Leonardo Sinisgalli

 

Entre poésie et science, un émerveillement constant

 

 

 

 

Sinisgalli

 

« Aujourd’hui personne ne sait
En quel sens coule le temps.»

(Sinisgalli)

 

Leonardo Sinisgalli est un poète italien « qui a vu les muses » et dont l’œuvre est hélas peu répandue encore en France, malgré les efforts de son traducteur Jean-Yves Masson, du très beau travail très lyrique d’Odette Kaan, et de la belle maison d’édition Arfuyen de Gérard Pfister. Pourtant son élan panthéiste, sa parole poétique qui fait descendre profondément le jadis en nous, ses mots qui semblent serpenter dans le sang des vignes, l’image de son père, la consolation de sa mère ont un grand pouvoir d’émotion.


Comme le cher Maurice Blanchard il est un ingénieur qui s’est également accompli par la poésie. Mais lui fuit tout intellectualisme, au contraire de Valery qu’il admire. Poète-ingénieur certes, mais surtout toujours en quête d’émerveillement.


Il est l’un des grands poètes italiens de l’après-guerre.
Il est l’auteur d’une trentaine de livres, dont une quinzaine d’ouvrages de poésie.


Leonardo Sinisgalli était aussi bien poète, qu’ingénieur, mathématicien, peintre, critique d’art et collectionneur. Un véritable esprit de la Renaissance.

On le nommait en plaisantant « le nouveau Leonardo da Vinci en son siècle ».

Attentif aux forces du monde, aux longs soirs du passé, au poids de la neige sous les talons, il piétine inlassablement dans ses poèmes les feuilles mortes des sensations enfouies.
« Tu te caches dans la bouteille d’encre, j’ai peur de te transpercer avec la pointe de la plume. »

 

Il a voulu témoigner entre culture et innovation, entre la civilisation des machines et l’apparition des Muses.
Son œuvre subtile, d’une essentielle fragilité, discrète, attentive autant aux rituels du passé qu’à la modernité, est l’une des plus personnelles de son époque.
Pour définir sa personnalité unique, il nous faut citer longuement Jean-Yves Masson, l’un de ses meilleurs traducteurs et commentateurs :

 

« Sa particularité, dans le paysage littéraire italien de son époque, est triple :

         • D’abord, c’est un poète du Sud « non sicilien », si l’on peut dire, et la source de son œuvre se trouve dans les paysages de son enfance en Basilicate, l’ancienne « Lucanie » qui fut la patrie d’Horace : une partie de ses efforts ont été consacrés à cette identité d’« Italien du Sud » (dont il prit conscience en allant travailler au Nord) en référence à la Grande Grèce, et à l’ancrer dans la culture européenne par double référence à l’héritage grec (il traduisit des poètes de l’Anthologie palatine) et latin (la référence à Virgile, essentiellement, qu’il partage avec le jeune Luzi).
         • Ensuite, par sa formation, c’est un scientifique, un ingénieur : une partie de ses textes en prose est consacrée à réfléchir sur les liens entre la poésie et la science en des termes dont l’originalité n’a pas encore été suffisamment reconnue (Horror Vacui, Furor mathematicus, Quaderno di geometria). Il fut notamment l’éditeur de l’importante revue Civiltà delle macchine, qui contribua à décrire l’apport de la technique comme source d’inspiration pour la poésie, dans une étroite proximité avec Léonard de Vinci ; c’est probablement dans ce goût pour les convergences entre poésie et démarche scientifique qu’il faut chercher l’une des raisons de son intérêt pour Valéry.
         • Enfin, Sinisgalli fut l’un des grands critiques d’art de son temps, et, au cours de sa carrière professionnelle dans de grandes entreprises italiennes, il contribua de façon notable à faire connaître les « stylistes » (Bruno Munari notamment) qui, en Italie, ont renouvelé la publicité, le design, l’architecture d’intérieur, la typographie et les maquettes éditoriales dans les années 50 et 60 ; cette histoire reste largement à écrire, quoique plusieurs expositions aient déjà été consacrées à faire connaître l’action de Sinisgalli dans ces domaines. Parallèlement, il fut collectionneur et ami des peintres de son temps. »
Jean-Yves Masson.

 

Avec humilité, tendresse, recueillement, il évoque des souvenirs d’enfance dans son grand Sud Italien, à la fois mythique et quotidien, des scènes de vie quotidienne, des méditations teintées d’émotion ou d’amertume.
Bien que compagnon de route du mouvement « hermétique » d’Eugénio Montale, il se refuse à ce cryptage poétique, à cette obscurité loin de son versant solaire, et il se veut simple, classique, immédiat. Il admirait pourtant Valery bien géométrique parfois.


