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William Blake


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« Tigre, Tigre ! ton éclair luit
Dans les forêts de la nuit,
Quelle main, quel œil immortels
Purent fabriquer ton effrayante symétrie ? »

William Blake, « le Tigre », in Chants d'expérience. Traduction d' Alain Suied.
« L’Imagination c’est la Vision de la fruition divine dans laquelle l’homme vit éternellement (...) L’Imagination c’est l’existence humaine elle-même. » (W. BLAKE)

William Blake, l’homme du souffle créateur et de la fureur sacrée

« L'astre Blake étincelle dans cette reculée région du ciel où brille aussi l'astre Lautréamont. Lucifer radieux, ses rayons revêtent d'un éclat insolite les corps misérables et glorieux de l'homme et de la femme " André Gide.
Ainsi parlait Gide traducteur lui aussi des Chants de l’innocence.
Et William Blake continue à nous paraître cet astre noir dérangeant et inquiétant qui semble rouler indéfiniment dans la noire nuit de l’humanité. Le « Tigre « se dresse encore dans sa fureur et ses éruptions prophétiques, et si ses paraboles peuvent encore nous sembler bien obscures, nous ressentons une voix impérieuse et essentielle. Elle nous invite à passer « le seuil ».
Certes sans guide nous restons sans comprendre à « la porte du Paradis taillée dans le mur de Jérusalem ». Héritier des illuminations des conteurs de légende, des gnoses, des alchimistes et des Rose-Croix, Blake est hermétique.
Le poète Alain Suied a su traduire et éclairer cette étrange comète passée si près de nous. Les clés nous sont donnés dans les traductions des recueils « Le mariage du ciel et de l’enfer » et « Les chants de l’innocence et de l’expérience » parus aux Éditions Arfuyen, Paris. Ces traductions représentent la plus profonde exploration de l’univers torturé de Blake. Si les mots de Blake semblent simples à lire, leurs arrière-plans historiques et métaphysiques ne pouvaient être traduits que de l’intérieur même de ce monde si marqué par les images bibliques et sans une connaissance des textes sacrés et kabbalistiques.
Avant de céder l’espace de la parole à Alain Suied une brève mise en situation de William Blake est sans doute utile.

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Situations de William Blake

« Si les portes de la perception étaient nettoyées, chaque chose apparaîtrait à l'homme comme elle est, infinie. Car l’homme s’est emprisonné lui-même, si bien qu’il voit tout par les fissures étroites de sa caverne.»( Le Mariage du ciel et de l'enfer)

