acteurs de la troupe de Schikaneder, assistèrent à la brève bénédiction qui eut lieu en l’église Saint-Pierre. Salieri lui-même était venu rendre un dernier hommage à son rival, dont il ne devait pas tarder, d’ailleurs, à reconnaître la valeur.
Quand on arriva devant le cimetière, une tempête de neige surprit l’humble cortège. Chacun s’empressa de rentrer chez lui. Le corbillard continua seul. Un chien galeux, égaré par là, trottait derrière lui. On mit le cercueil à la fosse commune. Dix-sept ans plus tard, Constance, qui avait épousé un riche conseiller d’ambassade danois, se rendit enfin au petit cimetière et demanda à voir la tombe de Wolfgang. On lui dit que la fosse commune était vidée tous les dix ans, et comme le fossoyeur qui avait opéré le dernier nettoyage était mort, on ne trouva jamais trace des restes de Wolfgang Amadeus Mozart.

 

POSTFACE


Mozart a-t-il réellement existé ? Un extraordinaire concours de circonstances a très tôt donné à son œuvre et à son personnage une dimension mythique. Né en un temps où la fécondité des musiciens était chose commune ¬ ¬- songeons aux quarante opéras et aux trente oratorios de Haendel, aux cent quatre symphonies de Haydn, aux deux cent soixante-dix trios, quatuors et quintettes de Boccherini – il apparaît quand même d’une exceptionnelle puissance créatrice, moins, peut-être, parce que son œuvre est si riche en chefs d’œuvre absolus, que parce qu’elle offre l’image d’un constant dépassement de soi. Dès avant le romantisme, Mozart, c’est déjà la lutte avec l’Ange. Une lutte acharnée pour aller sans cesse au-delà de ses propres dons – qui sont pourtant immenses. Il suffit de lire sa correspondance pour comprendre que chaque œuvre nouvelle est pour lui le creuset d’où doit sortit un alliage plus pur et plus dur.
Cette conscience et cette lucidité que Mozart avait au moment de créer, elles ont été souvent masquées par les qualités mêmes de ses réussites. L’aisance avec laquelle sa musique s’écoute, la façon dont elle soutient l’intérêt sans aucune faiblesse, la richesse de l’inspiration mélodique, des développements et des variations, l’incomparable justesse de l’instrumentation et de l’orchestration, tout crée le sentiment que la perfection formelle était atteinte d’un coup. Et elle l’était vraiment. Compositeur sans esquisses, sans brouillons, il ignore pratiquement les périodes de gestation : rien de comparable, en tout cas, aux longues élaborations des ouvrages beethovéniens. Chez Mozart, l’œuvre ne mûrit pas avant d’éclore ; elle n’en a pas le temps. Elle « apparaît », au sens quasi-magique du terme, totalement achevée dès l’instant même qu’elle naît. Il n’en fallait pas plus pour crier au miracle, et dès le temps de Chopin prit corps la légende de Mozart anti-théoricien, et simplement « source divine ».
Mais tout, chez Mozart, contredit constamment tout. Source limpide pour les uns, il demeure, pour d’autres, un prodigieux artisan. Mais personne ne peut s’empêcher de parler de lui en termes supra-humains. Au « divin enfant » dont les menuets faisaient se pâmer les salons, Goethe déclara : « Ta puissance est celle d’un dieu solaire ». Stendhal, qui aimait surtout en Mozart son côté latin, lui concède d’être moins gai que Rossini. Germaine de Stael remarque qu’il sait être à la fois fantasque et sombre. Hofffman pressent – quoiqu’en termes fort vagues – qu’il y a chez lui bien plus que des grâces maniérées et des phrases tendres ou pimpantes : « C’est aux abîmes du royaume mystérieux que nous mène Mozart… » Kierkegaard, lui, alla d’emblée au fond des choses : « Mozart, toi grâce à qui j’ai éprouvé dans mon être le plus intime une épouvante… »
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Il est un niveau où la vie et l’œuvre de Mozart se confirment mutuellement. En bon artisan du dix-huitième siècle, Mozart a surtout écrit sur commande, avec le double souci, constamment affirmé dans sa correspondance, que la marchandise, à la fois, plaise, et lui rapporte. « Je ne veux absolument rien écrire, que je ne sache d’abord ce que j’y gagnerai… » Quant à ce qui plaît, nul n’est mieux placé que lui pour le savoir, lui, musicien mondain par excellence : « C’est vraiment tout ce qui convient à un final d’acte. Plus on fait de bruit, mieux cela va… » , écrit-il à propos d’un de ses opéras. Très près de ses intérêts, et maître dans l’art de flatter la vanité de ses dédicataires et l’oreille de ses auditeurs, il aurait dû faire fortune. Enfant, il fut la coqueluche de Paris, adulte, celle de Vienne. Il mourut pourtant comme un indigent. Médiocre, il eût été comblé d’honneurs. Mais son génie, après les avoir amusés, pesa à ses contemporains. On pourrait mettre ces déboires sur le compte des hasards de la vie, si, à un niveau plus profond, n’éclataient les contradictions qui le rendent définitivement insaisissable. Nul plus que lui ne fut un véritable carrefour historique, à l’image du grand creuset cosmopolite qu’était son Autriche natale.
