Eugénio de Andrade

 

Le poète de la transparence de la lumière et de l’ambiguïté des sentiments

 

 

 

 

Andrade

 

« La mort n’a pas de prise quand on tient le soleil endormi dans ses bras » (Eugénio de Andrade)

 

Poète et journaliste, Eugénio de Andrade est dans le monde portugais le compagnon et l’égal de Fernando Pessoa, Herberto Helder.


Il est l'un des poètes les plus importants et les plus originaux de l'après-guerre au Portugal.


Homme secret, sévère même, il aura été l’homme de la « lutte fondamentale contre l’obscurantisme de l’oubli »,
Il a été un auteur prolifique, publiant des dizaines de livres et abordant tous les genres littéraires, jusqu’à l’écriture de beaux contes pour enfants. Mais c’est son abondante œuvre poétique qui va lui assurer une renommée qui dépassera largement les frontières du Portugal.


Il aura été un écrivain majeur du XXe siècle, parmi les plus populaires aussi.
Il a également traduit la poésie de Sapho, Federico García Lorca, et Yannis Ritsos en portugais.

 

Son écriture tendue vers la rigueur des mots, des syllabes du silence, est aussi traversée par des élans proches de Virgile, et célébrant les corps, la peau et surtout l’inassouvissement du désir et les pièges de l’amour.
Il se rapproche aussi du Pier Paolo Pasolini chantant sa jeunesse, de Sandro Penna aussi. Mais lui se méfie du lyrisme et élabore une œuvre tendue, entre lumière et silence, entre l’étreinte du soleil, et le poids de l’ombre des souvenirs de l’enfance avec leurs tentations « coupables ».

 

« L’amour de la transparence est ma faiblesse, mais aussi ma force. Ce que je dis ne signifie pas qu’il n’y ait pas en moi, et dans la poésie que j’écris, des zones d’ombre. »

 

Obsédé par une recherche de la pureté et par la fascination des amours enfantines qui marquent surtout son recueil Matière solaire, peu à peu il va tendre vers la haute solitude et le refuge d’une blancheur aveuglante (recueil Blanc sur Blanc, le plus abouti sans doute).


Sa forme poétique utilise souvent des structures proches des poèmes chinois ou japonais, où tout est à peine évoqué, suggéré, mais laissant une trace indélébile en nous. Il est profondément original, ne faisant pas partie des courants littéraires de son temps.
Ses poèmes se dressent comme des pierres aveuglantes de clarté.
Par son écriture hiératique, son œuvre est intemporelle.
Il est l’un des poètes portugais les plus traduits dans d’autres langues, plus d’une douzaine.

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Le poids d’une vie solaire, le poids de l’ombre

 

Andrade

« J’ai appris que peu de choses sont absolument nécessaires. Ce sont ces choses que mes vers aiment et exaltent. La terre et l’eau, la lumière et le vent ».

Eugénio de Andrade était le pseudonyme de José Fontinhas, son véritable nom. Mais déjà entre pudeur et confessions il s’avançait masqué.
Ce grand poète portugais est né le 19 janvier 1923 à Póvoa de Atalaia, dans la province de Beira Baixa (est).
Il passa son enfance, après la séparation de ses parents, avec sa mère dans son village natal avant de s’installer à Lisbonne dix ans plus tard, toujours en compagnie de sa mère, tant aimée et qui occupe un rôle si important dans son œuvre.
Il était issu d’une famille de paysans. Plus tard, pour la poursuite des études, il est allé à Lisbonne et à Coimbra, où il a vécu entre 1939 et 1945.
C’est à cette époque qu’il a découvert l’œuvre de Fernando Pessoa pour laquelle il éprouvait une grande admiration. Mais son œuvre poétique rompt pourtant avec les problématiques chères à Pessoa pour s’imposer comme une œuvre profondément originale.

Eugénio de Andrade écrivit ses premiers poèmes en 1936 et publia son Narciso (Narcisse) en 1939, à l’âge de seize ans. Après avoir vécu à Lisbonne de 1932 à 1943, il partit pour Coimbra afin d’y accomplir son service militaire.