La vie familiale, le monde rural, la plongée dans les villes, les cendres du quotidien, irriguent ses poèmes.
Mais son originalité est sa volonté de faire se marier et converger la science et la technique des machines à la création poétique. Ses nombreux livres sur la civilisation des machines, - le Manuel de la géométrie (1936), Horror Vacui (1945) et Belliboschi (1948), Fureur (1950-) – ont connu un grand retentissement.

 

« La nature vient paisiblement dans nos capsules, en mots et en symboles, des lettres et des chiffres. Nous concluons également les pensées. Ils entrent dans des formules simples qui gouvernent le monde. Les équations d’Einstein sont aussi courtes que les formules de l’eau et du sel. Dieu est laconique ». (Sinisgalli)


Ce grand écart entre l’archaïque et le moderne lui a permis de « voir les muses », comme nul autre. Le ciel et l’algèbre se parlent.
Mécanique du langage et poétique des machines l’obsèdent.

 

Seule la part poétique sera ici évoquée et la fureur de l’esprit mathématique ignorée. Et sa perception de la poésie comme vecteur d’énergie mise au second plan par rapport à son doux lyrisme fort classique et aux marées de la modulation de sa mémoire

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Une vie dense avec un cœur émerveillé et multiple

 

Sinisgalli

« Le cœur émerveillé / J’ai interrogé mon cœur émerveillé / J’ai dit à mon cœur la merveille », (L.S)

 

Étrange et attirant personnage qui aura été romancier, journaliste, poète, ingénieur, mathématicien, graphiste, publicitaire, directeur artistique, directeur de magazines, de documentaires, de la radio, auteur concepteur, auteur de scénario de cinéma, de pièces de théâtre…

Leonardo Sinisgalli est né le 3 Mars 1908 à Montemurro (Potenza), en Basilicate, ancien territoire de la mythique et ancienne Lucanie, et qui fut la patrie d’Horace. Cette douce vallée de l’Agri s’inscrira partout dans sa mémoire avec ses bois denses, ses vignes, ses paysages austères et sa lumière si belle.


Son père, Michele Vito, couturier, part en 1913 s’installer à New York d’abord, puis enfin en Colombie, sans sa famille, alors qu’il n’a que trois ans. Sa mère, Maria Carmina Geronima Lacorazza, est l’aînée d’une famille de 7 enfants dont 5 émigrent eux aussi en Colombie.
Leonardo est le troisième des huit enfants de la famille.


À Montemurro, Leonardo est élève à l’école primaire religieuse du village, avec Don Vito Santoro qui sera son maître, et conseillera à sa mère de le laisser continuer ses études, malgré son désir de faire l’apprenti dans l’atelier du maître forgeron Tittillo qu’il aura longtemps hanté, ou de s’engager rapidement dans un travail obscur dans le commerce.
Pour étudier, le jeune Leonardo doit quitter sa famille pour le collège, et il vit cela comme un exil douloureux, qu’il évoquera des années plus tard dans ses poèmes.


D’abord il étudie chez les Salesiens à Caserte et ensuite il est admis chez les Frères des écoles chrétiennes à Bénévent. Sinisgalli y est un très brillant élève, surtout en mathématiques qui le fascinent.
Aussi il peut fréquenter en externe l’Institut Technique de la ville.


II se rend à Naples en 1925 où il réussit brillamment son baccalauréat, puis s’inscrit en novembre 1925 à la faculté de mathématiques de l’Université de Rome « La Sapienza », où il suit des cours de géométrie et de mathématiques. Son père est rentré riche de Colombie en 1922, et devient vigneron et agriculteur.
À Rome Leonardo découvre les tentations de la ville qui lui font oublier la montée du fascisme.
La poésie l’absorbe et les bruits de la ville sont couverts dans sa mémoire par le souvenir de sa terre natale et son enfance réinventée.
Mais en même temps il suit avec émerveillement les cours de mathématiques.
« Je peux dire que j'ai connu des jours d’extase entre la 15eme et la 20eme année de ma vie, grâce aux mathématiques ».


