Ingeborg Bachmann

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La poétesse en colère au chevet du monde malade

 

"Il faut corrompre les actualités de son époque. » Ingeborg Bachmann.

 

Elle est celle qui a écrit Malina son unique roman publiée de son vivant. Elle est celle qui fut la compagne lumineuse de Paul Celan de 1947 à 1960. Elle fut de tous les combats féministes et pacifistes. Elle fut cet écrivain majeur en Autriche, pays torturant et torturé, tragique et loufoque: "La plus formidable comédie de tous les temps, c'est l'Autriche"; disait Thomas Bernhard qui fut son grand ami dans les années 57.

"Etre couchée sur le plan de Vienne, comme quelqu'un qui se noie" Ingeborg Bachmann.

Comme Robert Musil, Ingeborg était né à Klagenfurt en Carinthie, et pour approcher d'elle il faut essayer de se plonger dans cette Autriche qui a voulu enfouir sa culpabilité dans la graisse complaisante de la bourgeoisie. Ni Thomas Bernhard, ni Elfriede Jelinek n'auront réveillé cette Autriche qui mijote dans sa mémoire non assumée.

La Carinthie, terre de Jorg Heider le populiste, est aussi celle d'une région de passage entre le monde germanique et le monde slave. Pays somptueux mais enclos, enfermé dans son immobilisme. Terre de tensions aussi, elle fut un terreau fécond, et ainsi Christine Lavant y vécu dans sa mansarde. Mahler, Brahms, Hugo Wolf, Alban Berg, y composèrent, Peter Hanke lui aussi de Carinthie en fit un roman, "Le Malheur indifférent" .

Le rapport ambigu de Bachmann avec sa région est fait de fuites et de retours: « il faudrait ne pas être de là pour trouver supportable plus d’une heure un lieu tel que Klagenfurt], ou alors il faudrait y vivre constamment ; en tout cas, il ne faudrait pas y revenir ». Et Thomas Mann parle ainsi d'Ingeborg dans Extinction sous le nom de Maria." Maria, de la ridicule petite ville de province au sud de l’Autriche où est né Musil,...Maria, dont la seule arme a toujours été le retrait »

Ingeborg Bachmann choisira effectivement l'exil et le retrait en Italie pour laisser loin cette honte d'un monde borné. Elle voudra échapper à la fatalité de sa naissance dans cette prison de lacs et de montagnes. Elle aimait s'y promener, mais ses habitants étroits de plafond l'avaient mortifiée.

"Je connais un monde meilleur" sera toujours sa devise et elle voudra participer de tout son être à son édification. Sur toutes les barricades des luttes elle portera sa foi en une humanité meilleure.

Écrivain, poétesse, mais aussi philosophe proche des idées d'Heidegger et de Wittgenstein, l’œuvre d’Ingeborg Bachmann est parfois un pamphlet, souvent une percée vers l'universel. « Mais nous voulons parler des frontières/dussent-elles traverser chaque mot »

Aussi elle fut l'écrivain de la transgression, du sentiment des limites du monde et du nécessaire dépassement des lieux et des hommes. Dans toute son oeuvre court une frontière invisible et à toujours à transgresser. Elle disait""Wart meinen Tod ab und dann hör mich wieder", attends un peu ma mort, puis alors écoute moi à nouveau.

Dans "Perturbation" Thomas Bernhard décrit cette maladie psychologique qui agit come une lèpre sur l'Autriche: le passé collectif non assumé, le repliement sur son milieu et sa mesquinité. Ce ne sont pas les autrichiens qui on fait l'Holocauste mais les Allemands qui ont fait cela, nous nous sommes les enfants de Mozart, du Prater et des opérettes.Mais les autrichiens sont aussi les enfants d' Hitler et d'autres, purs autrichiens. La montée du nazisme et de l'austrofascisme, jusqu'à l'Anschluss sont une des clefs de l'inconscient autrichien. Avoir eu la chance d'avoir un père ayant presque toujours vécu à Vienne permet de saisir encore aujourd'hui à la fois cette modernité dans les arts et les journaux, et cette tentation immense du fascisme. La première chose que firent les allemands en entrant en 1938 à Vienne fut d'aller brûler entièrement la maison de Gustav Mahler, mort depuis 26 ans à l'époque. Rien de plus urgent que mettre en flammes les flammes de l'esprit!

"Les massacres sont certes terminés, mais les assassins sont toujours parmi nous".a écrit Elfriede Jelinek, l'une des héritières de Bachmann, la pionnière.

Ingeborg Bachmann est donc née le 25 janvier 1926 à Klagenfurt en Autriche . Son père Matthias est directeur d'école et nationaliste aveugle. Sa mère est une exilée. Après des études normales et son bac en 1944, elle fait des études de philosophie, de psychologie et de langue allemande à, Klagenfurt, Innsbruck, Graz et Vienne. Mais auparavant elle avait vu la marche triomphante des nazis dans sa ville, elle avait douze ans. Sa thèse en 1950 portée sur Martin Heidegger ""Die kritische Aufnahme der Existenzphilosophie Martin Heideggers", la perception critique de la philosophie de l'existence chez Heidegger. Après ses études elle a travaillé à la radio autrichienne. Elle publia vraiment dés1946.

En 1952 elle rejoint le groupe littéraire d'avant -garde, le groupe 47 "Gruppe 1947". Ce cercle littéraire allemand avait été fondé en 1947, d'où son nom, à Munich. Il allait devenir sous l'impulsion de Hans Werner Richter, le groupe le plus important et le plus influent en matière de politique littéraire dans la littérature allemande de l’après-guerre. Il se voulait démocratique et populaire, soumettant ses membres à des lectures critiques. Marqué par la guerre et la reconstruction de l'Allemagne, tous les thèmes de la vie quotidienne étaient abordés et les luttes magnifiées contre l'ordre établi. ce fut "la grande gueule de l'Allemagne". Max Frisch le Suisse, Heinrich Böll, Ingeborg Bachmann, Uwe Johnson et Grass en faisaient partie. Comme eux elle participera à la création de pièces courtes pour la radio, des Hörspiele.