En 1947, il rejoint l’inspection administrative des services médicaux sociaux à Lisbonne.
En 1948, après la parution de As mãos e os frutos (Les Mains et les Fruits), il devint célèbre dans son pays, son œuvre ayant été très bien accueillie par des critiques.

En 1950, il a été muté à Porto, où il vécut le restant de sa vie,
Il a travaillé comme inspecteur pour le ministère de la Santé à Porto de 1950 à 1983.
Eugénio de Andrade a donc été obscur inspecteur administratif du ministère de la Santé pendant 35 ans et malgré son immense prestige international, il a vécu éloigné de la vie mondaine et a justifié ses apparitions par le fait « de cette débilité du cœur qui est l’amitié ».
Pourtant il comptait parmi ses nombreux amis Marguerite Yourcenar qui le fit connaître en France.


Durant les 15 dernières années de sa vie, il a vécu, presque reclus, dans un appartement au sein de sa Fondation Eugénio de Andrade, qui porte son nom depuis 1992, et qui accueille actuellement plusieurs événements et séminaires en l’honneur du travail de poète.
Considéré comme un des poètes les plus importants de la littérature portugaise au XXe siècle, il reçut de son vivant d’innombrables distinctions, parmi lesquelles : le Prix de l’Association internationale des Critiques littéraires (1986), le Grand Prix de Poésie de l’Association portugaise des Écrivains (1989) et le Prix Camoes en 2001.

Il mourut le 13 juin 2005, à Porto, à la suite d’une très longue maladie neurologique, à l’âge de 82 ans.

 

Lui qui avait écrit : « la mort seule est immortelle.» 

 

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Les noces avec le soleil, l’enfance et le pays sublimé

 

Andrade

« Comment assembler les syllabes du silence, et sur elles m’endormir »

 

Eugénio de Andrade portait son regard vers l’intérieur des choses et des êtres, et c’est souvent dans les yeux des animaux, les chats surtout qu’il aima passionnément, qu'il cherchait l’essence pure de la poésie. Cette innocence, cette beauté superbe de l’éphémère. Et aussi lui le solitaire, taciturne se souvenait des émois de son enfance, de son combat avec l’écriture, de ses plongées de désespoir :

« Je n'aime même pas écrire, il m‘arrive parfois d’être tellement désespéré que je me cherche refuge dans le rôle de celui qui se cache pour pleurer. Et la chose étrange est que de ma détresse surgissent les mots de réconciliation profonde avec la vie.»

 

Sa poésie est influencée par la pensée surréaliste, mais plus encore par l’antique poésie grecque et les haïkus japonais.
Andrade a écrit bien des poèmes lyriques célébrant le corps et la nature, avec une précision élémentaire, une rigueur des mots justes.
La grande beauté de ses poèmes est due à l’équilibre délicat, minutieusement forgé, du son dans ses mots, de la musique qui irrigue ses vers.
Cela est difficilement restituable dans les traductions, aussi soigneuses soient-elles.

 

Sa poésie se caractérise par l’importance donnée à chaque mot, à la fois dans leur valeur d’images ou comme éléments rythmiques.
Eugénio de Andrade est le poète de la musicalité, ses poèmes semblent des hymnes.
« La musique qui sort de mes doigts aime le silence, et l’ambition ultime du poète est de l’intégrer dans le coin des mots ».

 

Ses poèmes, généralement courts, mais denses, semblent apparemment simples, ils sont en fait presque compacts comme du granit.
Ils exaltent l’évocation de l’énergie physique, matérielle, la plénitude de la vie et des sens. Et surtout le désir.
« Il n’y a pas d’autre manière d’approcher
de ta bouche : tant de soleils et de mers
brûlent pour que tu ne sois pas de neige :
corps. »

 

Eugénio de Andrade est un poète païen, solaire et sensuel.