Pourtant une crise de conscience en 1929, due à son écartèlement entre art et science, lui fait quitter le doux cocon des mathématiques.
Et il lui semblait avoir « deux têtes, deux cerveaux, comme des crabes qui se cachent sous les pierres… ».
Invité par Enrico Fermi en 1929 à rejoindre l’Institut de physique où enseigne le physicien italien, il décline l’offre et préfère renoncer à l’étude des neutrons lents et de la radioactivité pour suivre la voie des peintres et des poètes. Sinisgalli préfère la poésie à la bombe.
« Je ne pouvais m’imaginer dans le groupe des garçons qui ont ouvert l’ère atomique, j’ai préféré suivre les peintres et les poètes et abandonner l’étude des neutrons lents et de la radioactivité artificielle ».

 

Et il décide de devenir ingénieur. À la même époque, il se passionne pour la poésie et fait paraître, à compte d’auteur, Cuore, son premier recueil de poèmes, en 1927.

Après l’obtention de son diplôme en ingénierie électronique en 1932 à Rome, il effectue encore une volte-face. Il se rend à Milan en 1932. Ses premiers jours sont difficiles dans cette nouvelle ville, jusqu’à sa rencontre avec Giuseppe Ungaretti, qui le soutient.


Sinisgalli travaille à l’écriture de recueils et se fait journaliste.
Entre 1935 et 1939, il publie plusieurs recueils, dont Ritratti di macchine (1935), 18 poesie (1936) et Campi Elisi (1939). Le succès qu’il rencontre attire rapidement la critique féroce des fascistes italiens. Il s’occupe aussi à Milan d’architecture et de graphisme. À la suite d’un cycle de conférences qu’il est amené à donner pour la promotion du linoléum, il entre en 1938 chez Olivetti pour s’occuper de la publicité technique.
Il y travaille deux ans avec des trouvailles graphiques multiples.

 

Lorsque la Deuxième Guerre mondiale éclate, Sinisgalli, avec le grade d’officier, doit s’enrôler et sert en Sardaigne, puis à Rome. Là, en août 1943, il publie J’ai vu les Muses (Vidi le muse), l’une de ses œuvres majeures, et fait également paraître Furor mathematicus (1944), un essai sur les mathématiques, et la première partie de Horror vacui (1945), dont le texte intégral, par peur du scandale, ne sera publié qu’après la mort du poète.
Il entre dans la résistance romaine le 8 Septembre.
Le 13 mai 1944, il est arrêté par les S.S. qui veulent obtenir de lui des informations sur un de ses amis. Sa connaissance de l’allemand lui permet toutefois de s’évader grâce aussi à son amante, la baronne Giorgia de Cousandie, qu’il épousera en 1969.
À la libération de l’Italie, il rentre dans sa ville natale de Montemurro où il apprend la mort de sa mère. Il séjourne là pendant quelques mois jusqu’en 1945.

 

« De retour à Rome, il continue son intense travail d’écriture et accepte de faire des traductions, ou encore des collaborations avec certains journaux. Il accepte même de faire partie de la rédaction de Il costume politico e letterario, un journal éphémère. Il doit aussi faire face à certaines difficultés : les éditeurs romains rejettent plusieurs idées d’ouvrages scientifiques, comme celle d’une série de classiques sur les grands scientifiques. Il trouve toutefois dans la radio un débouché pour ce genre de projets qui obtiennent de grands succès.

En 1948, Luraghi, le nouveau directeur général de Pirelli, lui offre un emploi de poète-ingénieur où Sinisgalli doit s’occuper de la rédaction du magazine du groupe industriel. L’activité de propagande pour l’entreprise, la préparation d’expositions et les conférences donnent un travail stable, mais exigeant au poète qui trouve aussi quelques slogans publicitaires pour la compagnie. En 1949, il tourne un documentaire sur la géométrie scientifique qui reçoit un prix à la Mostra de Venise.

De retour à Rome en 1952, il participe au scénario du film Le Manteau, réalisé par Alberto Lattuada, d’après la nouvelle éponyme de Nicolas Gogol. ». (Source Wikipedia)

 

Il fonde à Rome en 1953 la revue Civiltà delle macchine, civilisation des machines, qui dure jusqu’en 1959. Installé définitivement à Rome, Sinisgalli voyage beaucoup. Il rencontre Cummings, Borges, Klee, Stravinky, Michaux, Le Corbusier. Il travaille pour la compagnie pétrolière AGIP puis pour Alitalia. Le poète, qui se consacre toujours davantage au dessin, expose à Milan et à Rome.


En 1967, il songe un temps à la retraite après avoir subi une première crise cardiaque. Or, en dépit de l’avis de ses médecins, il ne réduit guère le rythme de ses activités et se lance dans l’écriture de La Lanterna, une série radiophonique de 98 épisodes qui va durer deux ans. Pendant les années 1970, il reçoit aussi de nombreux prix, mais continue de multiplier les projets et les publications.