Ingeborg rebelle tourmentée était donc de la génération de Günter Grass, Martin Walser, Thomas Bernhardt, Paul Celan, Max Frisch et elle fut liée à beaucoup d’entre eux par l’amitié voire l'amour pour les deux derniers. C’est ainsi qu’elle eut une très profonde relation d'égal à égal avec Paul Celan qui marquera à jamais son oeuvre mais aussi celle de Paul Celan.

Elle voyagea beaucoup à cette époque Rome, Paris, Londres, Münich et les USA. L'Italie surtout se révéla comme sa seconde patrie.En 1952 elle s'installa pour travailler avec le compositeur Hans Werner Henze sur des livrets d'opéra, Der Prinz von Homburg 1960, Der junge Lord 1965, Nachtstücke und Arien. Dés lors, elle se consacre à la littérature, écrit plusieurs recueils de poèmes, des pièces radiophoniques, et de ballet.

Son lieu d'attache sera jusqu'en 1957, Rome et Naples où elle fut correspondante du journal "Westdeutschen Allgemeinen". En 1957 et 1958 Ingeborg Bachmann travailla comme auteur dramatique à la télévision de Münich. C'est en 1958 qu'elle créa le comité contre la bombe atomique. Déjà reconnue et célébrée son engagement pour la cause des pacifistes eut un grand retentissement. C'est en 1958, abandonnée par Celan, qu'elle rencontre Max Frisch dont partagea l'existence jusqu'au début de 1963, date de leur séparation.

Essayons de comprendre cette réunion à Zürich le 25 mai 1960 entre Paul Celan, Nelly Sachs, Ingeborg Bachmann et Max Frisch. Haute rencontre de hauts esprits qui ont modelé la nouvelle langue allemande et amitiés plus forte que tous les désirs. A 33 ans, en 1959, elle sera la première titulaire de la chaire de poétique de la faculté de Frankfort.

Elle traduira magistralement Giuseppe Ungaretti. Elle se lie avec Uwe Johnson, Johannes Bobrowski, Witold Gombrowicz et aussi Simon Wiesenthal chasseur de nazis. Elle voyagera en Égypte au Soudan. Elle cessera d'écrire de la poésie à cette période pour se concentrer à la prose. A partir de1962 Bachmann va vivre presque simultanément à Munich, Berlin, Zürich et Rome. Elle s'engage contre la guerre du Vietman et retourne vivre à Rome dés 1965. Elle va y vivre recluse, dans son appartement où elle semble vieillir vite. On dirait une très, très vieille dame alors qu'elle n'a que la quarantaine. Recluse mais violemment engagée dans la vie de ce monde. Au printemps de1973 elle va en Pologne et se rend en visite à Auschwitz et Birkenau.

Ingeborg Bachmann est morte le 17 octobre1973 à Rome, à 47 ans,dans un accident stupide. Un incendie dans son appartement sans doute due à une cigarette mal éteinte au cours duquel elle fut si gravement brûlée dans la nuit du 25 au 26 septembre. Gravement brûlé elle succombera à ses blessures le 17octobre. Elle sera enterrée une semaine plus tard dans sa ville natale, Klagenfurt, elle n'avait pas achevé son vaste cycle romanesque "Les chemins de la mort".

"Elle est la poétesse la plus intelligente et la plus importante que l'Autriche ait produite au cours de ce siècle" , écrivit Thomas Bernhard à la mort d'Ingeborg Bachmann, en 1973, à Rome.

C'est la première femme de la littérature de langue allemande après 1945 qui décrit avec des moyens poétiques forts la guerre dans la paix, la guerre entre les hommes et les femmes, la guerre entre l'écriture et la vie. Ecrivain révolté, féministe elle assume les combats de la vie jusqu'à l'engagement politique et poétique. Elle signera des manifestes contre la guerre du Vietnam et rédigera des poèmes contre la bombe atomique.

Autant que ses amours malheureuses l'histoire autrichienne compte dans son oeuvre. Sa vie est "une vie déchirée en premier lieu par l'histoire. Autrichienne, née en 1926, huit ans seulement après l'effondrement de l'empire austro-hongrois, fille de Mathias Bachmann, membre de la NSDAP dès 1932 et appartenant au noyau dur des nazis de Carinthie, jeune étudiante à Vienne dans l'immédiat après-guerre puis femme écrivain exilée à Berlin ou à Rome, Ingeborg Bachmann a expérimenté tout au long de sa vie différentes formes d'anéantissement"(Revue Europe").

Son amour désastreux avec Paul Celan conduira la femme de celui-ci à écrire ceci: " Hier soir jusque tard dans la nuit j’ai lu les poèmes d’Ingeborg. Ils m’ont bouleversée. J’en ai pleuré. Quel sort terrible. Elle t’a tant aimé, elle a tellement souffert. Comment as-tu pu être si cruel avec elle ? Maintenant je me suis rapprochée d’elle, j’accepte que tu la revoies, je reste calme, tu lui dois cela, pauvre fille, digne et courageuse dans son silence de six années. Bien sûr que tu dois la revoir. Que c’est terrible ! "

Cette rencontre impossible va cimenter son oeuvre et sa douleur.
Ingeborg Bachmann n'écrit pas en allemand pour faire une contre-langue , un témoignage sur l'anéantissement. Elle n'interroge pas la tradition. Pour elle les tourments du monde présent comptés plus que le passé. Alors que Paul Celan ne verra plus " dans le monde qu’un système de signes orientés vers la mort. ", Ingeborg elle assumera les combats en cours. Ses repères n'étaient point la Bible, ni la souffrance du peuple juif, mais Josef Roth et Robert Musil. L'oppression du monde moderne, l'oppression faite aux femmes sont ses motifs fondamentaux.