La figuration de l’homme, non seulement du moi individuel, mais faisant aussi partie d’un collectif, est au centre du poème.
La conception très « virgilienne » de l’homme avec la nature, l’harmonie du monde et des éléments sont au centre de ses préoccupations. Le soleil éclaire violemment ses mots.
« J’ai plongé dans le soleil mes doigts tout entiers. »

Mais une grande part d’ombre est aussi présente : la ville tentaculaire – la présence de l’oppression, les conflits, son refus du profit et de l’usure de la vie, et surtout la mort omniprésente. Et aussi la présence du mal :
« Le mal est l’absence de l’homme dans l’homme. »

Le temps et son écoulement, l’espace aussi, sont aussi essentiels dans la poésie de Eugénio de Andrade.
Il est obsédé par le fait que le temps et l’homme sont inséparables, et que les âges de l’homme et des saisons convergent.


L’évocation de l’enfance, où l’on note la présence de la mère et la connexion avec les éléments naturels, est centrale. Il se met à l’écoute des lieux et des choses « où souffle l’esprit de la terre. »
« Avec votre bouche, buvez de l’eau plus profonde que votre être - si la lumière est ainsi, alors comment pouvez-vous mourir ? »

La présence des thèmes de l’érotisme et de la nature, peut se deviner dans la plupart des poèmes de Matière solaire, avec la présence inquiétante du berger, sorte de tentateur étrange.

 

VII

Tu connaissais l’été à son odeur,
le silence très ancien
du mur, l’ardeur des cigales,
tu inventais la lumière acidulée
tombant à pic, l’ombre brève
où le gamin s’est endormi,
le brillant des épaules.
C’est ce qui t’aveugle, le soleil de la peau.

Matière solaire

 

Eugénio de Andrade sait l’importance capitale des mots :
« Les mots sont notre condamnation. Vous aimez avec des mots, vous haïssez aussi avec des mots. Et la dérision suprême, on aime et déteste avec les mêmes mots ! »
Il écrit dans la solitude et la recherche exacte du mot, car pour lui « le réel c’est le mot ».
« Le processus de création n’est pas transparent chez moi. Parfois quelque chose en moi - un rythme, un clapotis des syllabes, des images – m‘amène à réfléchir à cette proposition. Cette partie de moi que je ne reconnaissais pas, est une nécessité de l’esprit qui cherche à prendre soudainement expression dans mes poèmes. »

Eugénio de Andrade va débusquer mots ignorés, qu’il dévoile syllabe par syllabe. Il aura voulu faire du mot la demeure du silence.

« Faire d’un mot une barque, c’est là tout mon travail. (Le poids de l’ombre) »

 

Dans ses poèmes tendus comme des prophéties grecques jetées au ciel, passent des repaires constants : la bouche, le soleil, le cheval le chat, la poussière du soleil qui se pose sur les yeux, les cheveux, oiseaux frères des anges, le désir, le corps, les enfants désirables, le goût de la peau, la lumière mouillée de désir, le sourire, la mer tout entière, les arbres, les pierres, et toujours la musique.

Il cherche « une autre bouche où apprendre à devenir eau. » Car pour lui le désir n’est-il pas l’ami le plus intime du soleil ?
Eugénio de Andrade semble vivre au ras des lèvres, et cette obsession de la bouche demeure du désir, le poursuit, et jamais ne le comble.


Comment dormir,
comment dormir avec la pluie
tombant syllabe
après syllabe sur les yeux?

Jamais je n’ai désiré ainsi,
jamais :
les doigts, tous les doigts aveugles.

Couronné d’écume -
ainsi devrait être
le corps.
Et le feu.
Matière solaire, Traduit du portugais par Michel Chandeigne

 

Mais toujours il sait l’inachèvement du désir et les « mains complices du soleil » s’arrêtent et les doigts s’égarent en vain.
« j’ai aimé comme on brise la pierre. »
Et passent la neige comme une attente, la pluie complice.
Et vient la vieillesse, le corps qui lâche, « le corps oublie de plus en plus d’avoir raison », le corps qui pourrit, la mort à pas lents comme alliée et qui vient.