 

Le 31 janvier 1981, il meurt à Rome d’une crise cardiaque.
À sa demande, il est enterré dans les « Champs Élysées » de sa terre natale, la « Lucanie ».

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La forge de poésie de Sinisgalli

 

Sinisgalli

"Mon effort pour écrire des vers est précisément le mépris de ma sagesse"

 

Lui qui était destiné à être forgeron se sera accompli lumineusement comme poète et ingénieur, homme de l’art et d’humanité.
Il aura répudié la culture pour aller vers l’émotion pure. Il voudra faire le métier d’écrire comme véritable métier d’ignorance.
Sa conception de la poésie il la définit ainsi :

 

Apostille
Nous avons l’habitude de considérer la poésie comme un fruit ou une fleur rare, un os ou un cristal, un œuf ou une perle, sans tenir vraiment compte de la chaîne de choc, du raptus, des miracles, des accidents qui sont les antécédents naturels de l’inspiration. J’ai recueilli dans cette plaquette quelques épisodes lointains et tout proches pour suggérer la figure d’un Poète qui n’a jamais nourri l’illusion d’appartenir à l’espèce des fils du Soleil. Pour la première fois je me suis rendu compte exactement de mon état, j’ai pris conscience de ma dette. J’ai cru ainsi restituer quelque chose à ma vie. Parce que ce n’est qu’aujourd’hui, enfin adulte, que je suis parvenu à reconnaître et ordonner les circonstances qui m’ont conduit à écrire des vers. Je sais bien que les indices ont peu de poids et que les preuves ne sont pas déterminantes. Ici, dans ce domaine précis, nous avançons à l’aveuglette. L.S.


Le doute l’habite aussi :
« Sur le ciel je n’ose plus
lire ni écrire. »
(Sur le ciel traduit par Gérard Pfister)
« Maintenant je ne regarde plus qu’un point blanc sur un tableau noir effacé. » (maintenant traduit par Gérard Pfister)

Il utilise la forme élégiaque, et souvent des épigrammes comme dans les poèmes antiques. Il préfère ainsi les formes courtes, percutantes.
Il joue sur la forme strophique, qui cache autant une émotion qu’une pensée. Son approche du monde se veut cosmique depuis l’humble insecte jusqu’aux étoiles. Il pressent l’abîme au milieu de nous et l’espace infini qui nous ignore. Il y avait en lui à la fois une horreur primitive et une conscience scientifique.

 

La distance

 

La distance entre les choses autour de moi
change chaque année
même si je suis cloué en place,
même si les choses ne bougent pas.


Pour lui la nature est plus forte que la vie et les pensées, et il la vénère dans ses poèmes.
Il choisit une syntaxe claire et surtout simple et tord le cou à l’éloquence.
Il a fortement conscience de l’espace terrestre, car la géométrie l’habite aussi. Et aussi sa perception du sens cyclique du temps, qui le projette vers les temps archaïques sans oublier le temps présent.
Leonardo Sinisgalli est en fait un grand poète panthéiste. Il polit ses mots dans la lumière, dans le fourmillement du vivant, l’éloge des choses de la vie quotidienne.


Il nous semble souvent que dans ses poèmes le temps s’est immobilisé. Les instants sont suspendus, la vie est tenue en lisière. Une clarté limpide tombe du ciel de ses mots.
Attentif à toutes choses inertes ou vivantes, pierres ou animal modeste, traces infimes, indices de la présence terrestre, il est émerveillé par le visible et hanté aussi par le sentiment inéluctable de la perte.
« Jamais tu ne pourras revenir/ Dans cet air déçu, sur le gravier/ qui luit comme du sel ».
« Tu as une infime ration d’air
et tu la dévores. (L’âge de la lune).


Il est avant tout un homme du Sud, bien qu’ayant passé la plupart de sa vie dans les villes, et « l’homme du sud ne mûrit pas. Il s’épuise à sortir de l’enfance. Lorsqu’il n’est plus enfant, il est déjà vieillard. ».

Sinisgalli a su rester enfant le plus longtemps possible.
Avec une sorte de désespoir calme, il chemine sur le sentier des mots, les épurant toujours plus.
« Autour de moi j’élargis le vide. » (L’âge de la lune)
Non pas pour en extraire une physique, des concepts, des solutions.
« Tout ce que je sais ne me sert pas à effacer tout ce que j’ai vu. » (Pâques 1952).

