PHILIPPE BERTHAUT

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Tout un territoire dans la voix


Philippe Berthaut est écrivain, comédien, conseiller artistique et maintenant surtout animateur de l'Atelier Recherche de la Boutique d'Ecriture du Grand Toulouse et il vit en Midi-Pyrénées, à Toulouse. Son enfance s’est passée d'au-dessous d'Espalion, dans la vallée du lot, et qu’il porte toujours en lui. Parfois le nom de l'Aubrac vient aussi comme une brume entêtante, un paysage intérieur toujours su, même non parcouru.

Chanteur et écrivain à la haute poésie, il aura voulu se faire l’arpenteur des mots et des territoires de la parole. Ses spectacles sur Reverdy, Rilke, Guillevic, Thierry Metz restent comme d’intenses passerelles vers la poésie. Ses chants de la nuitée auront souvent fait les nuits de Toulouse. Les chants-flippers s'entrechoquent encore dans les rues luisantes. Ses chants de nuitée sont autant de poèmes pris au chant pour la proclamation des mots.

Il aime au travers des ateliers d’écriture et de création faire aussi naître les mots de autres, dont il assure la pérennité par des publications et l’action de lecture même dans les bibliobus départementaux.
Ses livres « Récits du pays jonglé », « le paysage déchiré -1997», « Diagonale d'Espalion à Lavaur », « Treize lampes bleues éclaireront la ville »,« Mes mains au bout de moi » (2002), ses poèmes et ses « routes captives », jalonnent son chemin. Mais c’est dans le livre d’une grande lucidité amère « dans la jonglerie infinie d'être au monde », qui s’appelle « Le chanteur et son commerce », qu’il aura décidé de laisser la chanson un peu en marge pour aller vers les ouvriers et les enfants et de se faire éveilleur plus que chanteur.

Voilà ce qui fut écrit dans ce dictionnaire de Toulouse que je ne pouvais imaginer sans lui. J'aurai pu dire comme rite:

Philippe BERTHAUT
Comédien-récitant
Il vit en Midi-Pyrénées, à Toulouse.
Poète, écrivain, d'ateliers d'écritures en ateliers d'écriture, il déambule dans l'univers des mots en jouant avec pour le plus grand plaisir de tous.
Comédien, chanteur il excelle à porter des textes difficiles. Il est à l’origine, à la Médiathèque de Tournefeuille d’abord puis à la Boutique d’Écriture de l’Agglomération du Grand Toulouse, dont il est conseiller littéraire, de l’Atelier Recherche ouvert à tous ceux qui animent des ateliers et souhaitent mettre en commun leurs pratiques, réfléchir sur les méthodes et expérimenter de nouveaux dispositifs.  

Voilà ce que pourrait dire une notice, voire une épithaphe littéraire. Mais cela ne rend pas compte entièrement de Berthaut, l'homme vibrant à la voix profonde, la ferveur au bout de la gorge. Passeur de Guillevic, de Reverdy , de Thierry Metz, de Jabès et de tant d'autres, il se met infiniment simple et modeste en retrait des autres.

On n'en saurait pas plus sur l'homme Berthaut. Homme secret, homme nocturne , homme profond, dans Toulouse qui en compte fort peu. Comment le remercier d'avoir fondé avec Bruno Ruiz "Toulouse Action Chanson" dès 1981 , l'une des premières association en France à créer des ateliers d'écriture de chanson pour des populations illettrés entre autres. Ceci en des temps où l'espoir de la poésie fleurissait encore dans les "chants de la nuitée".
Seul avec lui-même, avec l'ombre protectrice de sa guitare, ou l'amitié en touches d'ivoire de Bruno Reichmann, il m'aura fait aimer cette ville d'où un tel chant rilkéen pouvait s'élever. Il est accoucheur des démunis de la parole:

 « Le piège pour moi serait de trop théoriser. Pour avoir trop "souffert" de tous les discours sur, à propos, pour, contre les ateliers d’écriture, j’essaierai d’éviter ces écueils, d’où cette modeste tentative de simplement exposer ma pratique et les méthodes que j’utilise. L’atelier d’écriture est le lieu par excellence où peut se déployer l’intelligence intuitive du monde, et où cette intuition peut inventer ses territoires. »

“Aborder par l'écriture sa propre histoire, son cheminement dans le temps et l'espace, interroger comment l'Histoire (avec un grand H) s'y tresse, s'y trace, impose ses plis, intervient sur notre vie, dans ses manifestations les plus intimes, les plus quotidiennes ; selon le lieu du monde où nous vivons, avons vécu. Un travail sur la mémoire et le contemporain pour créer un petit objet d'écriture qui devra aussi se donner à lire. Tel est l'atelier auquel je vous convie.”