Elle décrira la condition de la femme dans une société conçue par les hommes et pour les hommes. Dans Malina et surtout dans "Trois sentiers vers le lac" où elle décrit cinq histoires de femmes de Vienne, qui sous des déguisements multiples, sont avant tout des récits d'exil. Rongées par un secret qu'elles n'osent avouer, ces cinq femmes errent, dans une inguérissable solitude, à la recherche d'une stratégie de survie capable de prendre en défaut l'oppression de la réalité.

Son oeuvre embrasse autant les champs de la philosophie que de la poésie, du mélange du vécu de la vie et celui de la transposition par l'art. Biographie et imaginaire s'entrelacent dans son écriture. Ingeborg Bachmann a beaucoup réfléchi à comment écrire aprés le désastre, sur les possibilités de la littérature après 1945. Seule la défense d'une utopie de la langue à partir de l'expérience de la souffrance.lui semblera recevable. Il y a du félin, de la panthère dans son écriture qui vous saute à la gorge. Elle est guerrière comme Celan qui se voulait le guerrier juif contre le monde. Elle est aussi dialogue ardent et tumultueux envers les poètes (Rilke, Brecht, Celan...), qu'envers les philosophes surtout Adorno, Wittgenstein, Heidegger. Avec Paul Celan elle est la grande figure de la littérature allemande d'après 1945. Elle aura été la lutteuse acharnée pour la justice et la paix.

Traduire Ingeborg Bachmann est une rude affaire car il s'agit d'une poésie très intellectuelle, voire philosophique, avec des images terribles et dures, complexes aussi. Phrases si longues qu'on ne sait plus qui parle ou qui est encore le sujet. Une forêt de symboles parcourt ses mots, une pensée abstraite se voile d'énigmes. Et surtout une précision totale des mots, soutenue par une musique naturelle du parlé, et la force brutale des images si personnelles que l'on ne peut que survoler. Sa science du rythme et de l'intensité créatrice, la place haut dans la poésie lyrique allemande. Son écriture est singulière avec beaucoup de césures, des phrases encastrées dans les phrases, ses visions morbides, la force percutante de ses images. Elle est unique dans la littérature et peu encline à être traduite, car la dureté et la compacité de sa langue allemande ont peu d'échos dans les autres langues. Images de décadence et langue hardie et fouillant tous nos lâchetés la poésie de Bachmann est surtout une remise en question de la condition humaine. Il faudra un jour étudier ses influences sur Brecht. Comme lui elle sait que dans cette société d'oppression aucun amour n'est possible. Et jamais elle ne pourra se taire contre l'injustice. Surtout celle faite aux femmes. Elle ne sera pas un écrivain de l'holocauste, mais un écrivain du monde qui souffre. Par exemple les thèmes de la colonisation et ses génocides seront au coeur de "Franza". Et chaque homme est pour elle un colonisateur de la femme.

"Le fascisme ne commence pas avec la première bombe larguée, il ne commence pas avec la terreur, sur laquelle vous pouvez écrire dans chaque journal. Il commence dans les relations entre les peuples. Le fascisme est la première chose qui s'établit entre la relation d'un homme avec une femme" Bachmann 1972.

Bachmann est à la fois un écrivain lyrique et un écrivain politique, avec la même violence.

Elle est oubliée maintenant, mais ce n'est pas un poète maudit. Elle est un mythe. Jamais elle ne sera un poète déchu, car elle est un poète debout. Son œuvre est à la fois symboliste et engagée. Elle se nourrit de la culture grecque mais aussi de Klopstock et de Rilke. Son écriture est concise, habitée d'images surréalistes, et sombre est sa couleur constante. Il passe aussi bien le malheur de ses amours, que ses avertissements à un monde qui court à sa perte. Elle prophétise les catastrophes à venir. Elle emploie pour cela l'utilisation des contes et des images bibliques, surtout ceux de la Genèse.

"Dans le reflet de l'impossible dans le possible nous attendons nos possibles. Que nous l'engendrons, ce rapport de tension, dans lequel nous grandissons, c'est pourquoi je pense que cela adviendra" Bachmann.

De manière introspective et énigmatique, elle se penche au chevet du monde malade. La peur du retour du fascisme, la condition des femmes dans un univers patriarcal et hostile, la haine du quotidien des jours et des lâchetés mises bout à bout, sont ses obsessions. Dans son unique roman tout à coup elle signale un cauchemar: son père devenu nazi va la tuer dans une chambre à gaz. Terrible réapparition de son père mort quelques mois avant elle. Elle est aussi à l'écoute des interrogations sur l'existentiel, de l'avenir de l'humain. Elle est une force vive et désenchantée qui va.

"Elle n'a pas eu peur de poser la question fondamentale de savoir comment enrayer la liquidation du Moi humain, sa réduction à l'état de matériau". Christine Rochelle

 

"l'amour a son triomphe la mort a le sien

le temps; et puis encore le temps.

Mais nous aucun.

Déclin des astres autour de nous, rien de plus. Reflet, silence. Après pourtant le chant s' élèvera par-dessus la poussière

tellement plus haut que nous

Chants de la fuite (Bachmann).