 

Le poète est pour Sinisgalli le sismographe des précarités terrestres, le donneur d’alerte du monde.
« Sa seule norme ou son ambition serait peut-être enfin de documenter la possibilité de sa propre existence » :
Sinisgalli fut ce sismographe.


« Je suis né sans appétit et je voulais périr tout simplement dans mon air natal. »

 

Sur la pierre tombale du poète se dresse son dernier poème : « ressuscité en trois ans ou trois siècles entre rafales de grêle en Juin ».

 

Gil Pressnitzer

 

Sources : J’ai vu les Muses traduit par Jean-Yves Masson
Poèmes d’hier traduction Odette Kaan
Présentation de Sinisgalli aux éditions Arfuyen

Un site Fondation Leonardo Sinisgalli
http ://www.fondazionesinisgalli.eu

 

Sinisgalli


 

 

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Choix de textes

 

J’ai vu les muses

 

Sur la colline
Oui, j’ai bien vu les Muses
Perchées parmi les feuilles.
Je vis alors les Muses
Entre les larges feuilles des chênes
Qui mangeaient des glands et des baies.
J’ai vu les Muses sur un chêne
Séculaire qui croassaient.
Émerveillé en mon cœur
Interrogeant mon cœur émerveillé,
Je dis à mon cœur la merveille.
Poèmes d’hier traduction Odette Kaan

 

À MON PÈRE

 

L’homme qui revient seul
Au soir tombé de la vigne
Secoue les raves dans le bassin
Débouchant du sentier avec son chapeau de paille
Verdi de sulfate.

 

L’homme qui apporte du terreau tout frais
À ses souliers, et l’odeur
Du soir frais dans ses vêtements
S’arrête à une fontaine, parle
Avec le maraîcher qui arrache les fenouils.

C’est un homme, un petit homme
Que je regarde de loin.
C’est un point vivant à l’horizon.
Peut-être sa pupille
S’éclaire ce soir
Près du vivier
Où il s’essuie le front.
Poèmes d’hier traduction Odette Kaan

 

PERSONNE NE ME CONSOLE PLUS

 

Personne ne me console plus, ma mère.
Ton cri n’arrive pas jusqu’à moi
même en songe. Il n’arrive pas une plume
de ton nid sur cette rive.

 

Les soirs bleus, est-ce toi
qui attends les mulets à la porte,
les mains cachées dans les plis de ta robe ?
Lis-tu dans le feu les combats
qui dispersent tes fils aux abords des villes ?

 

Un abîme entre nous, un flot nous sépare
qui coule entre les digues d’où s’élève de la fumée.
Ces étoiles sont-elles tiennes ?
Ce vent, celui de la terre ?
Est-il notre espérance
ce ciel qui accueille tes peines,
ta bonne volonté, ta demande de paix ?

 

Forte de ta vertu tu vis :
tu as vêtu les corps bigarrés
des pères morts. Chaque nuit
tu as trouvé la clé de nos songes,
tu as donné le blé en mémoire des morts.

 

Nous, sur la tour la plus haute,
nous attendons ton signal.
C’est toi qui nous appelles. Est-ce toi
la flamme blanche à l’horizon ?
Un été de deuils a réveillé aux ventres
les fautes d’autrefois,
a poussé les loups sous les murailles des bourgs.
Au soleil de midi hurlent les chiens, et la chouette
pour le lugubre hiver demande des otages.

 

Toi, ma mère, tu écoutes
les pleurs inconsolés des Ombres
qui ne trouvent pas le repos sous les pierres
où tombent avec un bruit sourd
les fruits pourris.
Les nouveaux Champs-Élysées
Poèmes d’hier traduction Odette Kaan

 

ÉPITAPHE (Le poème est dédié à une petite sœur morte)

 

Lorsque tu es partie, comme c’est notre usage,
on entassa dans le cercueil les petits objets que tu aimais.
On y plaça ton ombrelle,
car tu t’en allais dans un royaume torride
et on te vêtit de blanc.
Tu étais encore une petite fille,
une petite fille difficile à élever.
Mais tu fus accueillie avec une douceur résignée,
protégée, portée à la lumière
comme mûrit l’épi dans un champ épuisé.
Et moi, ma sœur, je me souviens de tes cris d’oiseau
quand tu t’enfermais pour pleurer dans la galerie
parce que tu voulais aller vivre sur le toit.
Tu n’étais heureuse qu’en te haussant un peu
au-dessus de la terre.