Mais aussi par phrases affirmatives comme vérités révélées l’amour fusionnel avec le pays, les champs, la terre : « Je suis fidèle à la chaleur… Et l’air est mon élément, l’air »


Eugenio de Andrade laisse des traces de lumière et d’espoir, et pour lui le poème est quelque chose qui nous transforme, « Les rêves des poètes font toujours l’homme, et peuvent changer des vies. »

 

Et lui qui a le soleil comme voisin et la mer entière dans la tête nous dit :
« Il est possible que seuls les arbres aient des racines, mais le poète toujours nourrit les utopies. Permettez-moi donc de penser que l’homme a encore des chances de devenir un être humain. »

 

Gil Pressnitzer

 

Source : Matière solaire, Le poids de l'ombre, Blanc sur blanc, Poésie/Gallimard 2012

 

Andrade


 

 

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Choix de textes

 

Avec la mer

 

J’apporte la mer entière dans ma tête
De cette façon
Qu’ont les jeunes femmes
D’allaiter leurs enfants ;
Ce qui ne me laisse pas dormir,
Ce n’est pas le bouillonnement de ses vagues
Ce sont ces voix
Qui, sanglantes, se lèvent de la rue
Pour tomber à nouveau,
Et en se traînant
Viennent mourir à ma porte.

Anthologie de la poésie portugaise contemporaine
1935-2000, Traduit du portugais par Michel Chandeigne

 

J’entends courir la nuit

 

J’entends courir la nuit par les sillons
Du visage – on dirait qu’elle m’appelle,
Que soudain elle me caresse,
Moi, qui ne sais même pas encore
Comment assembler les syllabes du silence
Et sur elles m’endormir.
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Il n’y a pas d’autre manière d’approcher
de ta bouche : tant de soleils et de mers
brûlent pour que tu ne sois pas de neige :
corps

ancré dans l’été : les oiseaux de mer
couronnent ton visage
de leur vol : musique inachevée
que les doigts délivrent :

lumière répandue sur le dos et les hanches,
encore plus douce au creux des reins :
pour te porter à ma bouche, tant de mers
ont brûlé, tant de navires.

Blanc sur blanc, Gallimard, Collection Poésie,Traduit du portugais par Michel Chandeigne

 

II

 

Le mur est blanc
et brusquement
sur le blanc du mur tombe la nuit.

 

Il y a un cheval proche du silence,
une pierre froide sur la bouche,
pierre aveuglée de sommeil.

 

Je t’aimerais si tu venais maintenant,
si tu penchais
ton visage sur le mien tellement pur
et tellement perdu,
ô vie.

Matière solaire Traduit du portugais par Michel Chandeigne

 

III

 

Il y avait un mot
dans l’obscurité.
Minuscule. Ignoré.

 

Il martelait dans l’obscurité.
Il martelait
dans le socle de l’eau.

 

Du fond du temps,
il martelait.
Contre le mur.

 

Un mot.
Dans l’obscurité.
Qui m’appelait.

Matière solaire Traduit du portugais par Michel Chandeigne

 

Le figuier

 

Ce poème commence en été,
les branches du figuier qui effleurent
la terre m’avaient invité à m’allonger
dans son ombre. En elle
je me réfugiais comme au creux d’un fleuve.
Ma mère se fâchait : l’ombre
du figuier est funeste, disait-elle.
Je n’en croyais rien, je savais bien
comme leurs fruits luisaient mûrs
et fendus offerts aux dents matinales.
Là j’ai attendu toutes ces choses
peuplant les rêves. Une flûte
lointaine jouait dans une églogue
tout juste lue. La poésie caressait
mon corps en éveil jusqu’à l’os,
elle me cherchait avec une telle évidence
que je souffrais de ne pouvoir lui donner
de forme : bras, jambes, yeux ou lèvres.
Mais sous ce ciel vert du mois d’août
elle me caressait seulement, et s’en allait.

