Franz Schubert

Quatuor n°14, « La jeune fille et la mort »

 

Une berceuse à la mort accueillante

 

schubert

 

Vouloir comprendre Schubert, son lyrisme si particulier, mélange de candeur et de visions sombres, c'est commencer par s'immerger dans son univers matriciel : le lied romantique.
Schubert donnera ce conseil : « A écouter en hiver, mais dans mes lieder, le printemps avec toutes ses fleurs est déjà présent ».
Cette dualité entre cendres et braises imprègne le monde poétique dans lequel Schubert vivait sa vraie vie. Au travers des textes populaires, mais surtout de poèmes de petits poètes (car à part Heine, et si peu Goethe, les grands poètes ont toujours rendu impuissants les musiciens), Schubert vit par procuration des vies et des amours à la dérive : lune blafarde, neige et hiver, ruisseau-tombeau, forêts blêmes, jeunes filles qui trahissent, sommeil et mort.
L'inspiration de Schubert est une errance dans ces mots qui le touchaient plus profond que les larmes, aussi le thème de la mort consolatrice était constant chez lui. Il pleuvait de la mort partout dans sa vie, et entre les deuils et ses œuvres mort-nées, Schubert s'était fait une philosophie douce et résignée sur le monde. D'autant plus que l'époque elle-même mélodramatique et morbide, était très portée sur la présence de la mort et son apprivoisement par la consolation. Le Quatuor à cordes en ré mineur a été achevé en mars 1824, en même temps que le Quatuor n° 13 en la mineur Rosamunde et que l'Octuor. Ces quatuors ont été portés ensemble après une grande période de doute et de stérilité.


Après l'épreuve psychologique importante de la naissance du cycle de 1823 La Belle Meunière , Schubert a besoin de s'échapper dans un autre univers. Ce sera celui de la musique de chambre, en attendant la symphonie. Bien sûr l'ombre paralysante de Beethoven est présente.
Schubert qui voletait d'une idée jaillissante à l'autre, a cultivé l'inachevé. Des torses, des bribes jonchent son œuvre. Qu'importe que le flot continu soit mis en bouteille, il lui suffisait qu'il s'écoule, soit griffonné quelque part.
Pianiste, mais aussi altiste Schubert aimait faire de la musique ensemble. La musique de chambre sera sa demeure. Schubert très tôt fit des quatuors, au moins cinq en 1813. Puis deux autres en 1814 et dans les années 1815-1816. Mais pendant plus de huit ans, de 1816 à 1824, il ne composera aucun quatuor. Il était ailleurs, immergé dans le foisonnement des lieder qui jaillissaient de lui sans retenue. Des projets avortés d'opéra lui prenaient aussi du temps.
Le retour à cette forme noble et austère qu'est le quatuor à cordes advint par le rappel à la fragilité de l'existence qui le frappa en 1824. À peine remis d'une très grave maladie vénérienne, comme par une promesse intérieure il se remit à la forme du quatuor, mais aussi à l'écriture de danses et de variations. Comme si la vie revenait.


Il voulait aussi aller vers des formes « supérieures », la symphonie :
« J'ai composé deux quatuors… et je veux encore écrire car c'est seulement de cette façon que je pourrai me frayer un chemin vers la grande symphonie ».
Mais ces quatuors presque jumeaux, Rosamunde et La Jeune fille et la Mort, sont encore du chant, du dépassement du chant. Ce quatuor n° 14 ne sera exécuté en privé que deux ans plus tard, en 1826, et ne pourra jamais être publié du vivant de Schubert. La tonalité d'ensemble de ce quatuor est bâtie sur celle du lied « der Tod und das Mâdchen » composé en février 1817, dont voici le texte de Matthias Claudius :


Va-t’en - Ah va-t’en loin de moi squelette cruel je suis encore jeune, laisse-moi ne me touches pas, chère mort.
Donne-moi ta main, toi belle et tendre
Je viens en ami non pour te punir
Sois courageuse, je ne suis pas cruelle
Tu dormiras apaisée dans mes bras.