On mit dans le cercueil tes objets les plus chers,
même au creux de ta main une piécette d’or
pour le batelier qui t’accompagnerait
sur l’autre rive. Et nous, nous restâmes ici,
dans la grande maison que tu savais retourner comme un sac.
Pendant quelques jours personne n’eut envie de la
remettre en ordre.
Nous nous rassemblions autour de la cheminée en pensant à ton grand voyage,
à la tristesse de t’envoyer seule en pays inconnu.
La grand-mère était là-bas à nous attendre depuis des années.
Depuis des années aucun de nous n’avait été appelé.
Dans cette immense contrée, dans cette longue quarantaine,
comment avez-vous fait pour vous reconnaître ?

 

Nous t’avions mis dans le cercueil tes objets les plus chers,
ta petite ombrelle, ton peigne, un petit bouquet de fleurs.
Ma mère te suivait à chaque étape, de la maison
à l’église, de l’église au cimetière.
Elle donnait asile dans sa chambre à chaque papillon et tint pendant longtemps la maison ouverte
dans l’espoir de te voir revenir.

 

Un jour une femme vint frapper à la porte
nous dire qu’elle avait rêvé de toi.
La femme avait une enfant malade, ta compagne,
et tu l’avais visitée.
Tu parlais en rêve à cette femme, tu lui demandais quelque chose
qu’elle ne savait pas, qu’elle n’entendait pas en rêve,
et tu parlais et semblais demander une chose
qu’on avait oubliée dans le désarroi de la séparation.
Ma mère fouilla dans tes papiers,
elle resta longtemps à chercher tes cahiers l’un après l’autre.

 

Nous regardâmes pour la dernière fois,
ta tendre écriture, ton nom fragile
écrit de ta petite main.
On lia d’un ruban blanc tes cahiers
que nous avions oubliés. La petite fille te les porterait.
Nous les plaçâmes dans le cercueil
De la compagne que tu avais préférée.
Elle aussi s’en alla vêtue de blanc
Dans le royaume torride d’où personne n’est jamais retourné.
Poèmes d’hier traduction Odette Kaan

 

En souvenir

 

Nous nous partageons les draps
Et les noix face au jour qui nous vient des montagnes,
nous les enfants, qu’a réunis une date.
Gonflés de peur dans la chambre muette
nous nous rappelons vos sueurs, les toux
et nous plongeons nos têtes dans les coffres
où nous retrouvons entassés vos reliques,
les tendres gages, les fleurs fossiles
Poèmes d’hier traduction Odette Kaan

 

Nous piétinons les feuilles mortes
Sur l’une et l’autre rive ;
Le fleuve est tiède comme de la cendre
Si tu le touches. Il semble
Que le ciel descende profondément
Jusque dans la terre
Par ces claires nuits de guerre.
Le chasseur indifférent, traduction Jean-Yves Masson

 

Une chambre à Milan

 

Peut-être je n’existe pas.
Je n’ai pas à remplir ma vie
d’objets, de trajets.
Je me souviens d’un autre à peine.
Ici il pleura, face contre terre,
ici, où je suis heure par heure,
un léger sifflement entre les balcons
et, derrière, la ville.
L’âge de la lune, traduction Gérard Pfister

 

Quai du Tibre

 

Aujourd’hui personne ne sait
En quel sens coule le temps.
Un homme est couché près d’un chien
qui lui mord l’oreille. Un homme
nu, le visage couvert
D’un chiffon écarlate.
Le chien le mordille comme s’il était mort.
L’homme gît le dos sur le gravier
du matin désert.
Les gens passent, il leur semble
que la ville a un autre goût.
Mais personne ne sait au juste
en quel sens coule le temps.
Au bord de l’eau tournent deux roues,
Elles tournent à vide. Pas un poisson,
Ni un papillon dans les filets.
Le chien aboie :
temps de paix ou temps de guerre
on voit reverdir la terre.
A grand peine tournent les roues,
Si lentement coule le fleuve.
Poèmes d’hier traduction Odette Kaan

 

Larmes antiques

 

Les vieillards ont les larmes faciles.
En plein midi
assis dans un recoin de la maison vide
ils éclatent en sanglots.
Ils sont saisis par surprise
d’un désespoir infini.
Ils portent à leurs lèvres
un quartier de poire desséché, la pulpe
d’une figue cuite sur les tuiles.
Une gorgée d’eau elle aussi
peut apaiser la crise
et la visite infime d’un escargot.
L’âge de la lune, traduction Gérard Pfister

 

Jour ouvert

 