William Blake naquit le 28 novembre 1757 à Londres où il vécut la plus grande partie de sa vie. Autodidacte, il ne fréquenta que peu l’école mais dévora les livres. Et se laissa passionnément immergé dans les pensées philosophiques et théosophiques (Jakob Böhme, Swedenborg,…). Ce fils de bonnetier, immigré irlandais, était hanté par les étoiles et l’infini. Bien qu’il écrivit ses premiers poèmes à l'âge de douze ans et publia en 1783 un recueil intitulé Esquisses poétiques, il se croyait et se voulait d’abord peintre. Il entra donc dans une école d'art, avant d'être apprenti à quatorze ans un graveur. La recopie des antiquités de l'abbaye de Westminster et des lieux le marquera. Il étudia ensuite à la Royal Academy. Déjà rebelle, déjà en quête de sa propre esthétique, il se forge son langage. Il se veut à l’écoute des craquements du vieux monde et de la mort des académismes. Il veut donner vie aux visions qui le parcourent sans trêve par la peinture et les mots. Pour lui seule l’intuition mystique peut traduire la beauté et les visions intérieures.
« Si le soleil et la lune doutaient, ils s’éteindraient sur le champ. »
La raison et l’observation de la Nature ne peuvent donner que de pâles copies.
« Comment savez-vous si chaque oiseau qui fend les voies aériennes n’est pas un monde immense de joie qui est fermé par vos cinq sens ? » nous prévient William Blake.
Et dans sa vie terrestre il se met en conformité avec ses idéaux. Il ne vit pas pour une quelconque alchimie ésotérique mais pour mener à bien une expérience spirituelle.
Il se marie en 1783 à une jeune fille pauvre et analphabète, Catherine qu’il va éduquer et enseigner.
En 1784, Blake ouvrit son propre atelier de gravure mais après quelques années dut le fermer, faute d’argent. Il sera son imprimeur et son éditeur: il imprimera ses propres livres de poésie selon le procédé de la gravure enluminée, où les textes et les décors sont gravés à l'acide, l’encre et la peinture sont appliqués sur la plaque et les couleurs rajoutées à la main par aquarelle.
Ses livres essentiels seront, les « Chants d'innocence » (1789), recueil plus lyrique, puis les « Chants d'expérience » (1794), où Blake exprime ses idées et ses doutes sur la perfection humaine et la société.
« Les prisons sont érigées avec des pavés de loi, les bordels avec des briques de religion ».
Mais pour lui les deux recueils sont indissociables et l’Innocence et l’Expérience sont « ces deux états contraires de l'âme humaine ». L’agneau et le Tigre sont en chacun de nous, la véritable innocence ne peut être sans expérience, et l’expérience ne s’élève que par la force créatrice et pure de l’imagination. En 1790 il publie « Le mariage du ciel et de l’enfer ».
A partir de 1789, sous le choc à la fois de la révolution française et de ses visions il va écrire une suite de livres prophétiques. Il s’agit plus de vastes épopées sur la création et l’humanité que de poésie habituelle. Il crée sa propre cosmogonie, sa propre mythologie. Il continue à écrire et à graver : Le premier livre d’Urizen (1794), les chants de Los et le livre D’Ahania, (1795), un poème Milton (1804), Proverbes d’Enfer, Les Portes du Paradis,… Il va traverser une période noire et pessimiste qui se reflètent dans son œuvre.


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Blake Dragon

Entre 1800 et 1803, il est appelé par un mécène, le poète Hayley pour illustrer ses poèmes, et il va s’installer pendant trois ans à Felpham (West Sussex). Après une peine de prison, il retourne à Londres en 1804.
Il va y mourir le 12 août 1827, dans la misère, entouré de rares amis et sans pouvoir achever la série de dessins inspirés de la Divine Comédie de Dante. Il fut enterré dans une fosse commune.

Admiré de son vivant pour ses gravures, et ses illustrations (La divine Comédie de Dante, Le Paradis Perdu de John Milton, le livre de Job, Virgile,…), il est craint pour ses idées révolutionnaires et visionnaires. Fou pour tous il était simplement prophète.
"Je dois créer un système qui me soit propre ou bien être l'esclave de celui de quelqu'un d'autre.!". Il ne sera l’esclave de quiconque, rebelle éternel, révolté permanent, pourfendeur de toutes les oppressions sociales ou religieuses.
« Tout ce qui peut être anéanti devra être anéanti afin que les enfants de Jérusalem soient sauvés de l’esclavage. »

Il est Orc, Orc le rouge, Orc la terreur, Orc le rebelle absolu : "Un tigre courroucé est plus sage qu'un cheval éduqué!".
Il est l’énergie créatrice, l’énergie primordiale :
« Je suis Orc, enroulé autour de l’arbre maudit (...) La joie ardente, que Jéhovah pervertit et changea en dix commandements, cette Loi de pierre, je la réduis en poudre sous mes pieds, je jette les débris de la Religion aux quatre vents, comme un livre déchiré et dont personne ne recueillera les feuillets… » (L’Amérique).

