La joie communautaire
Aharon
Appelfeld fait part, de façon un peu surprenante
pour lui qui vise à l'universel, de son attachement
communautaire et quasi viscéral :
« Je
suis content d’être avec
des juifs en nombre. Je suis très ému. J’aime
les juifs car j’ai un destin commun avec eux. Un destin
particulier qui est une incompréhension à laquelle
se sont ajoutées la méchanceté et
la haine. Lorsque je rencontre un juif, je suis heureux de
le rencontrer.
Il porte cette transmission juive à la
fois merveilleuse et maudite. Le destin juif n’est pas
un destin sentimental ; il est dur, cruel
et sec.
Je n’idéalise pas les juifs. Il y a en
eux toutes les faiblesses qu’il y a en l’homme.
Je m’intéresse aux
faiblesses des êtres humains. La faiblesse, la fragilité,
c’est
notre essence.
J’étais né dans une famille juive bourgeoise et assimilée
et j’étais fils unique.
J’ai vécu au ghetto puis
dans un camp dont je me suis enfui à l’âge de 8 ans et demi.
Et jusqu’à l’âge de 13 ans, j’ai vécu
dans la forêt, auprès des prostituées et des bandits ».

Aharon Appelfeld 18/06/06
Le
silence…
« J’étais un enfant et personne ne voulait m’accueillir
J’étais blond aux yeux bleus et je parlais couramment ukrainien,
je n’avais pas l’air d’un juif. Cette apparence m’a
sauvé. C’est un groupe de criminels ukrainiens qui m’a accueilli.
A la maison j’avais terminé ma première classe. Ma deuxième
classe a été ce passage de ma vie avec les criminels. J’ai
connu tous les crimes et délits possibles. Je suis passé d’une
bande de criminels à une autre bande de criminels. J’étais
petit. J’étais maigre. Les voleurs de chevaux me faisaient entrer
dans les écuries par la petite lucarne. Ensuite je devais aller ouvrir
la porte. C’était terrifiant : imaginez ce qui se serait
produit si le propriétaire de l’écurie m’avait trouvé là !
Ces années m’ont enseigné ce qu’est un non juif et
ce qu’est un criminel ».
« Mon éducation a ainsi été une éducation
large et variée sous différents aspects. Ma famille ne m’avait
rien transmis de mon identité juive. Puis j’ai vécu avec
les criminels. A 13 ans et demi, j’étais sans culture, sans éducation,
sans proches. J’avais une identité de peur et pas une identité de
connaissance. Je savais que j’étais juif et que si l’entourage
découvrait cette identité on me tuerait.
Seul dans la forêt,
je me demandais : mais qu’y a-t-il de mauvais en moi ?
Pourquoi veut-on me tuer alors que les autres peuvent marcher
librement
Puis, je suis arrivé en Israël. En 1946, en Israël, on voulait
créer une nouvelle race, un juif blond, grand, aux yeux
bleus.
Une nouvelle
race qui ne soit pas juive. C’était une illusion, un fantasme,
la volonté d’être ce que vous n’êtes pas. On
voulait oublier l’identité juive, l’histoire. Il m’a
fallu du temps pour comprendre que je ne voulais pas être quelqu’un
de nouveau mais quelqu’un d’ancien. L’ancien juif, le vieux
juif qui a tant vécu, tant connu qu’il est merveilleux. Et j’ai
envie de le connaître encore plus ».


Aharon
Appelfeld et Valérie Zenati
sa traductrice
L’hébreu
« Ma langue maternelle est l’allemand. La langue maternelle
est comme le lait maternel, elle est le lait de la vie. Mais l’allemand
est aussi la langue des assassins et je n’aurais jamais imaginé écrire
en allemand. Avec les criminels j’avais appris à me taire, à parler
le moins possible et à écouter le plus possible. Les criminels
parlent peu et écoutent beaucoup.
En Israël, j’ai appris
l’hébreu. La langue hébraïque est une langue ancienne,
merveilleuse, faite de phrases courtes et de silences. Elle n’a pas d’adjectifs.
C’est une langue qui ne décrit pas. Dans la bible, on ne sait
pas si les personnages sont grands ou petits, s’ils ont des lunettes,
des yeux bleus ou s’ils sont chauves. L’hébreu invite à penser ».

« Oh
la belle juive » se souvient Imre Kertesz,
lorsqu’il raconte sa première rencontre avec sa
femme. Et plus loin, il retourne l’argument : « je
ne suis pas juif » pour
reprendre son identité, pour se dégager du monstre
qui l’appelle « juif »,
pour ne pas être défini par l’autre. Et d’ailleurs
qu’est-ce qu’un juif ? Moi-même, je ne
suis pas juive, et d’ailleurs qu’est-ce qu’une
femme ?
Appelfeld au contraire dit « je suis bien avec les
juifs ».
Il parle de l’identité d’un peuple et non
pas d'un enfermement tribal. La tension et l'angoisse des survivants
peuvent se reposer comme il se repose au sein de son peuple.
Appelfeld nous aura dit ce qu'il a déjà maintes
fois écrit dans ses livres, ou livrés dans ses
interviews. Mais ce qui ne pouvait pleinement être perçu,
nous inonde par sa présence réelle: son immense
générosité, son amour de la vie et des
humains. De la musique aussi, le cadeau de la Neuvième
de Mahler l'a
replongé dans cette Europe Centrale si lointaine
et si proche encore dans ses souvenirs. Et le tragique de cette
musique prolonge ses questions.
Propos receuillis par Denise
Marty

Aharon Appelfeld 18/06/06

Aharon Appelfeld et sa femme
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