Aco Šopov

La grande voix de la Macédoine ou le rêve de Phénix

 

 

 

 

Sopov

«« Le destin du monde est en Macédoine / le destin de la Macédoine s’ouvre au monde ».

 

La littérature de l’Europe du Sud-est du 20e siècle. nous est mal parvenue en France, sauf pour le monde grec, faute de traducteurs et de publications. Aussi un grand pan de silence est encore là entre eux et nous, qui nous masque ces auteurs importants de Serbie, de Bosnie, de Bulgarie, de Slovénie, de Turquie et aussi de la Macédoine.


Mais, par la volonté de sa fille Jasmina Šopova, il nous est donné de découvrir le poète macédonien Aco Šopov, considéré comme l’un des poètes les plus éminents de l’Europe du Sud-est.

 

« Depuis son premier recueil, Poèmes, qui fut en même temps le tout premier livre paru en langue macédonienne à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, en 1944, jusqu’au dernier, Arbre sur la colline, publié en 1980, deux ans avant sa mort, Aco Šopov a bâti les fondations et édifié une poésie résolument moderne, qui prend appui sur le sol natal dans la seule ambition de l’inscrire dans le cadastre du monde. Son œuvre réunit dans une même expérience intime, le vécu du poète, le sort de son pays et le destin commun de l’humanité. » (Jasmina Šopova).

 

Il est et demeure la grande voix de la Macédoine et il semble en représenter le destin, tant il s’identifie à son peuple, à sa géographie, à son histoire.


Et pour sa mère patrie il a ces mots qui l’ancrent à sa terre ;
« Ne regarde pas ces noires ravines/ qui ravagent ma face -/ elles sont don du visage de la terre./ Ne regarde pas les cambrures de mes épaules -/ je les tiens de l’accablement des collines ».


Ante Popovski dit ceci dans Une certaine idée du sacré :
« « Il y a tout juste cinquante ans, à une époque de changements rapides, la Macédoine fiançait les restes du Moyen âge aux plus récentes impulsions de la civilisation moderne. La cadence du progrès rendait inévitables de nombreuses illusions et une sorte de pathétisme national. Mais Aco Šopov n’en fut pas atteint, bien que vivant, comme toute sa génération, à la frontière rouge entre oppression et liberté. En revanche, la sensibilité du poète sera, elle, marquée par ce moment de l’histoire.
Aco Šopov est un poète facilement reconnaissable à sa manifestation de la liberté et aux symboles qu’il employait à l’exprimer. Une liberté qu’il a lui-même choisie et dont il a frappé les emblèmes en accord avec ses affinités et ses idéaux. Il eut pour seule idole la liberté, et c’est davantage des voix que des couleurs que naissaient ses symboles. Sa poésie est une pensée née d’une voix lointaine, négation de la solitude et du silence, choix spirituel du poète, mais en apparence seulement. Car Šopov est une des illustrations les plus bouleversantes de la parole et de la pensée poétiques macédoniennes : le trouble est à la fois son héritage et son présage. »

 

Jasmina Šopova dans sa préface au recueil Soleil Noir écrit :
« De prime abord, l’univers poétique d’Aco Šopov peut sembler inaccessible, telle une forteresse mystérieuse et ténébreuse, renfermant des scènes apocalyptiques, des déchirures permanentes, des plaies
non cicatrisées, des contradictions… Mais si on force les portes de cette forteresse, si on accepte de parcourir, avec le poète, le long et difficile chemin à travers ruines et décombres, on découvre qu’après maintes
sinuosités, les méandres qui sillonnent ce monde qui nous parait clos aboutissent tous à un épanouissement, à un éblouissement, à une illumination. Il faut éprouver avec le poète cette terrible émeute de la raison et des sens, cette guerre intérieure meurtrière qui précède la naissance de chaque poème, pour que celui-ci se révèle à nous, dans toute son étonnante nudité et dans toute sa grandeur.
 « Trouve la vraie parole, trouve la parole inaugurale, le cri,/ trouve cette parole », s’exclame Aco Šopov dans le premierpoème de son cycle de Prières, « Et ce temple/ prisonnier de son âge, fort de son attente/ s’ouvrira de lui-même humble devant toi ».
Ces mots essentiels, fondateurs l’univers poétique de Šopov sont parfois d’une grande simplicité: pierre, arbre, ciel, feu… Mais parfois, toute une alchimie d’images et de sons est nécessaire pour y aboutir.
Alors, ils se profilent sous des aspects à la fois insolites et éloquents, c’est-à-dire nouveaux, mais immédiatement reconnaissables. »


« Ô soleil noir, qui donc te pose sur mes épaules/ pour
que je te porte, poème, à la place de ma tête? ».