Le sommeil trompeur met sous mes yeux
Cette anxieuse agitation de feuilles que le pommier
Déverse plein de doute. L’ombre
À brisé l’écorce et se laisse
Découvrir à l’haleine, aux pas
Inexpérimentés. Le lézard ne la craint pas :
Immobile aux confins du soleil elle exalte
Sa verte ardeur. Tortueuse
Elle s’enroule autour des troncs, prudente
Monte sa plainte obscure.
Dans mes articulations les plus attentives
J’en éprouve la contagion :
Ici, entre les plantes gorgées de sève, le serpent
Sent sa peau qui se délite.
Le chasseur indifférent, traduction Jean-Yves Masson

 

La flamme

 

Il semble que les miroirs,
avec leur puissance d’illusion,
plus que tout autre objet,
nous donnent l’idée du temps,
autant dire celle d’une profonde immobilité,
d’un chemin que nous sentons clos
quoiqu’il soit infini,
sous nos yeux.

 

Nous regardons la flamme,
et nous ne pensons pas
qu’elle n’est plus celle
que nous avons regardeé
un instant auparavant.
(Leonardo Sinisgalli, traducteur inconnu)

 

Épilogue

 

Il faudra ne plus nous rencontrer,
jamais plus, jamais plus
nous regarder dans les yeux.
Nous avons les mêmes tics,
les mêmes velléités.
Amis, nous sommes tous vieux,
nous avons l’âge de la lune.
L’âge de la lune, traduction Gérard Pfister

 

Courte histoire

 

Il plut tout l’hiver, cette année
D’études, d’église, de cour d’école.
C’était l’âge où il fallait mourir.
Poèmes d’hier traduction Odette Kaan

 

Deux poèmes pour la fin de l’été

 

1-

Je retourne à mes bizarreries,
à mes sornettes.
Je retourne à mes chambres vides,
à mes terreurs.
Je prends avec moi les confidences d’une fourmi
et des papiers de pétunias et de bégonias.
Je trouverai quelques biens
pour l’hiver qui vient.
Je me contenterai d’une mie de pain.

 

2-

Je me réhabitue à supporter la pénombre
des chambres closes.
Je m’étends à moitié aveugle sur le tapis.
Je reste immobile de longues heures.
J’entends la destruction des bouteilles
vides dans le couloir à moitié enterré,
la trille du vendeur d’édredons,
les appels réitérés
d’un téléphone dans la copropriété.
Dans le demi-sommeil couché sur le dos
je regarde en haut le spectre
d’un chien qui vole.
Le moineau et le lépreux, traduction Thierry Gillybœuf

 

San Babila

 

Laissez glisser le vent du soir
Attachez-le aux parasols de couleur
Les petites fleuristes
crient joyeusement dans les mailles.
comme les hirondelles des gouttières
Elles restent en suspension dans l’air
Les vendeuses de dahlias
Maintenant que le vent du soir
gonfle les parasols comme des montgolfières.
« Poèmes » 1938
Adaptation personnelle

 

Ex-voto

 

Les vieux ne savent plus à qui parler
des enfants qui sont partis au loin,
Ils se confient longuement avec les pauvres
Qui vont et viennent dans la maison.
Ma grand-mère livre chaque dimanche
une livre de pain
à chacune de ses fidèles mendiantes.

 

Elle évoque Caietano
Iacinto Romualdo Peppe
Antonio : elle les croit toujours en danger
parmi les crocodiles de la Madeleine.

 

Les visiteuses emportent ses larmes
Et une tranche de lard.
Le moineau et le lépreux
Adaptation personnelle

 

Je reviendrai, vivant, sous votre pluie rouge,
Je reviendrai, innocent, pour battre le tambour,
pour attacher ma mule à la porte,
pour attraper les escargots dans le jardin.
Vais-je voir le chaume fumer, les broussailles,
les fossés ?
Vais-je entendre le chant du merle
sous les lits, et le chat
chantant sur les tombes ?
Adaptation personnelle

 

Personne pour me consoler

 

Personne pour me consoler maintenant, ma mère.
Votre cri ne vient plus à moi
même dans mes rêves.
Ne soyez pas qu’une plume
de votre nid sur ce rivage.

 

Les soirées bleues sont sans doute vous
qui respectez les mules à la porte
et enveloppez vos mains dans les chaussures,
voyez-vous au travers des incendies des combats
qui dispersent vos enfants
sur le bord de la ville ?

 

Un abîme nous sépare, une inondation entre nous
Qui coule entre des berges hautes de la fumée.
Ce sont vos étoiles,
et le vent de la terre
est notre espoir
ce ciel qui accueille vos douleurs,
votre bonne volonté, votre demande de paix ?