Les lieux du feu
Traduit du portugais par Michel Chandeigne
L’Escampette, 2001

 

« Le temps semble lui être venu de peser toutes choses et les mots plus rares pour les dire à l’avancée de l’ombre, au bord de la rive hier encore accueillante à « celui qui apprend lentement / aussi à se dévêtir, / sans même savoir s’il arrivera / à temps pour qu’il y ait encore un fleuve ».
Le sel de la langue Traduit du portugais par Michel Chandeigne

 

Du fond du corps

 

Il ne dormait pas, il passait des heures aux aguets, finissant par distinguer dans l’enchevêtrement des sons les rumeurs les plus infimes, l’araignée tissant sa toile ou, encore moins perceptible, la lumière ouvrant son chemin à la force du poignet dans le velours épais des rideaux. Le silence venait tard, une fois disparu l’écho des derniers pas. C’est alors seulement que la netteté gagnait ces coups venus du fond de son corps. Ils avaient toujours été là, mais ce n’est que dans ces moments-là qu’ils surgissaient purifiés de tout autre bruit, chacun avec son profil de poignard. Jusqu’à quand allaient-ils durer? Car une heure viendrait, aucun doute là-dessus, où le désert de la nuit et le silence du corps formeraient une seule substance, inséparable à jamais de la fièvre de la rosée, quand matinale elle monte les dernières marches.

Versants du regard et autres poèmes en prose, Patrick Quillier traducteur

 

XXIII

 

Ce pays est un corps exaspéré,
la lueur de la brume au ras de la poitrine,
la haute fièvre autour de la taille.

 

Le pays dont je te parle est le mien,
je n’en ai pas d’autres où allumer le feu
et cueillir avec toi le pourpre des matins.

 

Je n’en ai pas d’autre, mais qu’importe,
il donne assez, plus qu’il n’en faut pour partager
avec les corbeaux - nous sommes amis.

Matière solaire Traduit du portugais par Michel Chandeigne

 

XXVII

 

Tremblants s’égarent à présent les doigts,
la mer est loin, très lentement la voix se brise,
pour mourir c’est presque déjà trop tard.

 

N’en doute pas : j’ai été cet arbre,
cette joie promise aux seuls oiseaux.

Matière solaire Traduit du portugais par Michel Chandeigne

 

X

 

Cette femme, la douce mélancolie
de ses épaules, chante.
La rumeur
de sa voix me pénètre en plein sommeil,
elle est très ancienne.
Et m’apporte l’odeur acidulée
de mon enfance s’ébrouant au soleil.
Le corps léger presque de verre.

Le poids de l’ombre, Traduit du portugais par Michel Chandeigne

 

XXXV

 

Chemine lentement :
de ce côté la mer monte jusqu’au cœur.
Entre à présent dans la maison,
observe le silence, il est presque blanc.
Il y a bien longtemps que personne
ne s’est attardé à contempler les

instruments brefs de l’été.
Dans la cour flâne encore en rampant le soleil.
Elle chante dans l’ombre,
la chaux, la voix acidulée.

Le poids de l’ombre Traduit du portugais par Michel Chandeigne

 

LI

 

Je les ai vues en ruine, ces maisons :
du ciel blanc elles tombaient sur les eaux
prisonnières et presque mortes de l’été.
Une rumeur enfantine de voix venait
du fond du patio.
Et la soif des chardons rampait sur le sol.

Le poids de l’ombre, Traduit du portugais par Michel Chandeigne

 

LUI

 

N’écoute pas ces voix qui ne cessent
de croître au chemin de l’hiver,
les lieux où le corps d’errance
en errance renonce à être corps
sont mortels, n’écoute pas ces voix

 

où le soleil pourrit, plus jamais.

Le poids de l’ombre, Traduit du portugais par Michel Chandeigne

 

Temps où l’on meurt

 

Maintenant c’est l’été, je le sais.
Temps des canifs, temps
où privés d’eau les serpents
perdent leurs anneaux.
Temps où l’on meurt
à tant regarder les navires.
C’est l’été, je le répète.
Tu es assise à la terrasse
et tous les fleuves courent vers toi.
Tu es entrée par les miroirs :
tu respires à peine.
On voit bien que tu ne sais plus respirer,
qu’il te faudra apprendre avec les abeilles.
Sur les géraniums
tu te penches lentement.
Avec la rumeur d’une eau
somnambule ou d’un arbuste abattu
tu me donnes à boire
ce temps qui brûle autant.
Tu poses tes mains sur mon visage,
et tu vas partir
sans rien me dire,
car tu n’as voulu réveiller en moi
que la vocation du feu ou de la rosée.

 

Et lentement, sans te retourner,
par les miroirs tu entres dans la nuit.