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Le rêve de Phénix

 

Sopov

« Dans la poésie d’Aco Šopov on ne se sent pas étranger. Son caractère universel fait de nous ses alliés. Et cela va plus loin : sa poésie a une résonance cosmique. On a l’impression qu’à chacun de ses souffles un écho mystérieux répond, qui vient de très loin et qui la tire vers les sources mêmes de la vie ».

 

C’est en ces termes que deux écrivains égyptiens, Bahgat Elnadi et Adel Rifaat, alias Mahmoud Hussein, résumaient leur lecture du poète macédonien Aco Šopov, en 2002, alors que l’on commémorait le 20e anniversaire de sa mort.

 

Mais qui est donc ce poète disparu depuis plus de trente ans qui poursuit son dialogue silencieux avec nous ? Quel est cet homme dont « la parole dans tous ses états habille la simple existence aux couleurs de la vie », suivant la formule de son traducteur, le poète mauricien Edouard J. Maunick ?

 

Il est né le 20 décembre 1923, à Štip, petite ville de l’Est de ce qui allait devenir en 1944 la République Macédoine. Son père, Gjorgji Zafirov-Šopov, était barbier et sa mère, Kostadinka Ruseva, institutrice. « Elle portait en elle une étrange fibre poétique » et elle lui a légué son amour et son talent pour la poésie.

Aco Šopov a eu une enfance difficile marquée par le spectre de la maladie incurable et de la mort. Ce « monstre à cent têtes », comme il l’a appelé à la fin de sa vie, allait le poursuivre jusqu’à son dernier souffle. Il avait à peine onze ans quand il devait prendre soin tout seul de sa jeune mère mourante. Il avait à peine 20 ans quand il a vu mourir dans ses bras la jeune fille qu’il aimait, Vera, blessée sur un champ de bataille. Il avait à peine 59 ans quand il s’en est allé « dans le nid des vagues, le seul où il pouvait trouver le repos et la paix ».

 

L’enfance, ce « non-dit »

 

Le mot « enfance » a attendu de très longues années avant d’accéder au poème. Enfoui dans le silence, il a attendu toute une vie pour être proféré en toutes lettres dans l’un des derniers poèmes :
… Et j’ai fui comme une bête traquée,
pour m’évader de moi-même, pour casser la mâchoire de mon enfance non-enfance
à l’haleine sauvage et aux dents tranchantes qui sillonnent encore et dévastent
mes prés et forêts…

Mais le « monstre à cent têtes » était tout le temps là, tapi derrière les mots, battant au cœur des poèmes :

dans « Stigmate » :


Sang, je t'ai enfermé dans neuf jardins,
dans neuf gorges incarcéré,
que me veux-tu encore, pourquoi me harceler,
pourquoi sang, la menace de ton sabot noir,
pourquoi tant de voracité?...

dans « Sang abyssal »
Dans les profondeurs, un sang lourd,
on dirait là depuis l'origine des temps.
Peu visible ici sur la crête, dans les brumes torrides.
Étalé malédiction comme cicatrice d'une plaie…

 

dans « Effroi» :
Ici toutes choses naissent et disparaissent d'elles-mêmes.
Immense pierre. Stigmate. Parole ambiguë, stérile.
Le printemps est à la fois sa mère et sa perfide marâtre.
Cendres de rêve, rêve de cendres. Effroi…

 

L’enfance était l’un de ces « non-dits » parfois plus éloquents que les paroles, auxquels Šopov a consacré « Dans le silence », un poème-miniature qui fait référence dans la littérature macédonienne :

 

Si tu portes en toi le non-dit,
cela qui te brûle et te lie,
confie-le au plus dru du silence –
le silence seul sait le dire.

