Kenny Werner

Éloge de la rondeur

 

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En boule sur le fauteuil, chat immémorial de la musique, Kenny Werner à la fois souriant et aux aguets joue avec la pelote des notes encore dans sa tête. Depuis cette mise en partage avec ses autres félins que sont Johannes Weidenmueller et Art Hoenig, même les nuits sans lune du jazz sont emplies de leurs feulements. Kenny Werner, du haut de ses rondeurs, lance ses griffes autour de Bach, de Bill Evans, de Miles Davis et surtout de ses propres compositions
Mais cette trame, cette toile d’araignée initiale où il est tapi, ne sert que de tremplins à des rêves éveillés où la voix jamais théoriquement présente et en fait toujours là, échelle vers des esprits cachés au faîte des toits, et sans doute plus haut certainement, mais à portée des chats.


Lui qui commençait à bailler doucement en s’étirant sur le tapis mou de la musique actuelle des trios de jazz, a repris le poil luisant, la main acérée. Bousculé comme un combat de chatons à la première flaque de soleil, il s’ébroue, surpris, parfois sur le dos puis se rétablissant pour montrer sa royauté sur la meute qui jappe en le mordillant de notes en décalage, de pièges tendres de rythmes changeants.
Il se lisse les babines et joue avec la désorientation perpétuelle de cette musique inventive, instable, rebondissante comme une balle. Écoutez bien, parfois ce ne sont pas les basses du piano, mais lui qui ronronne, heureux de revivre ainsi dans cette urgence des inspirations en cascade. Tout est à saisir au bond, à renvoyer au plus vite, et il n’y a pas de trio, mais trois larrons égaux dans leurs joutes, leurs jeux, leurs impulsions créatrices.

 

 

 

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Merveilleux pacha, il semble une réclame vivante pour une bonne pâtée, tout rond, toutes griffes rentrées. « J’aime inviter le public dans l’espace, et puis fermer la porte à clef » dit notre beau matou. Douce folie des métamorphoses, quand son piano est tout à la fois, paquebot feu allumé, cordes en soie, puits où gémissent des accords mineurs, et des ombres errantes et furtives, « sexe liquide » dit-il parfois. Il ne veut plus enregistrer que dans la chair vive du direct, tout à la capture d’une frêle alchimie qui a prise et se perpétue au-delà de l’éphémère Satisfait, les yeux mi-clos, il se remet en boule, sa rondeur tourne rond, il peut laisser aller à rire, bien calé sous la lune. Lui le pédagogue (apprendre sans peine la musique !), il se love maintenant sur le piano pour chatouiller le ventre des cordes, le velours des marteaux.

 

Je veux continuer à me perdre encore et encore dans la révélation de la musique. La musique d’éveil, celle qui transcende et habite l’espace. Tout résonne pour rendre visible l’invisible. (Paul Klee).


Sorte de bain de lumière et d’amour la musique de Kenny Werner se veut aussi musique d’espace. Sphinx plus que chat finalement, et ses rondeurs n’abritent pas la boule bleue qui nous porte, mais l’espace ou chaque chandelle en allume une autre. « Nu dans le cosmos » est son dernier titre miroir. Son dernier poème est celui-ci :
« Les mains bougent, les pieds dansent, la musique surgit de l’espace, c’est là dans l’espace sans désir, sans besoin, enfin libérés, que des vibrations, comme le jour, comme l’or fondu entre des myriades de formes de musique, au travers des veines des fleurs surgissent, nous évoluons par-delà le désir, par-delà les passions dans l’espace les mains bougent, pieds dansent, enfin libre ».


Il est des rondeurs qui contiennent le ciel, Kenny Werner, chat royal du jazz, en fait partie rayonnante.

 

Gil Pressnitzer


 

 

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Date de mise à jour : 10/01/2005