Ainsi, ce quatuor est une berceuse à la mort accueillante et qui parle aussi du fol espoir de vivre et de se révolter contre inéluctable. Schubert qui portait profondément en lui cette idée romantique de la mort, pressentant son court trajet terrestre, a écrit sincèrement, pathétiquement, un mini-requiem. Il était très malade en 1824, même hospitalisé, car la syphilis faisait son trou en lui. Deux ans plus tard, il ira plus loin que les bornes connues de la douleur pour entamer l'errance fantôme du « voyage d'hiver ».

 

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Quatuor en ré mineur opus posthume D 810 La Jeune Fille et la Mort


Il est classiquement en quatre mouvements:
- Allegro

- Andante con moto

- Scherzo - Allegro molto

- Presto
Mais la forme sonate est un peu malmenée et Mendelssohn trouvait ce quatuor raté. Erreur de jugement car cette musique sombre et tragique, et ce dès le début, s'est imposée comme une des plus belles de Schubert.


Allegro : Le thème principal provocant, insistant, comme un «signal fatidique» ose s'inviter dans l'univers habituellement ouaté du quatuor comme une mise en cause obstinée, entêtée l'irruption du tragique.
Et quand nous nous croyons au milieu de la vie, elle ose pleurer en plein cœur de nous-mêmes, disait Rilke.
Ce thème va envahir tout le mouvement en se renouvelant sans cesse et en s'opposant à un second thème doux et nostalgique qu'il finit par teindre en gris. Dans les dernières mesures, une coda sombre réexpose ce thème qui s'éteint dans un pianissimo angoissant. De ce mouvement sourd une impression de malaise : une présence maléfique, non encore dévoilée, cogne autour de nous.


Andante : Ce mouvement a pour motif conducteur l'air funèbre du lied éponyme. Ce thème et ces cinq variations ne traduisent pas les paroles mais le climat global du lied : après le thème presque murmuré puis repris plus gravement, les variations qui seront la narration de l'histoire avec la mort, la rébellion de la jeune fille (variations 3 et 5) et l'acceptation finale de la douceur dans l'anéantissement. Les violons sont la voix de la jeune fille, les cordes graves celle de la mort.
Le dialogue d'abord horrifié va devenir consolateur, presque amoureux. La partie du lied utilisé par Schubert est « Sois courageuse, je ne suis pas cruelle Tu dormiras apaisée dans mes bras.»


Scherzo : Ce mouvement est très bref, brusque, dérangeant par l'alternance du majeur et du mineur, de la rythmique piétinante comme le scherzo de la 9e de Bruckner. Plein de syncopes, il s'arrête sur un trio central, presque un ländler à peine dansant, une clairière de lumière vite obscurcie par la reprise du scherzo comme un mouvement perpétuel. Schubert pouvait avoir cet aspect démoniaque ici présent.


Presto : Le finale suit sans interruption et court de façon précipitée vers une fin, vers la fin ? Chevauchée nocturne en fait. Très agité, bâti sur un rondo-sonate, il parcourt l'espace comme une danse macabre du Moyen-Âge. Le deuxième thème semble prendre le relais de cette fuite en avant. Le rythme obsessionnel et rapide laisse peu de place à des moments de clarté. Le thème principal est sans arrêt martelé, et la course continue pour s'arrêter on ne sait trop pourquoi dans une chute bâclée et précipitée comme souvent chez Schubert, mais volontairement sans souci des bonnes manières de la forme sonate, mais c'est la mort qui nous trousse. La coda très vite, est une danse inquiétante.
Deux violents accords terminent brusquement le quatuor. En entendant le quatuor jumeau n° 13, le seul joué au public de son vivant, Schubert le trouva joué trop lentement. Le Quatuor n° 14, haletant, véhément, doit être parcouru par une tension continue car il en va d'une course à l'abîme. Violences et ténèbres, haltes de consolation aussi parfois, font de cette musique un paysage de l'âme.

 

Gil Pressnitzer

 

 

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Date de mise à jour : 10/12/2007