« L’Énergie est la seule vie » répétait toujours Blake. Blake fut l'amant impétueux de la liberté, l'époux céleste de la révolte. Avec le sabre de ses mots il sera parti à l'abordage des grandes oppressions, monarchie, église. Défenseur de la révolution française, des esclaves noirs d'Amérique il est aussi le chaman en transes en proie aux crises mystiques. Il se dit "l'espion de Dieu" et veut vivre ses visions. Cet homme à l'écriture convulsive, aux gravures violentes, demeure un passeur de modernité. Ensemencé à la fois par la Révolution et par l’Enfer de Dante Alligheri, il est ce volcan nommé Blake le fou. Porte-parole de la condition humaine, il se cogne au ciel. Illuminé il répand une obscure lumière. Il se bat pour dérober l'éternité et le feu:
«Je ne me repose pas de mon grand devoir qui est d'ouvrir les mondes éternels, d'ouvrir les yeux immortels de l'homme aux mondes de la pensée, à l'éternité…»,

Sa poésie mettra du temps pour être comprise et célébrée. Maintenant il est récupéré d’abord par les surréalistes,puis par tous les amateurs de visionnaires, depuis le groupe de rock des Doors, en passant par Jim Jarmush, jusqu’aux sites ésotériques les plus délirants.
Pourfendeur des religions matérialistes, rebelle absolu et meneur de guerre sainte, William Blake s’élance du « haut de son chariot de feu », avec les mille flèches de ses mots. Et au bout de ses gravures, de ses poèmes Jérusalem flamboie. Il aura fait de la poésie une alchimie, une révélation.
"L’imagination n’est pas un état passager mais le fondement de l’existence humaine ». Telle fut sa foi, telle fut sa loi.
Je ne cesserai pas le combat spirituel
Et mon épé n'aura nul repos dans ma main
Jusqu'à ce que nous ayons bâtis Jérusalem
Sur la terre verte et charmante d'Angleterre. (Milton)

Homme des contraires et des passions, (« Sans contraires il n'y a pas de progression possible! »), il laisse une œuvre de démiurge d’une force étonnante, mais à laquelle on n’accède pas sans un guide.
Ce guide sera Alain Suied.

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Approches de William Blake par Alain Suied

"Je dois créer un système qui me soit propre ou bien être l'esclave de celui de quelqu'un d'autre!"

- Un mot sur Blake

WILLIAM BLAKE : cette poésie s'inscrit dans un dialogue au fil des siècles entre tous les poètes Anglais: Spencer, l'Orphique , Chaucer , le Dionysiaque , Milton , le Mystique puis Keats, puis Dylan Thomas , puis Seamus Heaney...
Elle est aussi - sur le plan personnel- un dialogue virtuel, permanent (par le dessin, la peinture, le poème) avec le frère Robert, le Double, l'ombre qu'il faut reprendre au Royaume des Ombres. TOUT Blake est né de la volonté inconsciente de re-donner vie à son frère trop tôt disparu (Robert). Elle est "politique" (Blake est un "radical") et elle est interrogation de la source Hébraïque: le poète se passionne pour la Kabbale - mais a-t-il les "sources" nécessaires? Sa connaissance de la Kabbale était insatisfaisante:c'est l'époque qui voulait cela mais surtout LE DENI MILLENAIRE DE L'INTUITION HEBRAIQUE sous toutes ses formes.
Il lit la "Kabbalah Denudata" (célèbre ouvrage de vulgarisation dû à un poète Allemand!) et apprend l'Hébreu.
Il approche les "Évangiles" mais pour s'identifier à Jésus, le Ressuscité!
Il veut écrire les "testaments" de la Modernité – mais à chaque fois, il est "contre", il est "autre" : poète!
Porteur d'une INTUITION ....qu'il ne peut "qualifier": Génésiaque!
Puis ses "grands Livres" s'enfoncent dans une mythologie "personnelle" et mystique..
Une sorte de "lecture" de la CREATION qui puiserait autant dans le Narcissisme Chrétien que dans l'Œdipe Juif…
Autant dans l'histoire personnelle que dans le cadre du dialogue "poétique" avec ses aînés (Un des Livres les plus célèbres est son Milton...Un "Milton" ...qui est autre - un modèle - et qui est...lui-même!).
Blake- poète et peintre - ne s'inscrit pas tout de suite dans l'âme Britannique : on le dit "peintre pré-Romantique" et sa poésie est d'abord ignorée...
Le Temps parlera: au 20 ème s. Blake est devenu l'auteur du "Tigre", le sel de l'interrogation poétique, le mystérieux et évident "nombre d'or" du Poème originel.