 

Vous vivez certaines de vos vertus :
vous habillez les cadavres colorés
des Pères disparus, vous avez trouvé tous les soirs
la clé de nos rêves,
Vous avez donné du grain à la mémoire des morts.

 

Nous attendons le signal
Sur la plus haute tour.
Vous nous appelez. Êtes-vous
La flamme blanche à l’horizon ?
Un été de deuil a
exorcisé dans le ventre les anciennes fautes,
a chassé les loups sous les murs du pays.
Les chiens aboient dans le soleil de midi,
la chouette demande des otages pour le lugubre hiver.

 

Vous écoutez, ma mère,
pleurer inconsolables les Ombres
qui ne peuvent trouver le repos
sous les pierres où tombe
le bruit sourd des fruits macérés.
Adaptation personnelle

 

Je me souviendrai de cet automne

 

Je me souviendrai de cet automne
splendide et fugitif d'errante lumière
courbé au vent sur le dos des roseaux.
La montée des roseaux allait jusqu'à la ceinture
et je m’y suis plongé desséché par la sécheresse.
Quand je serai avec des amis au milieu des nuits de la ville,
je ferai le récit de ces jours de la fortune,
quand mon père foulait le raisin
pour avoir les pieds rougis
de peur que ma mère
portant un œuf chaud à la main
ne soit plus une mariée heureuse.
Mon père parlait du cerisier
planté le jour de leur mariage, me disait-il,
cette année n’avait pas de floraison,
et il rêvait d’en faire le lit nuptial du premier-né.
Le vent du nord a ouvert le ciel
à la quatrième lune. La lune avec ses cornes
roses, juste apparue, comme une génisse !
Demain, vous sèmerez, dit mon père.
Dans la paume de la main grande ouverte j’ai vu
les rainures claires contre le feu, j’ai alors senti
éclater la semence dans son cœur,
Je voyais dans ses yeux
Passer des flammèches
et les vallons débordant d'épis.
Adaptation personnelle

 

L'ami que j'ai trahi m'appelle
au plus profond de mon cœur, et s'approche de moi
dans mon sommeil je l'entends venir.
A son dernier pas je crie
pourquoi me piétines-tu donc?

Puis il s'endort, infiniment léger sur ma poitrine.

18 poèmes Adaptation personnelle

 

Aussi chaud que quand j'étais dans ton ventre

je m'amarre à tes reins,
ma mère, je suis
ton fruit et je retourne en toi
à chaque nuit et jusqu'à l'heure de ma mort.
Nous dormirons comme autrefois,
la plante de mes pieds pressée
contre ton cœur.
18 poèmes Adaptation personnelle

Pierre Tombale

 

Pas un potager
ou un jardin
le cimetière
où je suis enterré.
Il est un lieu dédié,
un mur.
Chaque chose escomptée,
chaque dette payée
et le nom sauvegardé.
Mon ami, mon frère
Contaminé dans les vieux jeux,
la fumée, les incendies anciens.
Prends de moi l’effigie,
Les rides, la suie,
les larmes, la rouille.

 

Pas un potager
ou un jardin
le cimetière où je suis enterré.
Il est un royaume éteint muet.
Ici l’amour est perdu.
Ici, la fête est finie.
Adaptation personnelle

 


 

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Bibliographie

Sinisgall

 

Œuvres traduites en français

 

Jour après jour traduit par Odette Kaan. Aralia, 1996
Horror vacui (Horror vacui, 1945), traduit et préfacé par Jean-Yves Masson. Arfuyen, 1995
L’Age de la lune (extrait de L’età della luna, 1962), poèmes traduits par Gérard Pfister. Arfuyen, 1980
L’âge de la lune, traduction Thierry Gillyboeuf, Librairie de la Nerthe 2008
Le Devin (L’indovino, dieci dialoghetti), traduit par Jean-Yves Masson. Aralia, 1996
Poèmes d’hier (Poesie di ieri, 1966), édition et traduction d’Odette Kaan. La Différence « Orphée » n° 99, 1991
Oubliettes - Dimenticatoio -, traduit par Thierry Gillyboeuf, Atelier la Feugraie, Saint-Pierre-la-Vieille, 2003.
Le moineau et le lépreux Leonardo Sinisgalli La Part Commune 2003
J’ai vu les Muses Leonardo Sinisgalli Arfuyen 2006
Plus près des morts Leonardo Sinisgalli Abstème Et Bobance

 

 

Sinisgalli

 

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Date de mise à jour  :20/06/2015