 

Le silence chez Šopov est, comme le rappelle la professeure et critique littéraire Slavica Srbinovska, « comparable à la nuit qui recouvre le monde extérieur pour laisser le monde intérieur s’épanouir dans la lumière ». 

Une autre experte de la poésie d’Aco Šopov, la professeure Kata Kulavkova, relève que « le silence et la parole sont les deux faces d’une même réalité.

Dans les années 1960, le poème de Šopov abandonne le ton confessionnel au profit du dialogue : un dialogue dramatique entre le sujet poétique et un sujet imaginaire.

Façon de dépasser le seuil de l’intimisme pour se consacrer à un procédé qui introduira la modernité dans notre poésie. Šopov le fera d’une manière qui lui est propre, sans rupture radicale avec l’intimisme et le confessionnalisme lyriques, en passant par la forme de la « prière », dans le cycle des « Onze prières de mon corps ».

Et quoi de plus intime que la prière proférée dans la solitude ?

S’emparant du pouvoir magique que la parole exerce dans le poème, vue comme une parabole rituelle de la naissance et de la mort, le poète établit une relation entre la parole codée de la poésie et la parole codée – ancestrale – du rite. »

 

En quête de la vraie parole

 

Dans la première des onze prières, Šopov définit la quête de la « vraie parole » comme l’un des principes fondamentaux de son l’art poétique :

 

Trouve une parole pareille à l'arbre ordinaire
telle nudité des mains de charbon de nos aïeux,
dont la candeur vient de la première prière.
(…)
Trouve la vraie parole
à l'image de tous les prisonniers tranquilles,
de ce vent, de cet ouragan
qui réveille les chevreuils dans nos yeux.
(…)
Trouve la parole inaugurale, le cri,
trouve cette parole. Et ce temple
prisonnier de son âge, fort de son attente
s'ouvrira de lui-même humble devant toi.

 

Si l’univers poétique d’Aco Šopov est parfois perçu comme un temple mystérieux abritant maintes déchirures, plaies mal cicatrisées et contradictions irréconciliables, il n’est pas moins vrai qu’il suffit de forcer un peu son portail et de parcourir avec le poète le long et difficile chemin du poème, pour découvrir que tous ses méandres se déversent dans la lumière.

 

Dans un entretien de 1968, Šopov ne disait pas autre chose en 1968 :

« Le chemin qui mène au poème et difficile. Ce qui apparaît comme une illumination poétique est en réalité le résultat d’un processus long et complexe, porteur à la fois d’expérience et de réflexion […] La plus grande difficulté et la plus grande responsabilité éthique du poète est de trouver les mots justes pour les contenus et les idées qu’il veut exprimer de manière authentique et inimitable. S’il n’y parvient pas, le poème se désarticule, le mot se transforme en mensonge ».

 

Articuler le poème

 

Depuis son premier recueil, Poèmes, qui fut en même temps le tout premier livre paru en langue macédonienne à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, en 1944, jusqu’au dernier, Arbre sur la colline, publié en 1980, deux ans avant sa mort, Aco Šopov est resté fidèle à ses convictions, au risque de déplaire.

 

Dans le maquis il écrivait des poèmes révolutionnaires, certes, mais aussi des poèmes d’amour qui demeurent des classiques de la littérature macédonienne.

 

Dans les années 1950, il attaquait ouvertement les impératifs du réalisme socialiste, ce qui lui a valu d’être accusé d’« intimisme » par une certaine critique littéraire officielle.

 

Au cours des années 1960, un tournant s’est opéré dans sa création poétique, qui a « déplacé l’horizon de la poésie macédonienne contemporaine », selon Kata ?ulavkova, qui voit dans cette période l’apogée de la poésie d’Aco Šopov « avec l’avènement de la parole énigmatique, polyvalente, lourde de sens, porteuse de multiples couches existentielles ».