ALAIN SUIED




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Blake Maison des morts

De Blake à Baudelaire
As a man is, so he sees; as the Eye is form'd, such are its Powers.”
William Blake, 23 août 1799

...Aujourd'hui, au coeur d’une société qui a vu la victoire du néo-libéralisme financier et du discours de la pseudo-Libération (celui du Management), il est difficile de supposer un monde, si proche pourtant, où Blake pouvait croire en la Révolution Française et imaginer que cette violence - qui accompagne la rédaction des “Chants de l'Expérience” - pouvait ramener la justice et la foi dans le socius de l’Industrialisation naissante.

...Connu jusqu’au début du xxe siècle comme “petit” maître baroque de la gravure pré-Romantique, Blake est aujourd'hui pour nous poète majeur, tellement identifié à la culture Anglaise et Anglo-Saxonne qu’on ne sait pas toujours voir en lui le révolté le plus entier, le plus incarné, le poète qui voulut sinon briser du moins rappeler les limites de notre condition, la partialité de nos sens, l'imperfection de nos organisations socio-économiques.

... Si l’enjeu de la poésie moderne fut la question du réel et son courage de ne l’approcher qu’à travers le filtre du poème, de son impossibilité même, on devrait dire que Blake fut le premier poète moderne.

... Premier non pas après, mais premier COMME Dante et Milton. Blake illustra “La Divine Comédie” et écrivit un poème majeur consacré à Milton, un poème-manifeste non pas d’hommage lointain mais de communion spirituelle, d’esprit à esprit, d'expérience à expérience - comme si le temps n’avait pas joué son jeu de destruction.

... Non pour dire “Je suis Milton” mais pour faire de sa différence d’être et de temps le pont qui le relierait à la vision même du “Samson agonistes”, un juif Grec. Dante, Milton - ce furent les références qu'il se choisit. Avec la Bible - qui fut aussi leur modèle*. (On doit se souvenir ici que Blake illustra, entre autres livres, Milton et Le Livre de Job: ses dessins et ses annotations ne cherchent pas l’identification mais la différence et le dialogue à partir de ses propres conceptions de l’existence humaine....)

... Premier - oui. Moderne - oui.

...Premier - parce qu’il voulut dire une origine.

...Parce que cette origine inaugurait l’histoire de l’être, comme Béatrice inaugura l’italien moderne, comme le Paradis perdu de Milton nous dit la vision intérieure des siècles Bourgeois à venir de la parole Biblique, trébuchant sur le Grec, christianisant le Dialogue Hébraïque entre le Divin et ses Héros si humains, nous dit le choix du symbole poétique comme vecteur de cette vision, leçon largement retenue par Blake.

...Premier et terriblement, follement imaginaire - parce que, pour William Blake, Adam est Anglais et le Paradis n’est autre que la (le) Blanc(he) Albion, c'est-à-dire l'Angleterre du temps de Rome.

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Blake Vision d'Ez échiel



...Jérusalem, émanation (féminisation) d’Albion et séparée de lui avant leur réunion dans un être parfait, deviendra un poème écrit contre les “spectres” (masculins) de la Raison et appelant l’Histoire à la Rédemption et Protestants et Catholiques à la réconciliation, au nom d'une Grande-Bretagne pré-Saxonne, pays de Druides et terre de sa mythologie idéale.

...Dans la Kabbale, en hébreu, Émanation se dit Asilut et désigne une figuration du Corps Céleste... (Pour Dante, Bianca la Florentine fut l’âme du combat des Blancs - et le Christ et la Vierge, les symboles du Paradis “rerouvé”, du final du Paradiso... Chaque poète transfigure son temps.. Dante voudrait réaliser la Cité idéale des Cieux, Blake mélange hardiment le fond païen de l’Europe et un Londres traversé par. Jésus et ses apôtres non encore oedipianisés par les Évangiles...)

...Premier pour dire un fantasme originaire, où le Principe Mâle et le Principe Femelle seraient exacte Complétude, où l’Innocence serait non l’envers de l’Expérience mais son contre-poison définitif, où l’Institution serait détruite par l’incarnation initiale, par le Messie hic et nunc retrouvé.