Traducteur inconnu

 

Urgence

 

L’amour est urgence
L’urgence d’un bateau en mer.

 

Il est urgent de détruire certains mots,
la haine, la solitude, la cruauté,
certaines complaintes,
de nombreuses épées.

 

Il est urgent d’inventer la joie,
d’essaimer les baisers, les champs de blé
il est urgent de trouver des roses et des rivières
et des matins clairs.

 

Que retombent sur les épaules le silence et la lumière
impurs, même blessés.
L’amour est urgence, il est urgent
de le garder.

Adaptation personnelle

 

Les mots

 

Ils sont comme un cristal,
les mots.
Certains, un poignard,
un feu.
D’autres
seulement rosée.

 

Secrets ils viennent, emplis de mémoire,
incertains ils sont.
Voiles dangereuses :
bateaux ou baisers,
ils font trembler l’eau.

 

Impuissants, innocents,
Tissés de lumière.Iis sont légers
et ils sont la nuit.
Et même pâles
Ils se souviennent encore de paradis verts.

 

Qui les écoute ? Qui les recueille ainsi
cruels, défaits,
dans leurs coquilles pures ?

Adaptation personnelle

 

Elle est ainsi, la musique

 

La musique est comme cela : elle demande,
Insiste encore et demande toujours
- sur l’amour ?, le monde ?, la vie ?
Nous ne savons pas, et jamais jamais
nous ne le saurons.
Comme si ne pouvant rien dire
elle finit par tout dire.
Ainsi : s’écoulant, ardente jusqu’à
la fulgurance - et enfin
le silence blanc du désert.
Auparavant pourtant, comme une syllabe tremblante,
Elle revient pour briser, blesser, caresser
la plus lointaine des étoiles.
Les lieux du feu,

Adaptation personnelle

 

Amoureux désargentés

 

Ils avaient des visages ouverts à n’importe quel passé.
Ils avaient en eux des légendes et des mythes
et pourtant froid dans le cœur.
Ils avaient des jardins où la lune marchait
main dans la main avec l’eau
et un ange en pierre comme frère.

 

Ils aimaient tout le monde
le miracle de tous les jours
les gouttes de pluie des toits ;
et des yeux d’or
qui se sont brûlés
pour la plupart dans des rêves égarés.

 

Ils avaient faim et soif comme des animaux,
et le silence faisait
la roue dans leurs pas.
Mais ils ont fait chaque geste
un oiseau est né de leurs doigts
et ébloui, a disparu dans l’espace.

Adaptation personnelle

 

Face à face

 

Vous ne pouvez rien faire contre l’amour,
Contre la couleur du feuillage,
contre la caresse de la mousse,
contre la lumière, non plus vous ne pouvez rien faire.

Certes vous pouvez vous donner la mort,
La chose la plus vile, que vous pouvez faire
- Mais c’est si peu !

Adaptation personnelle

 

Les Mûres

 

Mon pays connaît les mûres sauvages
en été.
Tout le monde sait que ce pays n’est pas grand,
ni intelligent, ni très élégant, mon pays,
mais il a cette voix douce
qui se réveille tôt pour chanter dans les ronces.
Il est rarement mentionné mon pays, peut-être
Qu’on ne l’aime pas, mais quand un ami
M’apporte des mûres sauvages
les murs me semblent blanc,
comme une amende honorable
dans mon pays le ciel est bleu.
(« l’autre nom de la Terre »)

Adaptation personnelle

 

Interdites sont les paroles que je vous envoie

 

Interdites sont les paroles que je vous envoie
Mais toi, mon amie, le halo des cultures ;
parfois retournées a déjà reconnu
ton nom dans leurs courbes de lumière.

 

Elle me fait mal cette eau, aussi cet air que nous respirons,
me fait mal encore cette sombre solitude de pierre,
ces mains dans la nuit où j’essaie de retenir
mes jours rompus à la taille.

 

Et la nuit se développe follement.
Dans ses banques nues, désolées,
chaque homme n'a réussi à édifier
qu’un horizon de villes bombardées.