 

Au début des années 1970, Aco Šopov est nommé ambassadeur de Yougoslavie dans le pays d’un grand poète : Léopold Sédar Senghor.

Sopov

Séduit par le Sénégal, le poète macédonien intègre à son univers poétique des sonorités et des images d’Afrique. Dès lors, « sa poésie suit un rythme plus lent », remarque son confrère Eftim Kletnikov, mais « sous l’écorce du vers (qui devient plus long) une énergie tectonique fait irruption ».

 

A la fin de cette même décennie, déjà gravement malade, Šopov écrit ses derniers poèmes, vivant dans un monde désormais confiné au jardin de sa maison à Skopje, ville où il a passé l’essentiel de sa vie. Comme dans un rêve éveillé, il voit chaque jour le soleil se pencher sur son « corps abandonné sur la montagne » pour l’inviter à le suivre dans sa course ; il résiste –

« Tes yeux sont des soleils ardents et tu n’est pas au bout de ton chant » – mais en vain ; il prie – « A travers la mort, dans la vie, conduis-moi, mon amour ! » – mais en vain… Il sait qu’« un merveilleux jour » son corps s’élancera dans les hauteur, « ivre de vins de clair de soleil ».

 

Au-delà du silence

 

Depuis ce jour-là, ce 20 avril 1982, le silence a repris ses droits.

Mais les poèmes demeurent. Ils ne reflètent pas, certes, l’image intégrale de leur auteur : bel homme plutôt silencieux et discret mais non moins convivial, stature svelte presque fragile, regard vert d’une profonde douceur et comme abrité par de très épais sourcils...

Ils disent néanmoins l’essentiel : son intensité d’être. Traduite dans les images récurrentes du feu, du bûcher, du soleil, cette intensité d’être persiste au-delà de la mort, telle une majestueuse ignition à la fois dévastatrice et créatrice, qui après avoir tout réduit en ruines et décombres, sous la dictée d’une originelle malédiction, renaît de ses propres cendres, comme dans un rêve phénixien.

 

Jasmina Šopova


Source :

Site web: Aco Šopov: http://www.acosopov.com/

Sopov


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Choix de textes, traductions Jasmina Šopova et Edouard J. Maunick

 

Soleil noir

 

I.

 

Soleil noir sans levant ni couchant,
sans ciel à prier, ni terre à prendre.
Qui désire s’abreuver à ton éclat
est exilé de la géhenne, exilé de l’Éden.

 

Les herbes s’agenouillent, les arbres courent pieds
nus devant ta fleur en flamme porteuse de cendres
noires.

 

Soleil noir, oiseau déguisé en astre,
qui croit t’avoir saisi ne sait pas ce qu’est l’abîme.

 

Soleil noir, noir, sans levant ni couchant,
soleil noir pour assoiffés qui accostent le rivage.

 

II.

 

De quel pays inconnu, comment viens-tu
ô soleil noir, oiseau qui picore l’arbre vivant ?

 

Quel sorcier t’a envoyé, par quels pouvoirs secrets,
arc-en-ciel dessus trois cents Volga et trois cents Nil ?

 

D’où vient ce baudrier céleste, ruban chamarré
entre les galaxies obscures et nos deux univers ?

 

Est-ce ma douleur avant même la souffrance,
avant même de te voir dressé comme barricade astrale ?

 

Ô soleil noir, qui donc te pose sur mes épaules
pour que je te porte, poème, à la place de ma tête ?

 

III.

 

Où me mènes-tu à présent, quel antre sourd
saura garder tous nos secrets ?

 

Les étoiles nous regardent, mais les étoiles sont
aveugles.
Le monde n’a plus que nous, deux étocs confondus.

 

Mais qui donc nous guette, quel est cet architecte
qui nous emmure vivants dans une pyramide
morte ?

 

Ô poème, terre, femme, ô vie et mort à la fois,
aujourd’hui je boirai tout ce que tu m’offres.

 

Soleil noir, sans levant, ni couchant.
En vain je t’adresse une prière guerrière.

 

Soleil noir encore

 

De quel royaume fabuleux, de quel tombeau splendide
qui au soir t’accueille et au matin te chasse,
viens-tu déverser, soleil noir, de noires pluies
comme une menace ultime lancée au monde ?

