Bernd Alois Zimmermann

L’Action ecclésiastique

 

« Sauve qui peut la vie», ou le dernier chant sérieux de Zimmermann

 

Zimmermann

 

L’Action ecclésiastique est achevée en 1970 et met en musique une partie de l’Ecclésiaste :
« Ich wandte mich und sah an alles Unrecht, das geschah unter der Sonne », « Je me retournais, et considérais toute l'injustice qui est sous le soleil », Cette œuvre de vingt minutes est écrite pour l’effectif suivant :

-3 voix solistes
Basse, 2 récitants
- Orchestre bois par 3 (58 musiciens)
3 flûtes, 3 hautbois, 3 clarinettes, 3 bassons, 5 cors, 3 trompettes, 6 trombones, tuba, percussions, harpe, guitare électrique, 28 cordes

Il s’agit d’une commande de la ville de Kiel, pour les Jeux Olympiques de 1972.
Sa création aura lieu deux ans après le suicide de Zimmermann le 2 septembre 1972, Kiel, Allemagne.
Interprètes de la création :
Lutz Lansemann, Jochen Schmidt (récitants), Hans Franzen (basse), Orchestre philharmonique de la ville de Kiel, direction: Hans Zender
Ce texte de l'Ecclésiaste (4 :1-3) est un texte désespéré que Brahms a déjà mis en musique comme le deuxième de ses quatre chants sérieux. Que dit ce texte appelé Qohélet dans sa langue d’origine, l’hébreu.
C’est un constat amer sur l’oppression et le triomphe des oppresseurs sur ce monde et il félicite les morts qui sont déjà morts, plutôt que les vivants qui sont encore en vie, et mieux que les deux celui qui n’est pas encore
La vanité, la fumée des actions humaines est présente ainsi que le mal triomphant. Contrairement à Brahms, Zimmermann utilise le texte en entier. Ce texte vraisemblablement écrit au IIIe siècle avant notre ère le terrifie par son actualité immédiate et voici commande pour les Jeux Olympiques se transforme en un constat amer, qui s’ajoutant au Requiem pour un jeune poète qui le précède pousse Zimmermann adire adieu à ce monde injuste.
Le 10 août 1970, Zimmermann met fin à ses jours à l'âge de 52 ans à Königsdorf. Il était alors reconnu et joué. Il préparait un opéra Medea sur un livret de Hans Henny Jahnn.
 
Juste avant, vers le mois d’avril vraisemblablement, Paul Celan met lui aussi fin à ces jours en se jetant dans la Seine. Ce rapprochement n’est pas fortuit et entre le désespoir de l’action ecclésiastique de 1970 et des derniers poèmes de Celan que de souffrance commune. :

Psaume (traduction personnelle)

Personne ne nous repétrira de terre et d'argile
Personne ne soufflera dans notre poussière les mots
Personne
Loué sois-tu, personne
C'est pour te complaire
Que nous voulons
Fleurir
Contre toi
Un rien
Nous étions, nous sommes, nous serons
Nous resterons, fleurissant :
Le rien-, la
Rose de personne
Avec
La pointe du scribe âme luisante,
Le filet d'étamine ravage du ciel,
La couronne rouge
Du mot pourpre, que nous chantons
Par-delà, ô par-delà
L'épine


Paul Celan, lui le juif, se dressait contre l’horreur du monde et la trahison de Dieu qui est mort à Auschwitz, Zimmermann, lui le catholique, arrivera par d’autres chemins à la même conclusion : le monde est pris dans le mal absolu. Cette blessure infinie de la fraternité bafouée, de l’homme écartelé leur rendra ce monde impossible à vivre et chacun dans sa propre mise à mort à quatre mois de distance donnera leur seule réponse possible. Paul Celan concevait le poème comme une poignée de mains et déplorait la raréfaction et l’authenticité du partage : « Seules des mains vraies écrivent de vrais poèmes, et les poèmes sont des cadeaux qui transportent en eux du destin. Nous vivons sous un ciel sombre et il y a peu d’hommes, c’est pourquoi il y a peu de poèmes ». Zimmermann aurait pu ajouter « et c’est pourquoi il y a peu de musiciens ». Leurs trajectoires esthétiques se ressemblent aussi, après avoir inventé des formes et des nouveaux mots Paul Celan, vers la fin, va vers une nudité désarmante et terrible du poème.