Depuis plus de dix ans donc il anime des ateliers d'écriture pour réapprivoiser le monde, pour se rapproprier le langage, à nous voler par les nantis. Faire rendre gorge à l'univers qui nous a volé. Dans ses ateliers d'écriture à partir de son propre creusement d’écriture dans le lieu, il élabore des dispositifs d’écriture qu’il propose à tous ceux qui souhaitent écrire en atelier. Pour lui, l’atelier d’écriture est le lieu où il est possible de nouer ou renouer une relation personnelle à l’écriture. Ce sont des chantiers
"L’atelier doit installer son territoire entre le monde de l’apprentissage du langage (enseignement, alphabétisation) et celui ô combien inhibant de la littérature. C’est-à-dire qu’il doit se forger des outils nouveaux appropriés à ses visées. L’atelier doit donc inventer son espace. Mais il est aussi un lieu d’expérimentation. "

Il sait intégrer les résistances du dire et polir son écriture jusqu'à ce qu'elle soit "juste dans son inscription dans le monde."

Il est donc natif d'Espalion, juste à droite avant l'immensité des vents. Mais il s'est constitué un paysage intérieur avec son Aubrac imaginé puis reconquis, et le bruissement de cette terre des Noël du monde est plus fort que tous les chants flippers des villes, de son enfance monte sa langue, son chant qui nous dit que l’éternité aussi garde toujours la même chaise en paille, les seaux à porter avec le gel qui coupe, le pain dur et le sel poussant dans nos yeux.

Il sait la dureté du sol et tous nos corps pliés pour que le vent ne passe pas, mais qui ne savent plus plus vers le feu. Il s'enrage de rage, devant cette terre est vide. Là où les jours s’allongent inutiles et se tournent le dos. Ses pauvres vies où on ne fait qu'entrer sortir de portes en portes, sans croiser son ombre ou faire semblant de ne pas la reconnaître.
Ne rien savoir de la terre qui bouge sous les pieds on croyait tout soldé tout sous le tapis. On voulait exister juste comme cela en passant. Les chiens tournent et tournent jusqu’à leur place unique. La nuit n’oublie pas de passer pour présenter l’addition les hommes pressés oublient de laisser un pourboire avant de basculer vers le fermé l’aveuglant.
le reste vient
il est terrible
un jour tous
et tout sera bu
Les mains douces des morts se tiennent
Et tiennent les cordes du lien.

Tout est instable
Se taire
Se calmer
S’effacer
Proche
Proche
Tout va...

Alors il faut avoir le courage de se quitter et de s'en aller vers le lavoir. Les mots sont ce nouveau baptême. Cette consolation pour tous. Berthaut chante, écrit pour nous redire qu'il nous aimait. Parfois il célèbre les routes captives et tout se désenclôt.
Ce qui frappe avec la violence de l'évidence est l'extrême beauté de sa langue. Que dire aussi de sa voix quand sacrifiait à la chanson. Ce dure désir de durer en homme debout est l'honneur des hommes.

Berthaut c'est cela bien mieux que moi. Il le dit aussi mieux que moi.
Il sait que la lune ne dort que d’un oeil.
L’autre est en nous

Berthaut a refusé le silence, bien que parfois il se terre en lui-même. Il sait que viendra le reste d’un seul coup en plein visage. Il faut être prêt donc ivre de poésie, comme du sang de taureau. Ivre enfin pour parler aux dieux de l'Aubrac, aux autres aussi.
Un jour enfin le vent va se lever sur les visages. Le pays jonglé va rester enfin en équilibre.

La nuit des temps vient boire à la dérobée dans ses textes. Par une toute petite plaie s’écoulent et son sang et ses rêves le lit en non-partage.
Je ressens une profonde détresse en Philippe Berthaut, une immense tendresse pour les choses et les êtres qui vont mourir. Les étoiles tombent de haut sur ses épaules. Il laisse son ombre en sentinelle pour nous dire les mots de passe de ses poèmes.
Il se cogne souvent contre les faux réverbères de la nuit, il en ressort le front étoilé et il le chante.



Travailler dans le domaine du poétique c 'est être trop souvent amené à se battre pour que ne disparaisse pas cette forme littéraire essentielle. Elle n'est pas pour autant inexistante, à même sa semaine en mars, survit dans nombre de revues ou de recueils, mais il faut tristement constater que plus grand monde ne chante les
poètes contemporains

Pourtant la mise en mélodie du poème, ce que j'appelle "poème pris au chant" (comme si la voix était un lasso qui pouvait de temps à autre capturer un texte
poétique pour le métamorphoser en autre chose que le chant invente) reste un merveilleux prolongement de ce que le poète nous a donné d'abord à lire.

Mettre en mélodie un poème c'est offrir une lecture, une autre manière de l'entendre, parfois la seule chance de le faire vivre. Régulièrement me revient le désir de chanter avec la seule guitare des poèmes dont je ne suis pas l'auteur mais que j'ai eu la grande joie de mettre en mélodie et d'interpréter, sur lesquels aussi j'aime à improviser, pour être requis par eux à visiter en moi de nouveaux lieux du chant.

J'avais déjà donné un premier récital à la Cave-Poésie de Toulouse sous ce même titre en 1993 avec la complicité de René Gouzenne. Pour moi c'était le début d'une série à mes yeux trop épisodique puisque presque dix ans après en voici un nouveau montage, avec d'autres poèmes.