...Originaire pour fonder, à chaque instant, un Évangile “everlasting”, éternel, étendu dans la durée d’une humanité illimitée, multiforme, dépassant les restrictions des sens et des perceptions, “divine”, universelle. Comédie divine, universelle. Un Poème.
...Blake refuse son temps, refuse une Injustice qui est toujours le fondement de nos sociétés contemporaines. Blake ose l’inadmissible: le voilà Christ, le voilà Shekinah, le voilà hic et nunc de la Présence Divine inter-dite.

...Poète, universel, anglais, juif: ces définitions, sublimées ou moquées, cessent soudain d’avoir du sens, d’avoir un sens différent: la différence, ici, soudain, c’est notre éternellement incertaine, éternellement future innocence.

...Blake le rappelle dans une lettre: les yeux d’un humain ne voient qu’un point de vue sur le réel; la manière dont l’oeil est formé (par le Divin) implique ses capacités, ses pouvoirs, forcément limités, naturellement partiaux. L’lnnocence est Imperfection, humanité.
...L’Innocence est rencontre. Présence toujours-donnée, toujours-évidente du Divin. Présence absolue. Absence du mystère.
Ou, pour le dire dans les mots de Sylvie Germain: “Christ-Shekinah”. Présence-absence du regard maternel, autre versant du Divin.

...L’Expérience, domaine des adultes, est la perte - non la perte incontournable de toute existence dès la sortie du ventre maternel - mais celle de la vision première, de la présence de l’enfant, libéré dès la naissance, dès l’origine du Divin, de la vision de l’Absolu mais incapable de franchir le seuil du Symbolique, pour voir que le poème dit la vérité, pour voir la vérité pleine et entière du Symbolique.

essai d'Alain Suied, Editions de l'improbable




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Blake L'échelle de Jacob

Traduire William Blake

LES CHANTS DE L'INNOCENCE ET DE L'EXPERIENCE

Les Chants de l'Innocence et de l Expérience (1789-1793) furent réunis en un seul volume par William Blake et se répondent par leurs thèmes et leurs figures.
Ils sont contemporains de la Révolution Française et l'une des innombrables interprétations de leurs chefs-d’œuvre poétiques veut classiquement voir dans le Tigre l'incarnation des idées révolutionnaires du poète radical.
Il est aisé d'opposer Innocence et Expérience, Agneau christique et Tigre, enfance et maturité etc., mais est-ce le propos de Blake ? Certes, tel est bien son projet annoncé. Mais l’œuvre mystérieuse du poète de Jérusalem ne saurait s'ouvrir par une si facile clé...
Blake écrit pour un fantôme. Blake est habité par un double. Blake dessine, peint et compose sa foisonnante poésie pour dialoguer avec son frère Robert mort trop tôt.
Toute grande poésie a son interlocuteur secret. Toute parole est offertoire
TOUT Blake est né de la volonté inconsciente de re-donner vie à son frère trop tôt disparu (Robert).
Sa connaissance de la Kabbale était insatisfaisante: c'est l'époque qui voulait cela mais surtout LE DENI MILLENAIRE DE L'INTUITION HEBRAIQUE sous toutes ses formes!
« Ceux qui répriment leur désir, sont ceux dont le désir est faible assez pour être réprimé".

A l'image des "Livres Fondateurs", les "Songs" de William Blake présentent une simplicité apparente et un horizon infini. Simplicité des images, des mots choisis - et pourtant, tout ici est...métaphore, passage par la dimension symbolique. Une quête élémentaire - mais "l'élémentaire" ne vient pas figurer un commencement, un début de...l'expérience vivante. Et le "symbolique" ne se résout ni se résume, ici à une idéologie ou à la figuration du monde "visible": il charge tout vocable d'une "aura" - au sens que Walter Benjamin attribue à ce mot - qui l'amène à suggérer au lecteur un "autre" monde, une autre "dimension", soigneusement dissimulés derrière la "simplicité" elle-même. Et la "métaphore", ici, n'est pas une facilité, un tour de style: il ne s'agit plus tout-à-fait d'évoquer une idée derrière une image, de "donner le change": ce qui est métaphorisé, c'est la possibilité, PAR LE POEME, d'offrir, d'incarner une allégorie du monde autre, du monde rêvé, du monde espéré. Du "Paradis perdu"? Et la "simplicité" est démultipliée par la succession des deux "livres": “Les chants de l'innocence" précédent "Les chants de l'expérience" et en même temps s'y superposent! Le regard "innocent" (premier?) du poète re-voit, ré-évalue les thèmes du premier volume en les plongeant dans le réel de "l'expérience".