Poèmes choisis et traduits, traductions personnelles



la nuit à pas de cheval


la nuit à pas de cheval, devant la porte le noir destrier,
mon cœur tremble comme avant et me tend de volée la selle,
rouge comme le licol, que Diomède me prête.
Le vent me saute dessus violemment dans les rues sombres
et partage la boucle noire des arbres dormants,
dont les fruits que la lune mouille
sautent en s’affolant sur l’épaule et l’épée,
j’ai jeté mon fouet sur une étoile éteinte.
une fois seulement je retiens mon pas, pour embrasser tes lèvres infidèles
déjà tes cheveux se trouvent dans les rênes,
et ta chaussure dort dans la poussière.
J’entends encore ta respiration
et le mot, avec lequel tu me battais


jour en blanc

en ces jours je me lève avec les bouleaux
et je peigne mes cheveux de blé depuis le front
devant un miroir de glace.
avec mon souffle mélangé,
le lait floconne.
si tôt il mousse.
et quand je soulève le carreau, apparaît,
peint par une main d'enfant,
à nouveau le mot: innocence!
après tant de temps.
en ces jours je n'ai plus mal,
de pouvoir être oubliée
et que je doive me souvenir de moi.

j'aime. Jusqu'à la folie
j'aime et je remercie avec des saluts anglais.
je les ai appris en vol.
en ces jours je pense à l'albatros
avec lequel je tournoie
de haut en bas
dans un pays non écrit.

à l'horizon je perçois,
brillant dans le crépuscule,
mon continent superbe,
là-bas en face, qui me congédie
dans la chemise de la mort.

Je vis et entends de loin son chant du cygne


exil

je suis un mort qui marche
nulle part annoncé
inconnu dans le royaume des arrêtés préfectoraux
surnuméraire dans les villes d'or
et dans les pays verdoyants

depuis longtemps dédaigné
à qui nul ne pense
seulement avec vent avec temps avec sons
car je ne peux vivre au milieu des hommes
moi avec cette langue allemande
ce peuple autour de moi
que je prenais comme maison
je passe au travers de toutes les langues

ô comme elles s'obscursissent
les sombres notes de la pluie
seulement ne tombent guère

dans des zones plus claires elle soulève alors le mort


Vos mots
dédiée à Nelly Sachs, l'amie, la poétesse

Vous mots, levés, allez dans moi!
et nous sommes aussi déjà plus loin,
allés trop loin, et encore une fois cela va
plus loin, cela va vers aucune fin.

cela n’éclaire plus.

Le mot derrière soi
pourtant va ramener vers nous
d’autres mots
phrase après phrase.
Ainsi devrait le monde
définitif
s’imposer,
être déjà dit.
Elle ne le dit pas.

Vous mots, dans moi,
qui jamais ne seront plus valables
-non pas ce désir de parole
de dicton et de contradiction!

Laisse une pause maintenant

le sentiment ne peut être parlé
le muscle du cœur
s’exercera autrement.

Laisse, je dis, laisse.

rien dans l'oreille suprême
rien, je dis, ne soit chuchoté,
dans la mort rien ne t’effondres
laisse, et dans moi, ni doux
ni amer non plus,
sans consolation,
pas défini,
et aussi pas sans signe-

et seulement pas cela : une image
dans le cocon de la poussière, éboulis vides
de syllabes, de mots de morts .

Aucun mot de mort,
vous les mots !



la grande cargaison


la grande cargaison de l’été est embarquée.
les bateaux du soleil sont prêts à appareiller dans le port,
quand derrière toi les mouettes s’abattent et crient fort.
la grande cargaison de l’été est embarquée.


les bateaux du soleil sont prêts à appareiller dans le port.
et sur les lèvres des galions la figure
vient nu le sourire des lémures.
les bateaux du soleil sont prêts à appareiller dans le port.

quand derrière toi les mouettes s’abattent et crient fort.
du couchant vient l’ordre de sombrer;
alors yeux ouverts dans la lumière tu seras noyé
quand derrière toi les mouettes s’abattent et crient fort.


tombe, coeur

tombe, coeur de l'arbre du temps,
vous feuilles tombez, depuis les branches gelées
qui jadis enlaçaient le soleil,
tombez, comme les larmes tombent des yeux dilatés!

la boucle vole encore tout le jour dans le vent
autour du front bruni du dieu de ce pays,
sous la chemise le poing presse
déjà la blessure béante.

Pour cela tu dois être dur, quand le tendre dos des nuages
se penche encore une fois vers toi,
prends le pour du rien, quand du mont Hymettos les rayons de miel
te remplissent pleinement encore.

Car pour le paysan une tige dans la sécheresse
ne vaut pas grand-chose,
pas grand-chose l’été de nos grands lignages.

Et que témoigne déjà ton cœur ?
il balance entre hier et demain.,
muet et étranger,
et ce qu’il bat
et déjà sa chute hors du temps.


Psaume


I

Tais-toi comme moi, comme toutes les cloches se taisent!

dans la naissance nocturne de la terreur
cherche la vermine de la nourriture.
à la vue une main de Vendredi saint pend
au firmament, il lui manque deux doigts
elle ne peut jurer, que tout cela
que tout cela ne fut pas, et rien
ne sera pas. Elle se plonge dans le rouge des nuages,
perpètre les nouveaux meurtres
et repart libre.
saisir à la fenêtre les nuits sur le monde, rejeter les lins,
que le secret intime des malades a purement déroulé,
un ulcère empli d’aliments, des douleurs sans fin
pour chaque goût,
les bouchers retiennent, gantés,
le souffle des dénudés,
la lune dans la porte tombe à terre,
laisse les débris par terre, l’anse…
tout avait été jugé pour l’extrême-onction.
(le sacrement ne peut pas être pleinement administré)


II


Tout est vanité.
une ville se vautre dedans,
relève-toi de la poussière de cette ville,
surmonte la charge,
et fais semblant
d’aller vers un bénévolat.
tiens tes promesses
devant un miroir aveugle dans l’air,
devant une porte fermée dans le vent,
les chemins du mur abrupt du ciel ne sont pas foulés.