 

Qu’est-ce donc ? Guerre de fauve contre fauve,
de branche contre branche, d’arbre contre arbre, de racine
contre racines sauvages, étoile filante qui, de son feu, déchire le ciel,
guerre du ciel contre la terre, guerre des morts contre les vivants ?

 

Quel est ce royaume fabuleux, ce tombeau du vent,
où un monstre à trois têtes nous jette trois terribles
regards, en ce lieu du crime, des eaux déchaînées, des eaux sèches,
dans cette terre noire qui tient dans une main ?

 

Quelle est cette terre que nous nommons de notre nom
recopié de toutes les citadelles, de tous les abîmes,
de toutes les cimes ? Soleil noir, noir en toute saison,
nous sommes ici, tous deux couverts de feuilles désoleillées.

 

Soleil noir toujours

 

Ici tout te ressemble à mort.
Le goudron répandu sur les monts.
Le filet de résine
qui court le long des gorges sèches.
La tristesse du chien qui geint dans les faubourgs,
elle aussi, te ressemble à mort.

 

Et ce récif cerné d’eau,
eau abandonnée telle une femme
dans les bras de celui qui paiera de sa vie
sa soif indomptée.
Et ce mauve avare, proche et intouchable.
Et ce récif cerné.

 

Et ces vignes et ces vignes vierges. Et ces vins
débordant d’incandescence, d’ardeur, d’embrasement.
Et la sécheresse.
Et la pierre à l’âme pétrifiée.
Et nos trois fils, soleil noir, nos trois fils
assoiffés parmi les vignes, les vignes vierges et les vins.

 

Et ce clocher dans la dense coudraie,
priant, blasphémant.
Gémissant blessé.
Et tous ceux qui cherchent repos et guérison.
Et tous les saints sur les fresques aux yeux crevés.
Et ce clocher dans la dense coudraie.

 

Ici tout te ressemble à mort.
Le goudron répandu sur les collines.
La résine.
Et par-dessus, la constellation du Grand Char.
Jusqu’au chien qui geint par les faubourgs,
jusqu’à sa tristesse te ressemble...

 

Et cette terre tumultueuse, mais claire.
Et la sécheresse. Et l’embrasement.
Et l’angoisse.
Et mes trois blessures - trois paroles jamais dites.
Ô soleil noir, feu de fin d’automne
nous baignons dans la lueur d’une étoile déjà morte.

 

Sang abyssal

 

Dans les profondeurs, un sang lourd,
on dirait là depuis l’origine des temps.
Peu visible ici sur la crête, dans les brumes torrides.
Étalé malédiction comme cicatrice d’une plaie.

 

Dans les profondeurs un sang lourd.
Sang épais comme résine noire.
Sang dévorant, sa soif remonte à la genèse.
Il est sang ancien, noir et nu.

 

Étalé, comme taupe il creuse.
Va de seuil en seuil, fouit la conscience.
Comme la mort infaillible, inexorable,
il comble toute lacune, tout espace.

 

Dans les profondeurs un sang lourd,
toujours m’ordonnant:
suis-moi, sans mot dire,
ne m’abandonne jamais.

 

Dans les profondeurs un sang terrible,
plus effroyable que menace.
Dans les profondeurs un sang si lourd
qu’on dirait là depuis l’origine des temps.

 

J’habite ces lieux depuis longtemps

 

J’habite ces lieux depuis longtemps.
Ils surplombent les sources qui murmurent dans les
montagnes.
Et tandis que les enfants y chassent des papillons,
élancés et muets,
les pins arborent un silence séculaire.
J’habite ces lieux depuis longtemps,
et lentement le temps me consume.
Regarde, dis-je, regarde-toi :
tu ne te reconnais pas.
Ces yeux, jadis profondeurs
où tes désirs plongeaient
comme les cônes des pins au clair du soleil,
ne sont à présent que deux gouffres,
refuges nocturnes de pluies improbables.
Ces bras qui labouraient jadis
la terre poreuse de tes errances,
ressemblent à présent à des tiges de saule,
sur l’eau, branches stériles, fourchues.
Comme les enfants, dis-je,
tu jouais avec les papillons,
et leur poudre d’or
couvrait de fleurs ta cerisaie.