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Blake l'ancien des jours



Le monde "narcissique" de l'innocence se complique par l'entrée dans le monde "œdipien" de la condition sociale, de l'existence humaine. La simple (?) réalité se complexifie jusqu'à dévoiler la cruelle inadéquation du langage humain face au mystère divin, la vaine apparence sous la certitude... Le "tigre" du Destin bondit et "l'agneau" Christique doit affronter la déchirure que le réel impose à toute symbolisation. Le génie de BLAKE est dans ce PASSAGE des "Chants de l'innocence" à ceux de "l'expérience". Son "message" est POETIQUE: seul le poème a permis de transmettre les interrogations tapies dans la nuit de la pensée et de la parole humaines. Seul le poète peut dénoncer l'archaïsme du monde humain et ouvrir la conscience (les "portes de la perception", selon "Le mariage du ciel et de l'enfer", conclusion (?) des "Chants") aux secrets infinis de la Créations. Poèmes désormais "classiques" après avoir connu un long et significatif oubli, les "Chants" accompagnent la culture de chaque anglophone.

Les "interprétations" - comme les traductions - foisonnent. Révolutionnaires? Christiques? A lire dans un sens "littéral"? Dans un sens mystique? Chaque "lecture" amplifie le mystère au lieu de le réduire. Secrète magie du poète! Le miroir qu'il nous tend s'ouvre sur "l'autre côté", inqualifiable, multiple, kaléidoscopique, aussi "simple", aussi "complexe" que le réel - dont le poète voudrait transmettre la surprise et l'évidence. N'en va-t-il pas de même pour chaque traduction? C.E. Ioli nous amène vers cette question.

Son mémoire les traductions existantes des "Chants", repère les choix formels et les "approches" de chaque traducteur - mais ne se réduit pas à cette confrontation; il nous rend témoins d'un fait incontournable - abordés avec passion par chacun, les poèmes de Blake ne se laissent pas saisir. Leur abord - qui devrait être "élémentaire" - se dérobe à chaque prise. On le voit ici: ne traduire que la métaphore "religieuse" ne suffit pas; ne traduire que le rythme ne suffit pas, ne traduire ces poèmes qu'à partir du contexte socio-économique de leur temps ne suffit pas... . Comme devant les Livres fondateurs (que Blake "imitera" de façon plus évidente et plus blasphématoire dans "le Mariage du ciel et de l'enfer"), nous sommes ici à l'aube d'une nouvelle forme d'expression POETIQUE. Keats et Dylan Thomas s'entendent déjà dans les "Chants": leur auteur casse le poème "classique"... par la simplicité même, "révolutionne" la Poésie Anglaise par la violence... de la seule "Innocence"!
Il s'agit de "l'innocence" des mots, enfin voués à ne dire que ce "sublimation", loin de toute "métaphorisation" du réel. Blake montre le monde - comme par transparence - au lieu de le mettre à distance par le poème. C'est le monde premier, celui de l'innocence Christique - mais c'est aussi le monde cruel des rues Bourgeoises de Londres hantées par la misère, la prostitution et par le crime majeur: l'indifférence! C'est aussi le monde social du racisme, de la haine de l'autre, du Narcissisme en acte. Blake, comme tout poète authentique nous met face à nous-mêmes.