III


Ô yeux, brûlés dans le grenier-soleil de la terre,
avec le fardeau de tous les autres yeux chargés,
et maintenant pris dans un cocon, tissés
par le rouet tragique
du présent…


IV


dans l’auge de mon mutisme
repose un mot
et traîne des deux côtés de vastes forêts,
pour que ma bouche
repose totalement dans l’ombre.


(Die gestundete Zeit. 1953)
 


Bibliothèques


Les bibliothèques se courbent sous le poids
les volumes sont écrasés par la charge du passé
poussière est devenue leur sueur
rigidité sont leurs pulsions
Ils ne connaissent plus de combat.
Ils se sont sauvés
sur l'île du savoir.
parfois ils en ont perdu leur conscience.
mais par endroits se dressent
d'eux des doigts humains
et montrent tout droit le mitan de la vie
ou du ciel


Invocation de la grande ourse


grand ourse, sort de ta nuit en désordre
fourrure de nuages avec des yeux vieux,
yeux d’étoiles,
sous la broussaille déferlent étincelantes
tes pattes avec les griffes
griffes d’étoiles,
aux aguets nous tenons les troupeaux,
pourtant fascinés par toi, et méfiants, envers tes flancs fatigués
et des dents à moitié dénudées,
vieille ourse.


un cône de sapin: notre monde.
Vous : vos dépouilles à l’intérieur.
je les traîne en roulant
des sapins de l’origine
aux sapins de la fin,
je les hument, je les tâte au fond de la gueule
et les renferme avec les pattes.


Ayez crainte, ou n’ayez pas crainte !
comptez dans le tronc de quête et donnez
à l’aveugle juste un bon mot,
pour qu’il tienne en laisse l’ours,
et épicez bien l’agneau,
il se pourrait, que cet ours
se détache et ne menace plus
et chasse tous les cônes de pin, qui sont tombés des sapins,
les grands, les ailés
qui surgissent du paradis.


Tous les jours


la guerre ne sera plus jamais élucidée, mais plutôt
poursuivie. L’inavouable
est devenu quotidien, le héros reste loin du combat. Le faible
est déplacé dans la zone de feu.
L’uniforme des jours est la patience,
la décoration de la misérable étoile.


l’espoir par-dessus les cœurs.
il sera décoré,
quand plus rien n’arrive,
quand la trompette du champ de bataille se tait,
quand l’ennemi est devenu invisible
et l’ombre une armure éternelle
qui recouvre le ciel.


Il sera décoré
pour la fuite devant les drapeaux,
pour la bravoure de l’ami,
pour la trahison de secrets indignes
et le dédain
de tous les ordres.


Paris

Écoutez la poésie
envolée des roues de la nuit
les perdus dorment
dans les couloirs plein de tonnerre d'en bas
où nous sommes, il y a la lumière.


Nous avons les bras chargés de fleurs,
des mimosas de beaucoup d’années;
le doré tombe de pont en pont
sans souffle dans le fleuve.


froide est la nuit,
encore plus froide la pierre devant le portail
et la vasque des fontaines
est déjà vidée à moitié.


Qu’adviendra-t-il, quand nous resterons
et nous interrogerons, pris du mal du pays
jusqu’à nos cheveux en fuite,
Qu’adviendra-t-il, si nous admettions la beauté ?
soulevés par les voitures de la lumière,
également aux aguets, nous sommes perdus.
au-dessus des rues l’esprit,
pourtant là où ne sommes pas, c’est la nuit.


le soir je questionne ma mère

le soir je questionne ma mère
en secret sur le son des cloches,
comment je dois interpréter les jours
et me tenir prête pour la nuit.


Au fin fond j'aspire toujours
de tout raconter sans trêve,
en accords à faire le tri,
de ces sons qui m'entourent en jouant.


Doucement nous épions ensemble:
ma mère à nouveau me rêve,
et elle atteint mon être, par le majeur et le mineur,
comme des vieilles chansons

(juin-juillet 1948)


Manœuvres d’automne


je ne dis rien : c’était hier. Avec aucune valeur.
l’argent de l’été nous le remettons dans nos poches dans la balle de la dérision dans les manœuvres d’automne du temps, dans les manoeuvres d’automne du temps. Et les chemins de fuite vers le Sud ne viennent pas à nous, comme les oiseaux, nous secourir . Par-dessus, le soir, passent des chalutiers et des gondoles, et parfois me touche un éclat du marbre repu de rêves, et j’y suis merveilleusement bien, à travers la beauté dans les yeux.
Dans les journaux je lis beaucoup sur les froidures, et leurs suites, de fous et de morts, de réfugiés, d’assassinats et des myriades de glaçons, mais peu en fait, sur qui me plairait.


D’ailleurs pourquoi ? à l’arrivée du midi, devant le mendiant je claque la porte, cela est.
Paix et l’on peut s’épargner la vue, mais pas la mort sans joie des feuilles dans la pluie.
Laissez-nous faire un voyage ! laissez-nous contempler sous les cyprès ou aussi sous les palmiers ou dans les allées des orangers le coucher de soleil à la splendeur réduite, qui nulle part ailleurs n’a de semblable!


Laissez-nous oublier les lettres non répondues dans le jadis ! Le temps fait des miracles. Mais il nous vient injuste, avec le choc de la faute: nous ne sommes pas à la maison.
Dans la cave du cœur, sans sommeil, je me retrouve à nouveau, sur la balle de la dérision, aux manoeuvres d'automne du temps


Le temps différé


Écoutez la poésie !


il vient des temps très durs.
ceux-là par l’écho du temps différé
deviennent visibles à l’horizon.
Bientôt tu devras lacer tes chaussures
et rappeler de la chasse les chiens dans les marches de la cour,
car les entrailles des poissons
sont devenus glacées dans le vent.
Pauvrement brûle la lumière des lupins.
Ton regard marque le brouillard :
ceux-là par l’écho du temps différé
deviennent visibles à l’horizon.