Ainsi donc j'ai eu la joie de mettre en mélodie des poèmes de poètes disparus comme Paul Éluard, R. -M. Rilke, Guillaume Apollinaire, Roberto Juarroz, Eugène Guillevic, Thierry Metz mais aussi des poètes vivants, habitant en région Midi-Pyrénées comme Claude Barrère, Gilbert Baqué, Peter Diener, Gaston Puel, Henri Heurtebise.

J'ai eu aussi le désir de glisser par-ci par-là quelques-uns de mes poèmes chantés.

Philippe Berthaut

extrait de la notice du cd "Poèmes pris au chant"


ALORS LE CHANTEUR SE DISSEMINE


Alors le chanteur se dissémine. Il se défait et part s'entretenir avec les peuplades de la nuit
de sujets inhabituels comme celui traitant des marques et des entailles
du son sur la membrane des fleurs, sur la respiration des sources et la densité du malheur. les lourds vaisseaux formés par les corps passants ont avalé vents et voiles.

Ils ne sont plus qu'une cale où reposent les marchandises entassées.
En se cognant aux conducteurs des bêtes irraisonnées de la saison, ils provoquent des étincelles et tout cela se déroule sous l'oeil torve du ciel.

Voici donc que toute limite
est atteinte.
Autant le ciel et sa membrane bleue que la pellicule de l'eau, la soierie de la peau, le gant de la terre. Ce tout est devenu limite au son pour qu'il ne traverse plus rien et meure assourdi au pied de la falaise, de l'échafaudage, de la maison comme des pierres granitiques s'effritant ou des sacs poubelles bleus éventrés par les résidus du vivre.


Le temps d'escalader son propre désarroi et nous sommes juchés avec le chanteur à l'étage banal, au sens féodal du terme, cernés par les projecteurs ressuscités d'entre les gouffres noirs et qui n'ont plus aucun rôle symbolique, rien que des phares de voiture mal agencés entre eux pour éclairer un paysage arrêté où les chansons ne sent plus les merveilleuses biches que l'on voyait parfois, au loin, traverser.

Toutes les limites de l'eau, du ciel, de la terre ferment un immense linceul allant du bleu à l'écarlate et du transparent à l'opaque, enserrant dans sa coulée toutes les
images du monde.
Pour s'y frayer une sente, nul besoin de tailler son chemin à la machette dans son propre corps ni d'y peser des signes, des franges comme si cela se passait réellement et qu'il nous faille revenir sur vos pas, accrocher les lourds vaisseaux aux anneaux, nul besoin non plus d'entonner ces chants portés par la mer aux lèvres.


Non il ne s'agit plus que de laisser reposer cette pâle sonore, en allant par exemple se promener le long de la Garonne en regardant glisser les bêtes
crevées, le ventre gonflé, radeaux de chants morts.


Mais il y a aussi un refuge dans une des hautes tours de la rue Saint-Rome. Et de là, contemplant le petit village toulousain, il y pousse à nouveau une fleur de chant qui d'un coup vaudrait retenir tout son territoire en une seule phrase chantée, aussi longue qu'une vie et aussi fragile.


Philippe Berthaut - Le chanteur et son commerce


Editions Le lézard (1991)

 

 


 

Discographie

 

1980:Quand J'aborde l'aval d'être là (épuisé)
19 81: Le Chant-Flipper Cassette (épuise)
1989: Pierre Reverdy, poêle - CD avec Roland Ossart et Bernardo Sandoval
1993 Poètes d'Escalasud - Cassette participation
1997: Chants de la nuitée CD, accompagnement piano Bruno Reichmann
2000: Dans le ventre des barques Poèmes chantes pour enfants

2004:Poèmes pris au chant


 

Bibliographie

1981: Le Chant-Flipper Ed. Tribu (épuisé)
1988:Treize lampes bleues seules éclaireront la ville - Ed. privat (épuisé)
1991 : Le Chanteur et son commerce - Ed. Le Lézard
1993: L'Enspal'odyssée (création collective) Ed. Le Lézard
1995: La Diagonale d'Espalion à Lavaur Ed. L'Ether vague Patrice Thierry
1997 Le Voyage aux lecteurs - Récits de dix voyages dans les bibliobus de la Médiathèque
Départementale de Haute-Garonne - Photos Christian Crus - Ed. La Renaissance

1997Paysage déchiré - poèmes - Ed. N&B
1997 Eclats de VOA Atelier d'écriture de la VOA, Verrerie Ouvrière d'Albi
1999 L'enfance Labyrinthe - Récit à partir de photos faites par des enfants en centres
de loisir - Ed. N&B
2000:13, rue Carença Roman collectif Ed. Le Ricochet
2002 Les saisons Cayla in anthologie Tarabuste
2002 : Abrupt - Poème avec une gravure de Michel Cure - Ed. Trames
2002 : Mes mains du bout de moi - Textes sur des photos de Jean-Luc Aribaud ed. Les Imaginaires
2003: Le Pays Jonglé Ed. Accord
2003: Otaries - poèmes avec des images de Jacques Brianti - Propos 2 éditions

2005: La chaufferie de la langue

Les routes captives

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