Adaptation personnelle

 

Les Enfants

 

Les enfants grandissent dans le plus grand secret. Ils se cachent dans les profondeurs et atteignent les plus sombres plis de la maison et deviennent des chats sauvages, des bouleaux blancs.

 

Un jour, quand vous surveillez à demi le troupeau qui chancelle en revenant dans la poussière de l’après-midi, une enfant, la plus belle de toutes, vient tout près de vous et se dresse sur la pointe des pieds et chuchote : Je t’aime, je t‘attends dans le foin.

 

Un peu ébranlé, vous allez chercher votre fusil de chasse ; vous passez ce qui reste de la journée à tirer sur les freux et les choucas, innombrables à cette heure, et aussi les corbeaux.

Adaptation personnelle

 

Fais une clef, même petite

 

- Fais une clef, même petite
Entre dans la maison.
Consens à la douceur, aie pitié
De la matière des songes et des oiseaux.

 

Invoque le feu, la clarté, la musique
Des flancs
Ne dis pas pierre, dis fenêtre.
Ne sois pas comme l’ombre.

 

Dis homme, enfant, étoile.
Répète les syllabes
Où la lumière est heureuse et s’attarde.

 

Répète encore : homme, femme, enfant.
Là où plus jeune est la beauté.

Blanc sur blanc, Traduit du portugais par Michel Chandeigne

 

Nocturne de Lisbonne (Nocturno de Lisboa, 1950)

 

Tard dans la nuit, la mort au fond de sa poche,
chaque homme cherche un fleuve où dormir
et les pieds sur la lune ou sur un grain de sable
il s’enroule dans le sommeil qui voulait fuir.

 

Chaque rêve meurt entre les mains d’un autre rêve.
Dix sous d’amour furent dépensés à attendre.
Le ciel qui nous promet un ange saoul
est un matelas crasseux au cinquième étage.

Adaptation personnelle

 

Au Revoir

Nous avons laissé passer les mots dans la rue, mon amour,
et ce que nous avons est trop insuffisant
pour conjurer le froid de quatre murs.
Nous avons tout laissé passer même le silence.
Nous avons laissé passer les yeux avec le sel des larmes,
nous avons laissé passer les mains de la force qui nous presse,
nous avons laissé passer l’horloge et les pierres d'angle
des arrêts inutiles.

Mets tes mains dans tes poches tu ne trouveras rien.
Auparavant, nous nous donnions l’un à l’autre;
C’était comme si toutes les choses étaient miennes:
plus vous donnez plus vous avez à donner.
Parfois, vous disiez: Tes yeux sont vert poisson.
Et je le croyais.
Totalement,
parce qu’à côté de vous
toutes choses étaient possibles.

 

Mais c’était dans les secrets de ce temps-là,
c'était le moment où votre corps était un aquarium,
c'était le moment où mes yeux
étaient effectivement vert poisson.
Aujourd'hui, ce sont juste mes yeux.
C’est peu, mais au moins vrai,
des yeux comme tout le monde.

 

Nous avons laissé passer les mots.
Lorsque je dis maintenant: mon amour,
rien ne va plus.
Pourtant, avant que les mots ne soient usés,
je suis sûr
que toutes les choses tremblaient
seulement en murmurant votre nom
dans le silence de mon cœur.

 

Nous n’avons plus rien à donner.
À l'intérieur de toi
il n'y a rien pour me demander de l'eau.
Le passé est inutile comme un chiffon.
Et je te le dis: les mots sont vides.

 

Au Revoir.

Adaptation personnelle

 

XLIX

 

Les maisons pénètrent dans les eaux,
la porte de la cour ouverte sur l’étoile
matinale, les aubépines
en fleur,

 

sur les fenêtres le pur scintillement
toujours jeune de la mer ancienne,
celle qui se souvient encore
du plus errant de tous ces marins

 

qui avaient perdu le nord et la raison
à contempler le reflet de l’étoile
du matin :


seulement dans la mort nous ne sommes pas étrangers.

(Blanc sur blanc, traduction de Michel Chandeigne)

 

XLVIII

 

Cette nuit, la démence de mon office
privilégie les faucons ;
je vais mourir ; à hauteur de la bouche
la mer pourrait être la maison.