Là-bas disparaît pour toi l’Aimé dans le sable,
qui monte sur ses cheveux flottants,
il lui coupe la parole
il lui ordonne de se taire,
il le trouve mortel
et souhaitant l’adieu
après chaque étreinte.


Ne regarde pas autour de toi
lace tes souliers
rappelle tes chiens de la chasse,
jette le poisson à la mer.
Éteins les lupins !


il vient des temps très durs.


si noir à dire

écoutez la poésie
tel qu’Orphée je la joue
sur les cordes de la vie de la mort
et dans la beauté de la terre
et tes yeux, qui exploitent le ciel,
je ne sais que dire les ténèbres.
N’oublie pas, que toi aussi, soudain,
un matin précis, quand ton gîte
encore humide de rosée et d’œillets
sur ton cœur dormait, tu vis le sombre fleuve,
qui défilait devant toi.
Les cordes du silence
tendues des vagues du sang,
je saisis ton cœur sonnant,
tes boucles étaient changées
en la chevelure d’ombre de la nuit,
les noirs flocons des ténèbres
enneigé ton visage.
Et je ne t’entendais plus.
Tous les deux nous nous lamentions.
Mais comme Orphée
je sais qu’au côté de la mort la vie
et en moi scintille
tes yeux à jamais refermés


Rondes

Rondes- l'amour tient souvent
dans l'extinction des yeux,
et nous voyons en eux
nos propres yeux éteints.

Du cratère une fumée froide
souffle sur nos cils;
le terrible vide ne retient
sa respiration qu'une fois.

Nous avons vu les yeux morts
et nous ne l'oublierons jamais.
l'amour dure le plus longtemps
mais il ne nous reconnaît pas



la pénombre


nous étions étendus tous les deux les mains dans le feu
toi pour le vin de la longue nuit mise en cave
moi pour les tourments du matin, qui ne connaissent point de pressoir.
du maître, auquel nous faisons confiance le soufflet attend,
comme les soucis le réchauffent, entrèrent les joueurs d’instruments à vent.

Il va, avant qu’il soit jour, il vient avant que tu ne l’appelles, il est vieux
comme la pénombre sur nos minces sourcils.
encore il fait cuire le plomb dans la marmite des larmes,
toi pour une verre- cela vaut la peine de fêter la négligence-
moi pour des éclats de verre plein de fumée- que nous avons vidé sur le feu.

Je me poussais contre toi et j’obligeais les ombres à sonner.
reconnu il est, ce qui maintenant hésite
reconnu, quand le dicton est oublié.
Tu ne peux ni ne veux le savoir
tu bois depuis le bord, là où c’est frais
et nous passons dans le jadis, tu bois et demeures sobre,
de toi poussent encore des sourcils, toi tu fais encore en sorte!

mais moi je suis déjà l’instant,
comptant sur l’amour, à moi manquent les éclats de verre
dans le feu, moi je deviens comme plomb,
qu’il fut. Et derrière la colline
je me lève, borgne, déterminée, toute petite
et je les envoie à la rencontre du matin.


Pour ce poème, très emblématique, nous avons voulu aussi donner le texte original, pour que certains puissent se rendre compte des méandres durs et surréalistes des images de Bachmann

 

Curriculum Vitae
Lang ist die Nacht,
lang für den Mann,
der nicht sterben kann, lang
unter Straßenlaternen schwankt
sein nacktes Aug und sein Aug
schnapsatemblind, und Geruch
von nassem Fleisch unter seinen Nägeln
betäubt ihn nicht immer, o Gott,
lang ist die Nacht.
Mein Haar wird nicht weiß,
den ich kroch aus dem Schoß von Maschinen,
Rosenrot strich mir Teer auf die Stirn
und die Strähnen, man hatt’ ihr
die schneeweiße Schwester erwürgt. Aber ich,
der Häuptling, schritt durch die Stadt
von zehnmalhunderttausend Seelen, und mein Fuß
trat auf die Seelenasseln unterm Lederhimmel,
aus dem
zehnmalhunderttausend Friedenspfeifen
hingen, kalt. Engelsruhe
wünscht’ ich mir oft
und Jagdgründe, voll
vom ohnmächtigen Geschrei
meiner Freunde.
Mit gespreizten Beinen und Flügeln,
binsenweis stieg die Jugend
über mich, über Jauche, über Jasmin ging’s
in die riesigen Nächte mit dem Quadrat-
wurzelgeheimnis, es haucht die Sage
des Tods stündlich mein Fenster an,
Wolfsmilch gebt mir und schüttet
in meinen Rachen das Lachen
der Alten vor mir, wenn ich in Schlaf
fall über den Folianten,
in den beschämenden Traum,
daß ich nicht taug für Gedanken,
mit Troddeln spiel,
aus denen Schlangen fransen.
Auch unsere Mütter haben
von der Zukunft ihrer Männer geträumt,
sie haben sie mächtig gesehen,
revolutionär und einsam,
doch nach der Andacht im Garten
über das flammende Unkraut gebeugt,
Hand in Hand mit dem geschwätzigen
Kind ihrer Liebe. Mein trauriger Vater,
warum habt ihr damals geschwiegen
und nicht weitergedacht?
Verloren in den Feuerfontänen,
in einer Nacht neben einem Geschütz,
das nicht feuert, verdammt lang
ist die Nacht, unter dem Auswurf
des gelbsüchtigen Monds, seinem galligen
Licht, fegt in der Machttraumspur
über mich (das halt ich nicht ab)
der Schlitten mit der verbrämten
Geschichte hinweg.
Nicht das ich schlief: wach war ich,
zwischen Eisskeletten sucht’ ich den Weg,
kam heim, wand mir Efeu
um Arm und Bein und weißte
mit Sonnenresten die Ruinen.
Ich hielt die hohen Feiertage,
und erst wenn es gelobt war,
brach ich das Brot.
In einer großspurigen Zeit
muß man rasch von einem Licht
ins andre gehen, von einem Land
ins andre, unterm Regenbogen,
die Zirkelspitze im Herzen,
zum Radius genommen die Nacht.
Weit offen. Von den Bergen
sieht man Seen, in den Seen
Berge, und im Wolkengestühl
schaukeln die Glocken
der einen Welt. Wessen Welt
zu wissen, ist mir verboten.
An einem Freitag geschah’s
– ich fastete um mein Leben,
die Luft troff vom Saft der Zitronen
und die Gräte stak mir im Gaumen –
da löst’ ich aus dem entfalteten Fisch
einen Ring, der, ausgeworfen
bei meiner Geburt, in den Strom
der Nacht fiel und versank.
Ich warf ihn zurück in die Nacht.
O hätt ich nicht Todesfurcht!
Hätt ich das Wort,
(verfehlt ich’s nicht),
hätt ich nicht Disteln im Herz,
(schlüg ich die Sonne nicht aus),
hätt ich nicht Gier im Mund,
(tränk ich das wilde Wasser nicht),
schlüg ich die Wimper nicht auf,
(hätt ich die Schnur nicht gesehn).
Ziehn sie den Himmel fort?
Trüg mich die Erde nicht,
läg ich schon lange still,
läg ich schon lang,
wo die Nacht mich will,
eh sie die Nüstern bläht
und ihren Huf hebt
zu neuen Schlägen,
immer zum Schlag.
Immer die Nacht