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Blake Urizen



Comment "traduire" une telle démarche? En rimant? En cherchant à rendre une "équivalence" formelle? D'époque en époque, les approches de l'œuvre évoluent - ainsi des traductions - mais la "fidélité" réside parfois dans le paradoxe. Blake ne nous démentirait pas: c'est par fidélité au message de "pureté" du "Berger", du Christ, qu'il affronte, terrible "expérience", le "Tigre" de la société, si oublieuse des idéaux et de la vérité qu'elle prétend servir! Traduire, dans ce cas, ce sera peut-être rendre dans l'autre langue, dans l'inconscient de la langue, l'Autre et l'Inconscient du poème original, servir non la forme mais le CRI, la nécessité, l'urgence, la révolte fondamentale qui détermine les "Chants".

C.E. Ioli s'est pas contenté de comparer les rimes, les rythmes, les interprétations de chaque traducteur. Elle a d'emblée ressenti la force du souffle Blakien, entre humaine condition de Création Divine - et a su tout ce qui pouvait se perdre dans une traduction. Au-delà des rimes, elle a cherché la véritable "cohérence intérieure" du texte et de sa traduction française. Son introduction s'ouvre sur un parallèle musical: l'écoute d'un "lied" de Schumann l'incite à comparer, dans le livret du disque le texte original et sa traduction: la différence est consternante: le poème d'Eichendorff, sublimé par le compositeur, compris, "traduit" par lui, se corrompt, s'étiole, perd toute profondeur dans la traduction.

La "lettre" a éteint l'esprit du poème. Pareil au musicien, le traducteur devrait laisser perdurer LA VOIX DE L'AME que le compositeur sait préserver - et faire passer dans son langage propre. Tout en respectant le sens, il doit pouvoir offrir au lecteur plus que la littéralité - le chant secret du poème derrière les mots, la force d'émotion et de transmission du texte. C.E. Loli nous invite à "traduire" l'innocence et l'expérience qui fondent toute poésie véritablement puisée à la source de l'âme.

Alain SUIED
Préface au mémoire de C.E. Ioli sur la traduction des Songs de Blake, Université de Bâle.





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Blake Les amoureux


Blake et le livre

Alain Suied BLAKE voulut écrire une "Bible de l'Enfer" - ses oeuvres les plus vastes voudraient inventer (Dylan Thomas partagera le même projet mais laïque et naturel...) une nouvelle "Histoire Sainte", radicalement enracinée dans sa propre histoire, oubliant - dans cet excès même - l'enjeu des Textes Fondateurs: leur universalité, qui ne saurait limiter leur propos à la vision intérieure d'un individu (même génial) mais l'ouvrir sans retour au destin des hommes confrontés, de génération en génération à l'obscurité déchiffrable de l'Infini. Affirmer, comme certains, que JOB est une "pièce rapportee" de "l'Ancien" Testament ou, comme d'autres qu'il n'est qu'une reprise d'un mythe Sumérien ("La complainte d'UR-nammu") est vain et profondément faux: ce qui se lit n'est pas le déni mais l'éclat de l'universalité.
De plus, Job ne peut se lire SANS la pensée de la GENESE et de bien d'autres créations du LIVRE. Un texte juif et hebraïque - c'est bien cela qui dérange - ce "moment" juif dans l'Antiquité. Ce moment où le Divin est l'Indicible et où l'humain n'est que Limites, interdits, liberté sans prix, souffance sans fond: le destin même de Job! Même: il est presque impossible de lire Job sans se référer à la GENESE. C'est la même histoire, c'est la même Chute - c'est le même triangle. Job, sa femme, Dieu. Les TROIS amis. Dieu, le MAL et Job.
Il s'agit toujours de trouver le "bon" interlocuteur....ll s'agit toujours de créer une relation détachée du "fantôme" (du désir)! La Kabbale (depuis le I2 ème siècle) à travers le Zohar et plus tard dans les oeuvres et les actes des mystiques juif de l'Exil et de la Messiannité n'est-elle pas un "un appendice" de Job - comment combattre le "mauvais penchant" sans connaissance du "chiffre" absolu du Nom justement "Imprononçable"?