On se méprend parfois sur l’originalité mozartienne. Une oreille non avertie peut aisément lui attribuer telle ou telle page de Johann-Christian Cannabich, de Karl Stamitz, ou de son père Léopold, qui furent évidemment ses inspirateurs, non ses émules. Certains problèmes d’attribution ne sont d’ailleurs toujours pas résolus. Grand voyageur, et dès son enfance, il eut l’art souverain de grappiller dans tous les styles. Il pratique Jean-Sébastien Bach très tôt, et de très près, étudiant de façon forcenée la fugue et le contrepoint. L’Italie lui révèle le bel canto. À Londres, l’un des fils de Bach l’initie à la symphonie et au concerto de type italien. À Paris, il découvre et assimile instantanément le style français. Puis il fait sienne la petite révolution qu’est en train d’accomplir l’école de Mannheim dans le domaine de l’individualisation des timbres de l’orchestre. À Vienne enfin, la décisive rencontre de Joseph Haydn lui donne le sens, à la fois, de la solidité de l’architecture et de la densité expressive. Mais, de professeur, Haydn deviendra bientôt le disciple… L’essentiel est que, sans le vouloir sans doute, Mozart a toujours fait du Mozart, et qu’à travers les écoles bolonaise, viennoise et palatine, il s’est acheminé vers son destin. Qui n’était pas tragique. Qui n’était pas prométhéen. Il n’a jamais, comme Beethoven, voulu voler le feu du ciel. Il ne s’est jamais « cherché ». Il s’est doucement laissé descendre vers ses propres profondeurs.
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S’il ne fut pas, et moins qu’aucun autre, un surgissement inconditionné, où est alors, dans tout cela, Mozart ? Ne parlons pas technique, et laissons aux musicologues les problèmes de la modulation ou de l’accentuation mélodique. Où est Mozart, pour nous ? Nous savons bien qu’il a porté à son sommet la structure classique, la fameuse « forme sonate ». Mais nous savons aussi que l’émotion qu’il nous procure est au-delà de tout formalisme. Et nous savons bien qu’au-delà de ses œuvres, il y a un « phénomène Mozart » qui fascine et bouleverse. Il ne tient pas seulement à la précocité de son génie, ni au fait qu’il mourut à trente-cinq ans – un âge auquel Beethoven n’avait encore rien écrit qui l’eût immortalisé. C’est Paul Dukas qui a vu le plus juste : « Il n’est jamais sorti de l’expression musicale. Tout ce qu’il éprouvait se transformait naturellement en musique, sans que jamais l’on ressente, à l’entendre, l’impression qu’il ait cherché, d’un sentiment quelconque, une ‘‘traduction’’ pour l’énoncé de laquelle il ait dû faire subir à la musique la plus légère déformation. ». D’où, sous la feinte frivolité dont elle aime souvent à se parer comme d’un masque de carnaval vénitien, cette musique en réalité extrêmement intériorisée, palpitante - à la fois comme un cœur et comme une aventure - , et ce subtil alliage de tendresse effusive et de secret désenchantement, grâce auquel elle enferme dans ses courbes, ses plis et ses tressaillements, tout l’amour, toute la joie et toute la douleur du monde. Il n’est pas jusqu’à la franche bouffonnerie qui ne côtoie des abîmes, chants éperdus ou accents déchirants dont on ne retrouvera peut-être l’écho, après lui, que chez Schubert et Mahler. Est-il besoin d’ajouter qu’il n’y a pas un grand et un petit Mozart, mais que Cosi est déjà dans l’andante de la 11e symphonie, ou le second mouvement de la 40e, composée à Vienne à trente-deux ans, dans celui de la 5e, écrite alors qu’il n’en avait que onze ; bref, que Mozart est tout entier dans la plus petite parcelle de lui-même.
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Mozart, c’est le monde et c’est la vie mise en musique, c’est le monde et la vie mis en musique. Mozart, c’est une façon d’être, de voir, se sentir, d’aimer, d’éprouver bonheurs et angoisses, de s’amuser ou de s’épouvanter, de vivre le plaisir et de penser à la mort. C’est pourquoi son œuvre n’est pas simplement diverse, mais versatile, contradictoire, et si ambiguë ! Dans chaque roman de Stendhal, le héros principal est Stendhal. Dans chaque opéra de Mozart, Mozart est tous les personnages à la fois. Son œuvre apparemment si pleine est faite de ruptures constantes, d’oppositions, de jeux incessants d’ombres et de lumières, jusqu’au cœur de tel adagio de telle petite symphonie de sa jeunesse salzbourgeoise. Mozart a peut-être moins découvert des moyens et des formes d’expression, qu’il ne s’est abandonné à tout exprimer, tout à la fois, et parfois pêle-mêle. Toute sa vie, la musique lui glissa des doigts, sans qu’il puise la retenir, comme l’amour, comme l’argent, et comme, finalement, la vie même.

 

Janvier 2006
Michel Roquebert

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Date de mise à jour : 04/11/2007