Und kein Tag.


© Piper Verlag GmbH, München 1978

Extrait de: Anrufung des Großen Bären 1956. .


18* Curri

iculum vitae


longue est la nuit
longue pour cet homme,
qui ne peut pas mourir, longuement
sous les lanternes des rues chancelle
son œil dénudé et son œil
aveuglé par le souffle de la gnole, et les relents
de la viande mouillée sous ses ongles
ne l’engourdissent plus jamais, O Dieu,
longue est la nuit.


Mes cheveux ne deviennent pas blancs
car j’ai rampé hors du giron des machines,
rouges roses le goudron m’a barré le front
et les mèches, l’on a étranglé la soeur blanche neige. Mais moi
le chef de tribu, je marche à travers la ville
aux dix fois cent mille âmes, et mon pied
est entré dans les âmes grouillantes sous le ciel de cuir,
de là
dix fois cent mille calumets de la paix
étaient pendus, froids, je me souhaite souvent
le repos des anges
des territoires de chasse, remplis des cris impuissants
de mes amis.
jambes et ailes écartées
avec la sagesse des joncs
les jeunes montaient par-dessus moi,
par-dessus le purin, par-dessus le jasmin
dans la géante nuit avec le secret des racines carrées,
souffle la légende de la mort
à chaque heure à ma fenêtre,
elle me donne le lait de la louve et renverse
le rire des anciens en moi dans ma vengeance, quand je dors
tombant sur les in-folios
dans le rêve honteux,
afin de ne pas me soucier de pensées,
jouant avec les glands d'où s'effilochent ces serpents.


nos mères aussi ont rêvé
de l'avenir de leurs hommes,
elles les ont vus puissants,
révolutionnaires et seuls,
pourtant après le recueillement au jardin,
tordus au-dessus des mauvaises herbes en flammes,
main dans la main avec l'enfant bavard de leur amour. Mon père triste
pourquoi vous êtes-vous tu jadis et n'avez pas réfléchi plus avant?


perdue dans les fontaines de feu,
dans une nuit proche d'une pièce d'artillerie,
qui ne tire pas, longuement maudite
est la nuit, sous les crachats
de la lune jaune amer, sa lumière bilieuse
donne un coup de balai dans la trace du rêve de puissance
au-dessus de moi (cela je ne peux l'empêcher)
au loin les traîneaux des histoires enjolivées passent.
ce n'est pas que je dormais: j'étais éveillé,
entre les squelettes glacés je cherchais le chemin,
je suis rentré chez moi, me suis promené avec le lierre
enlacé autour de bras et jambe et il blanchissait
les ruines avec les restes du soleil.
Je me tenais aux jours de fête
et seulement quand cela était loué
je rompais le pain.


En un temps vantard
on doit faire vite de passer d'une lumière
à une autre, d'un pays
à un autre, sous des arcs-en ciels
le cercle du compas dans le coeur,
du rayon la nuit prise.

Ouvert largement. Depuis les montagnes
on voit les mers, dans les lacs les montagnes
et dans les bancs des nuages
les cloches tanguent
d'un monde unique. Savoir de ce monde
m'est interdit.
Un certain vendredi cela advint
- je jeûnais pour ma vie,
l'air débordant de la douceur des citrons
et dans mon palais se planta l'arête -
là je détachais un anneau d'un poisson grand ouvert
qui, jeté au loin à ma naissance,
sombra dans le fleuve de la nuit et coula.
Je le jetais à nouveau dans la nuit.


Ah si je n'avais pas cette peur de la mort!
si j'avais eu le mot
(je n'aurais pas dû le manquer),
si je n'avais pas ce chardon dans le coeur,
( je n'aurais pas donner une ruade au soleil),
si je n'avais ce désir ardent dans la bouche,
( je n'aurais pas bu l'eau sauvage),

je n'aurais pas ouvert les cils,
( si je n'avais pas vu cette farce).
est-ce que les cieux se traînent au loin?
la terre ne me portait plus,
je reposerais déjà longuement silencieuse,
je reposerais déjà longuement,
là où la nuit me veut,
avant que les naseaux se gonflent
et que leurs sabots se lèvent,
pour de nouvelles ruades,
toujours pour la bataille, toujours la nuit
et aucun jour.