 

Mais insouciant,
tu les a laissés mourir entre tes doigts,
sans comprendre que la plus grande sagesse
était de garder le papillon vivant de ton enfance,
étoile chaude dans la main.
Elle aurait éclairé ces lieux,
où tu vis seul depuis longtemps,
lentement vieilli par le temps.

 

Août

 

Je gis sous le tronc de la nuit, en août qui meurt
et célèbre sa fleur de cendre et d’effroi aboli.
De mon front, comme d’un terreau, germent et mûrissent
les grappes de la vigne astrale.

 

Je gis sous le tronc de la nuit d’août, le crâne cloué à la terre.
Pourront-ils m’arrêter, me détenir,
ces infatigables soldats de plante et de semence,
d’herbe, de racine et de fougère ?

 

Reste là et attends. Roc immobile, attends.
Peu importe si la nuit t’engloutit, si le vent te fouette.
Dans ton regard les pêcheurs tissent d’invisibles filets,
un poisson d’or rêve dans l’abîme de ta patience.

 

Je sais. Août est là et tout change. Les grains dorés de la grappe
flétrissent comme se fane avec le temps l’éclat des prunelles.
Le sombre soleil de minuit voyage vers son zénith.
Et je demeure prisonnier des herbes et des fougères

 

Stigmate

 

Sang, je t’ai enfermé dans neuf jardins,
dans neuf gorges incarcéré,
que me veux-tu encore, pourquoi me harceler,
pourquoi sang, la menace de ton sabot noir,
pourquoi tant de voracité?

 

Dans neuf jardins je t’ai enfermé, dans neuf gorges,
calme-toi, sang, coule au profond de ta nuit
où voici depuis longtemps déjà ton rouge sanglier
cherche un antre où se reposer.
Sang, coule au profond de ta nuit,

 

sans te retourner,
il n’est pour te dompter d’enclos plus propice
que ces neuf jardins, ces neuf jardins
vivant de ta verdure,
que ces neuf gorges, ces neufs gorges
célébrant le printemps de tes chants.
Sang, coule au profond de ta nuit,

 

et ne me dis pas:

 

écoute rouler au loin,
écoute gronder la forêt,
viennent des chevaux par des chemins de lune et d’étoiles,
viennent des chevaux, des chevaux, des chevaux, des pur-sang,
viennent des chevaux pour me piétiner,
qu’ils viennent, qu’ils viennent me piétiner.

 

Mais je ruerai sur eux et mon sabot
les frappera en plein front
afin qu’ils se souviennent et qu’ils parlent de moi,
que dans le soir luise leur stigmate
et dans leurs nuits sans lune,
et dans leurs jours sans lumière,
par leurs chemins sous les sureaux.

 

Tais-toi, sang. Sang, calme-toi,
enfermé dans neuf jardins,
dans neuf gorges incarcéré.
tel un souverain tout-puissant
dans sa tour d’ivoire.

 

Naissance de la parole

 

Nœud sur nœud.
Pierre sur pierre.
Forêt pétrifiée,
gel.
Nœud sur nœud.
Pierre sur pierre,
de pierre aussi nous deux.

 

La nuit fume.
La parole s’arrache à l’obscur.
Du charbon bleu brûle dans ses entrailles.
Ô toi qui n’existe que par ton absence,
tu berces le ciel
tu fais tourner la terre.

 

Ô toi qui n’existes que par ton absence,
la terre gémit sous les dalles de pierre.
Ivre de ses propres morts,
la parole surgit
qui brise toutes les tempes.
Nœud sur nœud.
Pierre sur pierre.
Au jour le jour je creuse ma tombe.
Éventre-moi
malédiction,
toi, enceinte de pierre,
que me brûle le charbon
de la parole, que je fonde.