Zimmermann


Zimmermann après avoir lui aussi crée des formes puisées dans l’impur du monde (emprunts de jazz, de bruits, ...) consacre ses toutes dernières œuvres presque au silence, au poids du rien. Dans l’action le texte est martelé, éclaté et à peine mis en musique pour laisser voir le gouffre. L’un était hanté par l’holocauste, l’autre dans une post-Allemagne de l'après-guerre, voyait ses utopies de sainteté souillée dans le matérialisme béat de tous.
Lui aura eu sa jeunesse volée par la guerre et chacune de ses œuvres avait rapport à un signifiant commun de l'Allemagne de l'après-guerre)l'après-guerre aurait été structuraliste à mesure de son opposition au “sans mesure ", à l'excès qui aurait été selon lui au cœur du nazisme.
Il était né le 20 mars 1918 à Bliesheim près de Cologne, et  il commence ses études musicales en 1939, année funeste. Sous ce plomb doit se développer son pessimisme vis-à-vis de l’humanité. À la sortie de cette guerre dans un pays ravagé et détruit moralement, il cherche une sorte de rédemption aux cours de Darmstadt avec René Leibowitz et Wolfgang Fortner. Il ne s’éloigne pas de son lieu natal et devient à partir de 1950 maître de conférence puis professeur de composition, à Cologne jusqu’à sa mort donc de 1952 à 1970 ce qui est un laps de temps important pour ce voyageur immobile qui comme dans une pièce de Kantor faisait défiler dans sa tête les misères du monde, les soldats en déroute et l’innocence bafouée.


Hanté par l’éclatement du temps (Die Soldaten de 1965 repose sur cela et l’innocence souillée), il aura essayé plusieurs langages pour rendre cet infini désespoir nichant au cœur de lui-même. « Le temps, avec sa notion de chaos, au sens de cratère, est devenu pour moi une idée fixe à laquelle je ne puis me soustraire, d’autant moins que je ressens, devine et vois tous les jours davantage la monstrueuse désorganisation de toute la vie spirituelle. C’est un processus qui me recouvre d’un poids paralysant et qui désagrège tout mon organisme avec une certitude et une lenteur révoltante » (Zimmermann en 1945)
 Il disait être partagé entre la « menace apocalyptique » et le « calme mystique ». Mystique catholique ayant fait des retraites il se heurte à la désertion de Dieu.

Employant tous les bouts de langage en sa possession (académisme tonal, sérialisme, expressionnisme, jazz, déluge de citations et de collages,...) il ne se reconnaît que dans ce qu’il appelle sa période pluraliste où le temps se bouscule simultanément.
Ses compositions marquantes sont ses concertos pour violon (1950), pour trompette (1954), pour violoncelle (1957 et 1966), sa cantate Omnia tempus habent, cantate pour soprano et 17 instruments (1957), son unique opéra d ’après Lenz, Die Soldaten (1965), et ses œuvres ultimes, (1967-69), Requiem pour un jeune poète, (1970) Quatre Etudes brèves pour violoncelle et enfin en 1970 l’Action ecclésiastique.
 

Zimmermann

 
Elles montrent ce combat permanent entre cette recherche de paix intérieure et de témoignage fraternel à être au monde. La découverte que ce monde est le royaume du mal le brise à jamais, lui le musicien fraternel, hypersensible. Zimmermann fut un humaniste chrétien profondément engagé, se décrivant comme « un mélange typiquement rhénan de moine (le mystique - l'ascète - l'introverti) et de Dionysos (le passionné - l'explosif - l'apocalyptique) » que l'œuvre conclusive l'Action ecclésiastique d'une intensité extrême résume à elle seule.

Il s’agit d’une musique de l'effondrement sur soi, dans un tonnerre de violence angoissée, de constatation amère qu’il valait mieux ne pas naître. Passer des Évangiles à Cioran aura été un cheminement fatal pour Zimmermann. Mais cette nostalgie désespérée prend encore les oripeaux de l’expression. Mais partout sourd la sensation d'angoisse et de gravité, devant la cacophonie d'un pays et d’un univers débouchant sur le militarisme. Les convulsions de sa musique, ses cris, ses retombées dans la résignation, tout cela se trouve idéalement résumé dans l’Action Ecclésiastique. Après cela plus rien à dire sans doute, et surtout plus rien à espérer.

Brahms avec la même angoisse se réfugie dans le cynisme, Zimmermann lui se réfugie dans la mort.

 

Œuvres principales :

 

Die Soldaten opéra en quatre actes (1957-1965),

Die Soldaten symphonie vocale pour six solistes et orchestre (1957-1963)

Ich wandte mich und sah an alles Unrecht, das geschah unter der Sonne, action ecclésiastique pour deux récitants, basse et orchestre (1970)

Omnia tempus habent, cantate pour soprano et 17 instruments (1957),

Requiem für einen jungen Dichter, Lingual pour récitants, soprano, baryton, trois chœurs, sons électroniques, orchestre, jazz-combo et orgue (1967-1969)

Konzert für Oboe und kleines Orchester (1952),

Antiphonen pour alto et 25 instrumentistes (1962),

Canto di speranza cantate pour violoncelle et orchestre de chambre (1957),

Concerto pour violoncelle et orchestre en forme de « pas de trois » (1965-1966),

Intercomunicazione pour violoncelle et piano (1967),

Die Befriesteten (Ceux pour qui le temps est compté) ode à Eleutheria sous forme d’une danse de mort pour quintette de jazz, extrait de la musique pour Die Befriesteten, Hörspiel d’après Elias Canetti (1967)

 

Gil Pressnitzer

 

 

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Date de mise à jour : 24/11/2009