Alfred Schnittke
Quatuor n° 4
La nuit des temps présents

"Soyez lucides et veillez", c'est l'avertissement final du troisième opéra de Schnittke, l'histoire de Faust. Après la «
Vie avec un Idiot » et "Gesualdo" la représentation théâtrale
chez Schnittke éclaire avec plus d'évidence l'univers déchiré
et contradictoire de cet écorché vif. Né en 1934 sur les
rives de la Volga, à Engels, de père juif allemand marié
à une russe d'origine allemande, Schnittke est de langue maternelle allemande,
et jamais vraiment, il ne s'est senti à l'aise en Russie. Défendu par Rostropovitch, Gidon Kremer, Bashmet, il est rapidement devenu le chef de file de sa génération par ses grandes oeuvres (Ritual, concerto pour alto, Requiem, concerto grosso...) En butte à l'oppression, enfermé dans la bêtise de tout un appareil d'Etat, il n'a dû sa survie que dans sa dissidence intérieure qui était de refuser la musique obligée pour tenter de forger son langage au travers des oeuvres contemporaines qui parvenaient jusqu'à lui. Si pour certains le dodécaphonisme était la dernière mode, pour lui c'était une arme contre l'écrasement. Lucide et veilleur des temps, il a appréhendé le monde comme étant en morceaux, éclaté de mille parts et mélangeant trivial et sublime. Il a fait du collage une
véritable religion et par ses écartèlements, ses plongées
dans l'humour féroce et la tendresse enfantine, il tend la main à
son grand maître Gustav Mahler dont il a complété le Quatuor
pour piano inachevé, et bien sûr aussi à Chostakovitch,
son autre phare. De cette sincérité naïve, de cette roublardise d'écriture parfois, naît une musique éminemment personnelle, et comme lui, toujours à deux doigts de se rompre. Cette dérision terrible
qui hante ses oeuvres, ces collages comme des sédiments de toutes les
époques, ces traces hétéroclites de bien des styles et
des musiques, peuvent heurter, peuvent même dater terriblement sa musique. Lui sait donner l'impression d'absolue nouveauté avec de l'ancien, bâtir avec des matériaux récupérés, détournés. Reliant le disparate avec lui-même, Schnittke s'évertue à tout cela. Il est le grand bâtisseur à partir de ruines et il redonne du sens aux miettes du hasard en croisant passé et présent. Il ose présenter une image du chaos pour tenter dé l'exorciser. Il déclare : "On
peut s'asseoir pour écouter pendant des heures l'effet magique des vagues,
mais la mer jamais ne révèle sa structure. Où la vague
commence-t-elle ?Où commence la prochaine?". Le Quatuor à cordes
n° 4 composé en 1989 représente un aspect plus ramassé
et plus sombre du compositeur. 1- Lento Ces mouvements s'enchaînent comme d'habitude chez Schnittke, et donnent la prépondérance à l'obscur pour terminer dans le silence. Les trois mouvements lents, porteurs de la nuit sont séparés par deux mouvements rapides sortes de rondos burlesques, qui s'agitent vainement, tendus et aigus. Mais ces mouvements lents sont dissemblables, au premier qui émerge d'un chaos gémissant, répond le dernier plus allant qui ramasse les bribes éparses de chants éperdus des solistes précédemment entendus. Mouvement essentiel, le plus long également, ce final est plus dramatique avec ses épanchements d'alto et de premier violon, ses cris, et puis les dernières minutes, répétitives, vont vers l'absence. |
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