Robert Schumann

Fantaisie op.17

 

Il fera bientôt nuit

 

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Robert Schumann, musicien de la tombée du jour, et des voix intérieures non réconciliées, a d'abord, avant de rencontrer la merveilleuse floraison, la belle fusion, de la poésie et de la musique des années 1840, pu s'accomplir totalement dans les Œuvres pour piano. Imprégné d'émotions littéraires (Jean-Paul Richter, Novalis). Il a ainsi pu cristalliser ses dualités psychologiques (Eusebius, le rêveur, Florestan l'exalté, mais surtout Robert Schumann, l'écartelé) dans cet instrument sacré et familier : le piano.
Ce piano, lien avec Clara Wieck, passeur de ses élans et réceptacle de sa profonde mélancolie, est aussi pour lui l'échec de sa carrière de virtuose, et le défi permanent de l'ombre de Beethoven.
La fantaisie en ut majeur Op. 17, seule œuvre d'importance en 1836, est essentielle dans son œuvre. Enserrée dans la composition de ses trois sonates pour piano (1835-1838), elle est exemplaire des tensions que vivait alors Schumann :
- quête pathétique de la grande forme romantique qui lui happera toujours
- conjuration de l'absence de la bien-aimée lointaine séparée brutalement de lui, *poids fondamental de la poésie de la nuit sur son œuvre.


Les Hymnes à la nuit de Novalis de 1800 disent ainsi :
Je descends vers la sainte, l'inexprimable, la mystérieuse nuit Le monde est loin, enfoui dans un profond abîme Une mélancolie profonde s'en échappe Je veux tomber en gouttes de rosée et me mélanger à la cendre.

Ces éléments auxquels il conviendrait d'ajouter le désir de fasciner Liszt, mais surtout de continuer le dialogue avec les dernières œuvres de Beethoven, permettent de saisir l'esprit de cette œuvre de Schumann, où tous les miroirs de sa personnalité sont encore intacts.
Dans cette musique où l'émotion créée la forme, Schumann va loin dans le lyrisme intense et passionné, et une mer s'entrouvre au milieu du piano.
Cette quasi-improvisation fait tout le prix de ce journal intime.
Dédiée à Liszt, mais chant d'amour pour Clara, elle se compose de trois mouvements que Schumann veut voir enchaîner « d'un bout à l'autre d'une manière passionnée ».
Long cri passionné du premier morceau. Héroïsme conquérant du second morceau. Hymne à la nuit du dernier morceau.
Après avoir songé à une sonate, puis se laissant aller à une variante libre de la forme sonate, Schumann pense d'abord à plusieurs épitaphes. « Rimes, Trophées et Palmes », puis « Ruines, Arc de Triomphe, Diadèmes d'étoiles », et enfin pour traduire le sens la partition il inscrit le quatrain suivant en couverture :
En tout ce qui bruit résonne/Dans le rêve irisé de la terre/Une note secrète/Pour celui qui tend l'oreille. (Schlegel)
 

 

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- premier mouvement
En fait, deux parties, l'une à interpréter d'une manière fantastique et passionnée, l'autre sur un ton de légende, composent ce morceau. Le premier thème est clamé de façon pathétique après une très courte assise sur des graves, avec une voix loin lointaine en écho qui reprend cette plainte. Cet appel est repris, déployé.
« N'est-ce pas toi-même ce chant ? » demandera Schumann à Clara. Un deuxième thème, en mineur, ramènera après bien des transitions comme autant d'épreuves, le thème initial. Le miracle de cette musique, c'est d'opérer comme une seule coulée, comme une improvisation.
La deuxième partie du mouvement « Légende » est un petit conte musical comme dans les Lieder sur des poèmes d'Eichendorff. Doux et calme au début, le fantastique se met en marche. Peut-être illustration du quatrain, le climat tour à tour mystérieux et passionné, lent et effréné, illustre une vision qui s'estompe. Le thème initial vient briser ce "monde d'ailleurs" pour ramener à la quête de l'Absente. Un très court adagio fait tomber les brumes sur ce mouvement.


- deuxième mouvement
Cette marche triomphante et fanfaronne semble rompre complètement le climat de l'œuvre. Pourtant, outre la fascination beethovénienne qu'elle recèle, elle est révélatrice de l'énergie des dépressifs qui habitait Schumann. Pianistiquement périlleuse, cette pièce enchaîne sans trêve une figure rythmique unique. Cette progression implacable ne se dénoue que pour une éclaircie donnée par une "mélodie-fleur bleue". Ce morceau annonce complètement les Études Symphoniques et montre bien la rage qui piétinait souvent chez Robert Schumann et surtout tous les contes d'enfants, lus très tard la nuit en cachette dans la bibliothèque paternelle.


- troisième mouvement
Ce finale « lent et soutenu, toujours dans les nuances douces », fait partie de ces musiques immobiles qui coulaient de Schumann quand il approchait la nuit.
« Dans ce halo sonore, immobile et serein, un rayon de lumière le traverse, une longue mélodie déroule lentement ses rythmes décalés » (Boucourechliev).
Un lied immatériel semble être chanté ici, comme du Heine. Apparu, puis disparu comme des nappes de mémoire, il finit par s'estomper dans le grave pour laisser place à un thème plus terrestre, plus animé qui va conduire le mouvement à des élans plus forts. Les thèmes précédents sont conviés à cette ultime ronde et l'apaisement recouvre tout.
C'est la nuit apaisante, et non les ténèbres, encore tenues en laisse pour le moment du moins.


Il suffira d'un seul mot mystérieux pour que s'envole tout le faux ordre des choses. (Novalis)
La Fantaisie op. 17 est certainement un de ces mots mystérieux.

 

Gil Pressnitzer
 

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Date de mise à jour : 03/11/2007