 

Flamboyants avant les fleurs

 

Tout le long de la nuit la terre gémissait,
sèche, craquelée comme un tourteau trop cuit,
tout le long de la nuit les vents du désert
soufflaient,
comblant de sable les fissures.
À force de se dévêtir, l’océan déchira toutes ses
chemises bleues,
mais ne parvint pas à se calmer.
Seul le ciel demeurait serein et vide
comme si de rien n’était,
comme s’il ne voyait pas ce naufrage.

 

Tout le long de la nuit la terre hurlait.
Ou ce furent les fauves assoiffés,
errant à travers savanes et forêts,
pour mourir enfin au bord des sources sèches.
Ou ce furent les arbres pliés à se rompre,
léchant de leurs feuilles la terre sèche.
Seul le ciel demeurait cruellement serein et vide
comme si nul n’avait besoin de pluie,
comme s’il ne voyait pas ce naufrage.

 

Tout le long de la nuit la terre se convulsait.
Ou ce furent les hommes attendant la pluie
comme l’on attend le nouveau-né
crispé dans le ventre sans vie.
Avant l’aube tout fut recru et tout s’assoupit :
hommes, arbres, fauves.
Seules les chemises en lambeaux flottaient sur
l’océan.

 

Et au petit matin, telle une aurore de terre saignée,
(fleurs rouges et incendies, la ville en feu)
les flamboyants avaient fleuri.

 

Cinérémancien

 

Consume-toi poème dans le feu par toi-même
allumé.
La parole explose dans le silex et se dissipe en
cendres.
Voyant, as-tu reconnu dans les cendres le drame
originel
qui remonte du fond de cette source sombre ?

 

Poème, je t’ai arraché au bec de l’oiseau qui vole
dans mon sang,
au ciel rutilant de mes veines en feu,
vaisseaux entre deux mondes irréconciliables,
soleils levants aux phases ayant gardé leur énigme.

Je t’ai arraché au courroux des icônes, ces gammes
occultes,
à la foudre du fer de lance du guerrier uni à la
pierre,
au rêve de ceux qui sont plus haut que le rêve
enchanteur,
et qui, à peine éteints, renaissent à nouveau.

 

Nous sommes à présent deux mondes, deux diables,
deux ennemis en guerre,
nous sommes guerre sans issue et poignard contre poignard
Qui est vaincu ? Qui est vainqueur ? Pour qui
l’aube aux plaies insensées ?
Consume-toi poème dans le feu par toi-même
allumé.


Complainte d’au-delà de la vie

 

Me voici au comble de la douleur.
Je suis un homme. Mais l’homme, qu’est-ce?
Devant moi le vide, derrière moi le vide.
Vide qui de lui-même s’enflamme.
Au-delà de la vie, crucifié vif
lié par des noeuds aveugles.
Je parvins au comble de la douleur.
En ce jour. Noir-jour. Par une noire échelle.
Au comble de la douleur.
Au-delà de la vie
au-delà de moi-même,
de l’indicible,
de l’inconsumable,
au-delà de l’eau,
au-delà de la source,
au-delà de la racine.
Que la terre se désagrège enfin, que les eaux se
résorbent,
que la coupe du soupir déborde
pour toutes les cités dans cette cité,
pour tous les deuils dans ce deuil.
Dites, qui dois-je blâmer ?
Qui pleurer, dites!

 

Ô enfant qui n’es plus,
mon deuil est ton refuge.

 

Mon deuil est ton refuge,
ton ombre ma sépulture.
Terre-gémissement, terre-désert
surgie de morts vagissements,
terre regarde-moi, terre dévêts-toi.

 

Prends cet oeil,
prends ce grain de blé
racorni dans ta main.

 

Prends-moi, terre, ou ramène-moi,
ramène-moi au bas de cette cime,
au bas que cet au-delà,
redonne-moi ma force d’homme.
Ô terre, sur terre ramène-moi.
Je suis un homme, que ma souffrance soit humaine,
que je découvre la pierre où vif m’emmurer
dans l’arche d’un pont.

 

À défaut de lumière

 

À défaut de lumière,
prends-moi.
Que je sois nuit, nuit qui embrase
à te rendre point du jour.

 

À défaut d’amour,
prends-moi.
J’arracherai les prunelles de la nuit,
qu’astre tu deviennes et que tu flamboies.

