Alfred Schnittke

Quatuor n°4

 

La nuit des temps présents

 

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Soyez lucides et veillez, c'est l'avertissement final du troisième opéra de Schnittke, l'histoire de Faust.
Après la Vie avec un Idiot et Gesualdo la représentation théâtrale chez Schnittke éclaire avec plus d'évidence l'univers déchiré et contradictoire de cet écorché vif. Russe parmi les Allemands, allemand parmi les Russes, vivant parmi les morts et quasi-mort parmi les vivants, tant sa santé est dangereusement précaire - juif face au monde, catholique converti depuis peu, Schnittke est le dissident éternel.


Né en 1934 sur les rives de la Volga, à Engels, de père juif allemand marié à une Russe d'origine allemande, Schnittke est de langue maternelle allemande, et jamais vraiment, il ne s'est senti à l'aise en Russie. Après un séjour viennois de 46 à 48, il y retourna, trente ans plus tard pour y vivre, mais avant cela il vécut son enfance sous Staline, son adolescence sous les années Kroutchev et surtout sa maturité dans ce morne glacis que furent les années Brejnev. Ni inscrit dans un courant germanique, ni dans un renouveau nationaliste russe, il a dû se créer ses territoires imaginaires. Ballotté par le temps et son cœur instable il est décédé le 3 août 1998 à Hambourg.
Défendu par Rostropovitch, Gidon Kremer, Bashmet, il est rapidement devenu le chef de file de sa génération par ses grandes œuvres (Ritual, concerto pour alto, Requiem, concerto grosso...)


En butte à l'oppression, enfermé dans la bêtise de tout un appareil d'État, il n'a dû sa survie que dans sa dissidence intérieure qui était de refuser la musique obligée pour tenter de forger son langage au travers des œuvres contemporaines qui parvenaient jusqu'à lui. Si pour certains le dodécaphonisme était la dernière mode, pour lui c'était une arme contre l'écrasement. Lucide et veilleur des temps, il a appréhendé le monde comme étant en morceaux, éclaté de mille parts et mélangeant trivial et sublime.
Il a fait du collage une véritable religion et par ses écartèlements, ses plongées dans l'humour féroce et la tendresse enfantine, il tend la main à son grand maître Gustav Mahler dont il a complété le Quatuor pour piano inachevé, et bien sûr aussi à Chostakovitch, son autre phare. Véritable caisse de résonance de bien des musiques (Baroque, Wagner, Moussorgski, musique religieuse, Berg…), il restitue un univers inquiétant plein de rencontres improbables. Du collage parodique à l'élan passionnel la musique de Schnittke vit des contradictions de la vie, des « inévitables contradictions entre l'esprit et la vie »


De cette sincérité naïve, de cette roublardise d'écriture parfois, naît une musique éminemment personnelle, et comme lui, toujours à deux doigts de se rompre.
Cette dérision terrible qui hante ses œuvres, ces collages comme des sédiments de toutes les époques, ces traces hétéroclites de bien des styles et des musiques, peuvent heurter, peuvent même dater terriblement sa musique. Peu lui importe, déjà ailleurs Schnittke sait de ce chaudron du siècle faire monter un immense pouvoir émotionnel, un impact affectif très fort. Sa musique ondoie entre des vallées d'immobilité et des sommets de dramatisme, de la douleur pétrifiée à l'ironie jubilatoire.
Lui sait donner l'impression d'absolue nouveauté avec de l'ancien, bâtir avec des matériaux récupérés, détournés. Reliant le disparate avec lui-même, Schnittke s'évertue à tout cela. Il est le grand bâtisseur à partir de ruines et il redonne du sens aux miettes du hasard en croisant passé et présent. Il ose présenter une image du chaos pour tenter de l'exorciser.
Il déclare : « On peut s'asseoir pour écouter pendant des heures l'effet magique des vagues, mais la mer jamais ne révèle sa structure. Où la vague commence-t-elle ? Où commence la prochaine ?. Soyez lucides et veillez ».
Ainsi Schnittke à la proue du navire regarde sans illusion s'avancer les questions sans réponse.

 

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Le Quatuor à cordes n° 4 composé en 1989 représente un aspect plus ramassé et plus sombre du compositeur. II a été interprété dès 1990 par le Quatuor Alban Berg. Délaissant son combat avec les réminiscences mais pas avec les ombres, Schnittke fait un retour à une certaine pureté du langage d'Alban Berg et ce quatuor sans retrouver les accents désespérés de son second quatuor, laisse une impression de nuit obscure parcourue de quelques gémissements, une "Suite Lyrique" sans amour. Composé en cinq mouvements, ce quatuor dure environ 38 minutes. Les mouvements sont:
1- Lento
2- Allegro
3- Lento
4- Vivace
5- Lento


Ces mouvements s'enchaînent comme d'habitude chez Schnittke, et donnent la prépondérance à l'obscur pour terminer dans le silence. Les trois mouvements lents, porteurs de la nuit sont séparés par deux mouvements rapides sortes de rondos burlesques, qui s'agitent vainement, tendus et aigus.
Mais ces mouvements lents sont dissemblables, au premier qui émerge d'un chaos gémissant, répond le dernier plus allant qui ramasse les bribes éparses de chants éperdus des solistes précédemment entendus. Mouvement essentiel, le plus long également, ce final est plus dramatique avec ses épanchements d'alto et de premier violon, ses cris, et puis les dernières minutes, répétitives, vont vers l'absence.


Alfred Schnittke aura beaucoup composé, pour un homme à la santé si fragile.

- Dix symphonies en incluant la symphonie « nulle » de 1956.
Ces symphonies s’étalent de 1956 à 1998, la dernière désignée comme symphonie 9 demeure inachevée. La plus connue est la seconde (1979) dite St.Florian
-
4 concertos pour violon composés de 1957 à 1984 (ce dernier est dédié à Gidéon Kremer)
-Un splendide concerto pour alto (1985)
- 2 concertos pour violoncelle dédié à Nathalie Gutman et à son grand ami Rostropovitch
- 6 concertos grosso dans les quels il uitlise sa fascination des collages
- 4 opéras :Vie avec un idiot (1991), Faust (1995), Le 11e commandement (1962), Gesualdo (1993)
-4 quatuors à cordes, 5 sonates pour violon ou violoncelle et piano
-Un quintette pour piano (1976)


Ses chefs-d’œuvre semblent être :
Ritual, en mémoire des victimes de la seconde guerre mondiale
Le concerto pour chœur (1984-1985) tiré du Livre des Lamentations d’un poète arménien du Xe siècle, Grégoire de Narek.
In mémoriam écrit à la mémoire de sa mère
Requiem (1975)

 

Gil Pressnitzer

 

 

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Date de mise à jour : 25/11/2007