ALFRED SCHNITTKE

CONCERTO GROSSO N°1
L'étrange plaisir du bonheur de douter
"J'ai voulu écrire une sorte de chronique du XXe siècle apparemment chaotique bien qu'ordonnée ». D'où les citations des collages, "les retour-à" qui parcourent l'oeuvre de Schnittke. "Si mon cerveau n'avait
pas enregistré le film incroyablement tragique de ce siècle, je
n'aurais pas pu écrire ma musique". Chaos, climats croisés, courants
multiples, déluge de citations (russes certes, mais aussi jazz, clusters,
ordre sériel, et tout le patrimoine musical de Haydn, à Mahler
son idole. "Re-création sacrificielle
plutôt qu'imitation" (PE. Barbier), la musique de Schnittke est un rite
contemporain qui va chercher dans le vulgaire du monde, dans la vulgate des
jours à travers ses rengaines, ses blessures, une sorte de mise en scène
de notre monde. Et l'Occident fit fête
à Schnittke, car il retrouvait enfin un contemporain fréquentable
lui livrant à "la Vivaldi" des accents actuels dans le paquet-cadeau
des formes connues et reconnues. "Sur la terre immobile, pendant que je cherchais, le jour se perdait. Dès l'instant ou la lumière se déclare, il y a ce feu dilapidé dans le jour" (André du Bouchet : l'Ajour). Schnittke fut imposé
sur la scène internationale après 1976, en fait, par deux oeuvres,
l'une était le Quintette pour piano et cordes, révélé
par Gidon Kremer et l'autre le Requiem. Combien de souvenirs en
lambeaux aura-t-il fallu pour que Schnittke masque avec pudeur tout le morbide
derrière les pirouettes du son? L'hétéroclite
en musique ! Ici se bouscule houle lyrique, grotesque grinçant, recherches
rares de sonorités mais avec en toile de fond, une obsession de la citation,
voire même de l'imitation de l'art baroque.
Être né en
1934 à Engels en URSS dans une région de culture allemande, avoir
subi le formatage du conservatoire de Moscou, avoir goûté à
l'air enivré de vin blanc de Vienne et se savoir toujours talonné
par la mort, cela vous forge une personnalité. La musique de Schnittke est profondément une musique d'illusion et surtout une musique d'allusions. Nous entendons une musique et juste en arrière plan passent comme des nuages, bien d'autres musiques. Certaines sont immédiatement reconnaissables comme des collages, d'autres sont à peine des allusions. Cette musique à
plusieurs plans sonores peut aussi bien crisper qu'envoûter l'auditeur.
Jamais l'art des réminiscences n'a été porté si
haut. Cette musique déjà enclose dans Mahler, cette sorte d'hommages
permanents à tous les compagnons sonores qui ont fait la musique, cette
écriture perdue et retrouvée, tout cela fait immédiatement
reconnaître les couleurs de Schnittke. Et il demeure, malgré de
vertigineuses faiblesses, beaucoup de paroles habitées. La musique de Schnittke
n'est pas un champ de mines mais une tapisserie immense, pleine de trous parfois,
mais qui veut réconcilier toutes les miettes tombées des mains
de la musique des autres. Attention Schnittke n'est pas un "nouveau baroque" pas plus d'ailleurs qu'un "nouveau romantique". Comme la planète Solaris de son contemporain, le cinéaste Tarkovsky, il nous renvoie les sentiments que nous projetons en secret. Ce refus du chaos, tout en mélangeant toutes les langues du monde jusqu'au risque de les désintégrer, Schnittke le doit à ces années de glaciation soviétique. Toutes les paroles, gelées pendant 70 ans, viennent toutes à la fois se répandre, et Schnittke fait sortir des ténèbres toute le musique du monde. Cette joie d'avoir brisé ce temps si long passé loin des musiques interdites est celle d'une renaissance, et elle se retrouve le plus simplement dans la série des concertos grosso. Le Concerto Grosso n°1 fut créé par Gidon Kremer en 1977 à Salzbourg avec Alfred Schnittke tenant la longue partie du clavecin. Tout son art de la parodie, de la citation, traversent son oeuvre et éclabousse d'ironie ce délicieux pastiche de la forme triomphante du XVIIIe siècle, le concerto grosso, avec sa folle virtuosité mais aussi ses coupes traditionnelles. Après avoir taquiné Mozart, Schubert et tant d'autres, Schnittke va jouer avec les italiens et le père Bach lui-même. "Je n'ai pas volé
toutes ces "antiquités". Je les ai seulement contrefaites". Quelle est la vraie citation, quelle est la fausse citation ? Et cette juxtaposition
incongrue entre des morceaux de musique totalement éloignés l'un
de l'autre crée un véritable théâtre sonore, un jeu
de pistes à rapprocher de Peter Greenaway au cinéma. Concerto grosso n°1 (1976-1977) Il est composé pour deux violons, clavecin, piano préparé et un orchestre de chambre et dure presque trente minutes. Il comprend six mouvements 1 - Preludio : Andante Dans cette oeuvre passent
des citations non déguisées, des racines de notre passé
qui réaffleurent sous le soc du présent, des citations imaginaires,
un lied et même un tango. Les formes du passé sont bien sûr
ressuscitées (canons, toccata, solo et tutti). Sorte de "Huit et demi" en musique, cette musique tente de se faire, ne se fait pas et entre-temps "le film s'est achevé". Pour bâtir l'univers
du concerto grosso n°1, Schnittke fait se juxtaposer trois "sphères
musicales" mélangées, concassées entre elles dans leur
opposition constante et étonnamment réunies à la fin dans
notre mémoire inconsciente. "J'ai appelé cette oeuvre concerto grosso pas seulement du fait de la formation solistes-tutti mais par la lutte entre ces trois sphères". Aussi dans la pensée
de Schnittke rien n'est acquis, aucune valeur n'est stable et le vulgaire doit
faire irruption à chaque instant dans le dramatique et le lyrique. Le piano préparé
a d'ailleurs dans cette oeuvre un rôle d'aiguillon de relance perpétuelle,
de menace extérieure. Le tango et le lied sont le liant au monde terrestre
de la boue des jours, leur joie aussi. "Rien ne prouve que le plaisir soit un phénomène heureux" (Georges Perros), le concerto grosso n°1 en est la preuve. Fidèle depuis plus
de trente ans aussi bien à l'homme qu'à sa musique, Gidon Kremer
dédicataire de tant de ses oeuvres a voulu certes se souvenir d'un ami
cher, mais aussi trouver une première partie idéale aux "Saisons"
qui vont suivre. Comme si son ami, loin à présent des souffrances, était passé, en jouant, de l'autre côté de l'arc-en-ciel.
|
retour sommaire
musique classique
retour
accueil