 

À défaut de haine,
mais prends-moi.
Dans mon coeur un enfer tournoie,
siècles d’enfer.

 

À défaut de lumière,
prends-moi.
Et si je venais à te manquer
que ferais-je ?
Sinon te contempler sans fin,
sinon brûler de toi.

 

Non-être

 

I.

 

J’ai longtemps voyagé, toute une éternité
voyagé, de moi-même vers le non-être de toi.
À travers incendies, à travers ruines,
parmi décombres.
Dans la chaleur, dans la sécheresse, dans l’opacité.
Je me nourrissais du pain de ta beauté.
Je m’abreuvais du chant de ta gorge.

 

Ne regarde pas ces noires ravines
qui ravagent ma face –
elles sont don du visage de la terre.
Ne regarde pas les cambrures de mes épaules –
je les tiens de l’accablement des collines.
Regarde dans ces bras –
deux feux,
deux fleuves,
sombre espérance.
Regarde dans ces mains –
deux champs,
deux sécheresses,
muette souffrance

 

J’ai longtemps voyagé, toute une éternité
j’ai voyagé, de toi-même vers le non-être de moi.

 

V.

 

Femme inconnue, femme pleine de sagesse,
toi qui passes toujours sereine
devant cette baie donnant sur le noir,
sourde au cri,
aveugle au désespoir,
d’où vient cette fausse quiétude,
comment mon sang en toi ?
Je t’ai gardée, femme, tel un lourd secret
que l’on dévoile au jour seul
où le sang haletant prononce
à l’heure du terrible silence
la téméraire ultime parole −
claire comme les hauteurs,
tranchante comme l’épée.

 

Comment mon sang
en toi, femme ?
J’ai longtemps voyagé, toute une éternité
voyagé, de nous-mêmes vers le non-être de nous.

 

Ultime prière de mon corps

 

Noir ton souffle, blanche la nuit,
les tempes gonflées de véraison.
Dresse-toi épée parmi ces corps alignés
avant de t’abattre aveugle de candeur.

 

Mais alors non plus, rien du jeu n’aura changé,
ni son mystère, ni même sa pudeur.
Et les herbes qui d’ombre t’envahiront
brûleront dans l’incendie de ta soif.

 

Poèmes traduits par Jasmina Šopova et Edouard J. Maunick
Site web: Aco Šopov: http://www.acosopov.com/


 

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Bibliographie

Huchel
Aco Šopov a publié une quinzaine de recueils de poésie en macédonien et autant en langues étrangères, ainsi qu’une quarantaine de livres de poèmes choisis. Il a traduit Pierre Corneille, Edmond Rostand et Lépold Sédar Senghor, pour ne citer que les grands classiques de langue française qu’il a fait découvrir au lectorat macédonien.

 

Livres parus en français :


         En chasse de ma voix / choix et adaptation Djurdja Sinko-Depierris, Jean-Louis Depierris.- Paris : Éditions Saint-Germain-des-Prés, 1978.- 60 p.
         Anthologie personnelle / poésie traduite du macédonien par Jasmina Šopova ; introduction d’Ante Popovski ; adaptation et postface d’Edouard Maunick.- [Paris] : Actes Sud / Éditions Unesco, 1994.- 143 p.
         Stigmate / choix de la poésie : Šopova Jasmina.- Skopje: Matica makedonska, 2001.- 253 p. (macédonien -français)
         Senghor-Šopov : Parallèles / choix de la poésie : Šopova Jasmina. Introductions : Šopova Jasmina, Sall Hamidou, Lazarov Risto. Illustrations: Sanev Hristijan.- Skopje: Sigmapres, 2006.- 206 p. (macédonien -français)
         Naissance de la parole / Traduit du macédonien par Jasmina Šopova et Edouard J.Maunick.- Struga : Soirées poétiques de Struga, 2010.- 92 p. (français – allemand)
         Soleil noir / Préface : Šopova Jasmina.- Differdange: Éditions PHI, 2012.- 121 p. (français – allemand)

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Date de mise à jour :4/04/2014