Justement: ça parle de quoi, Job? De ce Nom - que Job n'a nul besoin de dé-chiffrer: il fait corps avec lui et son absence est la garantie de sa vérité. Invisible, indicible - la dépossession, la perte, l'arrachement, la faiblesse...rien ne le laisse disparaître et rien ne le laisse apparaître. La loi de parole n'a pas besoin...d'être dite. Un mot lui suffirait à s'affirmer - mais il est manquant - parce que s'affirmer serait dénier, souligner... Et ce n'est pas nécessaire: "davar", mot et chose, ne sépare pas le mot et la chose - il en dit d'emblée, en nature, la vérité du lien, la vérité de rien.
Le génie de Job, c'est intégrer que les souffrances qu'il subit ne parlent pas contre sa Divinité - mais qu'elles sont une facette de son incarnation sur la Terre de la Création. La Force Divine est non-humaine, Autre. Job est prêt à rencontrer ce Tout-Autre. L'essence de l"intuition Biblique et Hébraïque est là: une limite sert à percevoir l'Illimité.C'est le contraire du Narcissisme, du pre natal.

C'est cela que Michel Foucault a repéré: dans la modernité, la "fin de l'homme", c'est cette illusion chrétienne laïcisée: il y aurait de l'Illimité. De la Globalité. Du Tout. Du Totalitaire. Non, il n'y a pas de retour à l'illusion Paradisiaque, pas de "croix" maternelle, pas de bras ouverts à jamais. Job paie le prix de ce savoir sans recours. Blake, à la fin de sa vie, illustre Dante et le Livre de Job.
Mais loin de montrer une "Bible de l'Enfer" ou de fêter un Paradis sans fin, il semble - contre toute attente - refuser le monde et les idées de Dante et chercher à dire, à montrer la Force en jeu dans le "Livre". A dire, à montrer l'Un.
De chute en chute, de gouffre en gouffre, de refus en refus, de détresse en détresse, Job a l'intuition que Dieu l'aime non pas malgré les souffrances (diaboliques) qu'il subit - mais à cause de ces souffrances mêmes: elles indiquent que Dieu a confiance en la capacité de Job de les affronter sans Le trahir! Blake qui tentera d'écrire un "Evangile éternel", semble vibrer d'une intuition exactement opposée: l'homme serait à l'image de Dieu, tout aussi respectable, tout autant voué au sublime, à la Fusion parfaite (narcissique et maternelle?)


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Satan Smiting Job with Boils, 1826, watercolor, Tate Gallery, London.

Seulement le Temps a fait son oeuvre et Blake - certes - défend ce point de vue, christianise l'Ancien Testament... mais il a pris conscience de la rareté extrême des "élus", des êtres conscients de la Force Divine - qui peuvent prétendre à une liberté vraie, à la per-fection, à l'Idéal.
A la messiannité du projet humain. Non-juif, Blake voit dans le Christ le "fils", la projection idéale du Divin, de la Mère étemelle. Mais il rencontre Job et fait face à l'inquiétante étrangeté d'une autre identité : l'exil de soi, la plongée dans le Tout-Autre, la souffrance absolue d'exister marquent plus sûrement l'être l'humain que l'idéalisation paradisiaque de la figure christique.

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Job, family, friends, and flocks restored


Il fait face à ce paradoxe: le juif Jésus affronta l'oppression Romaine et connut la mort pour trouver le chemin du pré-natal, le retour au sein (maternel). Job trouve le Mal et traverse l'indicible mais pour avancer vers l'achèvement de son destin particulier, de son temps humain, de sa vie sans espoir - en toutes circonstances - d'accomplissement Paradisiaque.

Le "choix" de Blake est alors surprenant: il va vers Job et se détourne de la "sublimation" Dantesque. Il choisit le "Livre", l'humain et non le mythologique qui avait nourri ses tableaux et ses grands poèmes.
Il a compris que "L'enfer", c'est notre vie et que la Bible est notre expérience universelle et quotidienne de l'Absolu. C'est l'absence du Paradis (du Phallus) qui en est la trace ou l'espoir. Job n'a pas dit "le nom du Père". Blake n'écrira pas la "Bible de l'Enfer".

Alain Suied

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Textes de William Blake

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