 

Le matin expulsera le soleil du regard ;
Je suis allé haut pour voir la neige,
pour cueillir la verte et transparente
fragrance de l’air.

 

Personne ne peut les yeux ouverts supporter
le poids de ce monde ;
avec la nuit les chevaux sont partis,
ils s’en vont pour ne pas mourir.

(Blanc sur blanc, traduction de Michel Chandeigne)

 

XLVI

 

C’est l’hiver, les mains supportent à peine leurs doigts,
quatre syllabes de neige,
c’est le nom que m’apporte le vent.

 

Sur le désert du mur, sur le désert abrupt et blanc,
la trace d’une larme
ou quelque chose de semblable,
infime, effacé.

 

La main écrit sur la terre :
il n’y a pas d’autre lieu pour mourir,
la lumière
moissonnée fleur après fleur.

(Blanc sur blanc, traduction de Michel Chandeigne)

 

XIX

 

Puisse le corps et son intranquillité
finir avant l’été
la maison, poser sur la table
le pain, sur le toit une fleur.

 

J’appuie mon visage sur le sol,
le regard blessé ne revient pas,
aucun ami,
aucune voix de feu ne s’élève.

 

J’accepte d’être ici - simple rumeur
au ras de l’herbe,
la pluie, ses pieds frileux,
la pluie me tiendra compagnie.

(Blanc sur blanc, traduction de Michel Chandeigne)

 

L

 

Je suis content, je ne dois rien à la vie,
et la vie ne me doit même pas
quatre sous de nèfles.
Nous sommes quittes, ainsi,

 

le corps peut désormais se reposer :
jour après jour il a labouré, semé, récolté
ou cueilli, et il a même prodigué quelque chose, le pauvre,

 

très pauvre animal
aux testicules maintenant à la retraite.
Un de ces jours j’irai m’étendre
sous le figuier, celui-là

 

que j’ai vu jadis exaspéré et solitaire :
je suis de la même race.
(Blanc sur blanc, traduction de Michel Chandeigne)


 

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Bibliographie

Andrade

 

Œuvres traduites en français

 

Vingt-sept Poèmes d’Eugénio de Andrade, trad. de Michel Chandeigne, Paris, 1983.
Une Grande, une Immense Fidélité, trad. de Christian Auscher, Paris, Chandeigne, 1983.
Le Poids de l’ombre, trad. de Mª Antónia Câmara Manuel, Michel Chandeigne et Patrick Quillier, Paris, La Différence, 1987.
Matière solaire (Matéria solar), trad. de Maria Antónia Câmara Manuel, Michel Chandeigne et Patrick Quillier, avant-propos de Michel Chandeigne, éd. bilingue, Paris, La Différence, 1986.
Écrits de la terre (Escritas da Terra), trad. de Michel Chandeigne, éd. bilingue, Paris, La Différence, 1988.
Femmes en noir, trad. de Christian Auscher, postface de João Fatela, photographies de Claude Sibertin-Blanc, Paris, La Différence, 1988.
L’autre nom de la terre (O outro nome da terra), trad. de Michel Chandeigne et Nicole Siganos, éd. bilingue, Paris, La Différence, 1990.
Versants du regard et autres poèmes en prose, trad. de Patrick Quillier, éd. bilingue, Paris, La Différence, 1990.
À l’approche des eaux, trad. de Michel Chandeigne, Paris, Phébus, 1991, rééd. La Différence, 2000.
Office de la patience (Ofício de paciência), trad. de Michel Chandeigne, éd. bilingue, Bruxelles, 1995.
Le Sel de la langue (O Sal da língua), trad. de Michel Chandeigne, Paris, La Différence, 1999.
Les Lieux du feu (Lugares do fogo), trad. de Michel Chandeigne, L’Escampette, 2001.
Matière solaire suivi de Le Poids de l’ombre et de Blanc sur blanc, trad. de Michel Chandeigne, Patrick Quillier et Maria Antónia Câmara Manuel, préface de Patrick Quillier, Paris, Poésie/Gallimard, 2004.

 

 

Andrade

 

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Date de mise à jour  :14/04/2015