 


frère aimé

 

frère aimé, quand construirons-nous un radeau
et descendrons-nous le ciel?
mon frère aimé, bientôt la cargaison sera trop grande
et nous coulerons.
Mon cher frère, nous dessinons sur du papier
beaucoup de pays et des voies ferrées,
prends garde, avant ces lignes noires d'ici
tu sauteras très haut sur des mines.
mon frère aimé, alors je serai attachée au poteau
et je crierai
mais toi tu chevauches déjà de la vallée des morts
et nous nous enfuyons tous deux.
nous veillons au campement tzigane et veillons dans la tente du désert,
le sable nous coule dans les cheveux,
ton âge et mon âge et l'âge du monde
on ne peut les mélanger avec les années.

ne te laisse pas abuser par les corbeaux rusés
par la main collante de l'araignée et par la plume dans le buisson
et ne mange et ne bois au pays de Cocagne
la lueur mousse au fond des poêles et des cruches
seul qui sur le pont d'or de la fée
sait encore le mot, a gagné.
Je dois te le dire, il a fondu
avec les dernières neiges dans le jardin
De tant et tant de pierres nos pieds sont tellement blessés,
l'un guérit. Avec celui-ci nous voulons sauter
jusqu'à ce que le roi des enfants nous mène avec la clé de son royaume à la bouche,
et nous chanterons.


qu'il est beau le temps où germe le noyau des dattes!
Quiconque qui tombe, a des ailes.
il y a un dé rouge qui coud le linceul des pauvres,.
mon sceau sombre dans la feuille de ton coeur.
Amour, il nous faut aller dormir, sur la pointe des pieds, la pièce est finie,
les chemises blanches gonflent
père et mère disent, la maison est hantée
quand nous échangeons nos souffles


les ports étaient ouverts

les ports étaient ouverts. Toutes voiles dehors,
le rêve par-dessus bord, nous y sommes embarqués,
fers aux genoux et rires autour de nos cheveux,
car nos rames frappaient la mer, plus vite que Dieu.

nos rames frappaient les aubes de Dieu et partageaient les flots;
au-devant était le jour, et derrière restaient les nuits,
au-dessus était notre étoile,en bas sombraient les autres,
dehors se taisait la tempête, dedans poussait notre poing.

Seulement quand une pluie prit feu, nous guettâmes à nouveau;
des lances s'abattaient et des anges entrèrent,
fixant des yeux plus noirs dans nos ténèbres.
Nous étions là, anéantis. Nos blasons s'envolèrent:

une croix dans le sang et un plus grand navire sur notre coeur


Bibliographie en français


La trentième année, traduction M.S. Rollin, le Seuil, 1964
Malina, traduction Philippe Jaccottet, Le Seuil, 1973
Trois sentiers vers le lac, traduction H. Belletto, Éditions du Sorbier, 1982
Franza, roman, traduction M. Couffon, Actes Sud, 1985
Leçons de Francfort : problèmes de poésie contemporaine, traduction E. Poulain, Actes Sud, 1986
Requiem pour Fanny Goldmann, roman, traduction M. Couffon, Actes Sud, 1987
Berlin, un lieu de hasards, avec treize dessins de Günter Grass, traduction M.S. Couffin Actes Sud, 1987
Poèmes, traduction F.-R. Daillie Actes Sud, 1989
Ce que j’ai vu et entendu à Rome, traduction N. Casanova, Actes Sud, 1990
Le bon dieu de Manhattan, traduction de C. K¨bler, Actes Sud, 1990
Le Passeur, traduction de M. Couffon, Actes Sud, 1993.
sur Ingeborg Bachman :
Revue Europe, numéro 892-893, d'Août-septembre 2003

autres

* Die kritische Aufnahme der Existenzialphilosophie Martin Heideggers, 1950 (doctoral dissertation)
* Ein Geschäft mit Träumen, 1952 (radioplay)
* Die gestundete Zeit, 1953/1957
* Die Zikaden, 1955 (radioplay)
* Anrufung des Großen Bären, 1956
* Der gute Gott von Manhattan, 1958 (radioplay, The Good God of Manhattan)
* Der Prinz von Homburg, 1960 (libretto for Hans Werner Henze's opera The Prince of Homburg)
* Das dreißigste Jahr, 1961 - The Thirtieth Year - Kolmaskymmenes vuosi
* Jugend in einer Österreichischen Stadt, 1961
* Gedichte, Hörspiele, Essays, 1964
* Ein Ort für Zufälle, 1965
* Der junge Lord, 1965 (libretto for Hans Werner Henze's opera The Young Lord)
* Malina, 1971 -
* Simultan, 1972 -
* Gier, 1973
* Der Fall Franz, 1979 -
* Werke, 1978 (4 vols.)
* In the Storm of Roses: Selected Poems, 1986
* Paths to the Lake, 1989
* Wir müssen wahre Sätze finden, 1991 (ed. by Christine Koschel und Inge von Weidenbaum)
* Songs in Flight, 1994
* Ingeborg Bachmann und Paul Celan: Poetische Korrespondenzen, 1997 (ed. by Bernhard Böschenstein und Sigrid Weigel)
* Selected Prose and Drama, 1998
* Letzte, unveröffentlichte Gedichte Entwürfe und Fassungen, 1998 (ed. by Hans Höller)
* The Book of Franza & Requiem for Fanny Goldmann, 1999
* Letters to Felician, 2002 (trans. by Damion Searls)


 

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