Jacques Bertin

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La blessure sous la mer


Les lettres que je vous écrivis, brûlez-les.
Les poèmes le long texte le fruit long des yeux inflammables
Les soies de nos espérances les demi-mots en amandes tout l'ineffable
Brûlez sur l'ardoise de l'écolière l'arbre au sang ineffaçable
Je ne veux pas qu'autre que vous touche à ces trésors -brûlez-les!
Mais cette fois vous vous appliquerez plus que dans l'amour, s'il vous plait
Et je brûle longtemps (en vous, vous le sentez, je brûlerai)
Ne confiez pas mes mots à quelque messagère de passage
Tandis que vous n'aurez pas eu le courage -pas le courage...

C'est aussi pour l'honneur de vous que je vous le demande
Je ne veux pas qu'un inconnu à ma porte me tende
Venant de vous mon coeur plié en seize un jour dans un paquet
Même dans très longtemps; surtout dans très longtemps. C'est par respect
Pour vous-même. Comme si tout avait eu jadis beaucoup d'importance
Comme si nous n'étions pas des animaux à courir la chance
Au bonheur, ou des épiciers à leurs bocaux, la demoiselle à son bouquet
Comme s'il n'était pas vrai qu'un jour ou l'autre tout s'oublierait
Comme si contre l'amour rien et ni le temps ne se pouvait
Comme si l'amour avait eu dans votre vie plus d'importance
Que votre vie même et j'avais raison de vous croire absolue dans ces sommets


C'est vous qui parliez de sublime et c'est moi qui vous tance...
L'artiste mineur est sublime tandis que la jolie femme danse
Sublime: je veux vous rappeler ce mot qui reste sans rime
Parce qu'il est à moi seul et vide et veuf désormais
Et vous ne pourrez pas même dans vingt ans faire qu'autrefois
Il n'y ait pas eu un mensonge de vous-même dans ce choix

Vous avez trahi la part de vous-même qui cherche l'orage
Vous avez choisi le parti des parapluies et des ombrelles les gens sages
Ceux que les peintres peignent sans visage
Trahi la jeune écolière qui pleurait dans le paysage
(Et je courais vers toi déjà t'en souviens-tu à contre-voie)
La jeune femme qui voulait être une artiste je suis celui qui la voit
Tandis que les passagers dans le wagon des premières
L'accompagnent vers Venise et Florence et Delphes, passagère
Qui ne donnera plus à ses propres yeux que spectacle de passer
Mais en marchant de plus en plus lentement et ne vivant plus assez
Pour se nourrir de telle force naissant de telle révolte
Vous ferez dans des bals des graces des minauderies des voltes
Et on applaudira -vous vous ennuierez un peu dans des bras
Vous regretterez sans l'oser les mots brillants l'âme si vive
Que je suis le seul à connaître bien: je t'aime pour cela,
Cette fracture. Mais tu es tombée dans le courant et tu dérives
C'est vers la source qu'il fallait monter oh plus avant
Et tu te noies dans ton costume de jolie femme ô bel animal savant
O ces navires amiraux les gloriettes tout le carton-pâte
Allez, et la frime sur la corniche et toute la vie à l'épate
Allez perdue avec un regard en papier-crépon
Dansez comme une débutante au bal d'un chef-lieu de canton
A la marine du bassin! à toute la vie qui est belle!
Votre peur fait de vous la plus convoitée parmi les anciennes demoiselles
A vous! Prenez le gouvernail allons-y et faites la fière
Dites en montant du menton: je sais le faire!
On vous admire on ne voit pas votre terreur. La terre entière
Est conquise par votre épée d'une syllabe et ce rire; ainsi je le fus
Puis vous aurez peur et vous aurez comme toujours tout perdu
Je ne suis qu'un auteur naïf et mon pinceau c'est ce gourdin
Avec lequel j'annonce des présences loin -comme l'indien
Or le soir sombre vous effraie qui colore la toile, et charge
Mon désespoir vous effraya -avez-vous dit- or il était le vent du large
Qui fait d'un carré de bois pour cent balles dans une vitrine un vrai tableau
Où le sublime s'engouffre soudain avec un mufle de taureau
Calme. Dans vous. Mais vous n'avez voulu tenter que les succès d'estime
Des vernissages; pas cette fréquentation trop risquée de l'abime
Qui est un homme et où l'on construit on ne sait quoi longuement
Un avenir, peut-être, qui maugrée dans la soute et qui craque du gréement...
Mais vous voguez! Vous irez au Frioul avec pas trop surtout de toile
Le creux de votre main comme esquif et votre souffle allant dans la voile
(Votre désespoir à vous est caché dans l'ombre blanche des montagnes
Terribles qui surplombe votre ville et vous tient en otage)
Tu as trahi ton désir et tu régates. Personne n'en voudra
A la jolie femme brillante qui vieillit dans son veuvage
D'elle-même et absurde mais ne peut pas se sentir coupable
De n'avoir trouvé rien sous ses escarpins de saison
D'avoir manqué l'aventure l'orage la chanson
Quand la première flûte de champagne vous a des airs de mousson


C'est juste un tour ce dimanche en bateau que tu vas faire
Puisque rien n'eut d'importance et un trou dans l'eau
De la rade le bon paysage indulgent le tableau moyen et la vie ma chère!
On jette le colis le geste est net et sans colère on retient son chapeau
On a parfaitement assumé tout ce passé su tourner des pages
On n'est pas vissé à des fidélités on reste d'ailleurs bien pour son âge
On voit la vie comme elle est: nulle, on rit un peu plus qu'on devrait
On est en bonne santé on a de l'appétit tous les avenirs qu'on veut
On prendra cet hiver quelques jours à Venise et oh les masques!
On doit avoir un mari qui assure avec des légions d'honneur et doré un casque
Allez, on jette les lettres du fou.
Pauvre garçon je lui pardonne
Les poèmes, tout ce fatigant! C'est dommage.
Ah je suis bonne...
Il ne sut pas me rassurer, vois-tu.
Tu vois je suis rassurée désormais

Le drap de lit sur le visage de la rade se met à brûler soudain, on dirait


Étrangement tu as senti sitôt après le geste une brûlure
Remontant du néant énorme par le trou de la blessure
Immense qui déchire à présent la toile où tu étais si bien ce matin
Et la mer a tourné au rouge dans le tableau.
À la fin
Tu auras mis le doigt sur ta propre fêlure...
Quelque chose vivait donc là?
Quelque chose vivait?
Et la mer est teintée de rouge - où est le peintre? L'on s'aimait.

CHEVAL PERDU


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- Mise à jour : 24 Février 2007 - En cas de problèmes de consultation, contactez le Webmestre