Alexandre BLOK Poèmes

 

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Choix d’autres poèmes

D’abord un hommage à Sophie Laffitte qui aura véritablement introduit Blok en France dès 1958. Son livre introuvable demeure la plus flamboyante étude jamais écrite. Dans ce livre une traduction de Gabriel Arout d’un des poèmes préférés de Blok lui-même et quelques-uns par Sophie Laffitte.


 

SUR LES CHAMPS DE KOULIKOVO

I

Le fleuve morne étale et roule sa paresse,
Il baigne ses rivages,
L'argile triste et roux de ses falaises et la détresse
Des meules dans la steppe.
O ma Russie, ma femme, dans la douleur qui sèche
M'apparaît notre long chemin.
Jadis la volonté Tartare d'une flèche
Nous l'a tracé en perçant notre sein.
Notre chemin va dans le désespoir des plaines,
Russie, dans ton désespoir
Mais de l'obscurité nocturne où va la haine
Je ne crains plus le noir.
Qu'il fasse nuit. Nous arrivons, scintille
La steppe de nos feux de camp
Dans la fumée, notre bannière brille
Face aux épées du Khan.
C'est l'éternel combat! La paix, dans la poussière
Et le sang n'est qu'un rêve falot.
La cavale sauvage, écrasant la bruyère
Passe au galop.
Course sans fin. Verstes et précipices ...
Arrête-toi, attends!
Et passent des nuées épouvantées et glissent
Sur l'horizon sanglant.
L'horizon est sanglant. Et la douleur ravage
Mon cœur ! Pleure, pleure à sanglots,
Il n'y a pas de paix! La cavale sauvage
Passe au galop.

(7 juin 1908).

II

Nous nous sommes arrêtés dans cette plaine
Il n'est plus question de reculer.
Et des cygnes ont crié derrière le fleuve,
Les voilà qui se reprennent à crier.
Sur la route - une blanche pierre
Nous présage un malheureux destin
L'ennemi est là - notre bannière
Ne flottera plus dans le matin.
Et penchant sa tête vers la terre
Mon ami me dit « Prépare-toi
Comme moi fourbis ton cimeterre
Pour lutter dans notre Saint Combat ».
Je ne suis ni le premier, ni le dernier
Mon pays sera longtemps en peine.
Mon épouse portera le deuil
D'une mort prématurée, mais non pas vaine.

(8 juin 1908).

III

À nouveau sur le champ de Koulikovo
S'étend l'obscurité morose de la nuit.
Et comme d'un nuage menaçant
Elle a enveloppé le jour naissant.
Dans ce silence sans espoir et sans réveil,
Derrière la nuit, on n'entend pas, on ne voit pas,
Ni les échos tumultueux de la bataille,
Ni les éclairs des merveilleux combats.
Mais je reconnais très bien les signes
Des journées fatidiques et cruelles.
J'entends à nouveau les cris des cygnes
Au-dessus du camp des infidèles.
Et je ne peux plus dormir en paix
Lorsque tant d'orages nous menacent.
Mon armure pèse sur mon cœur.
Mon heure est venue. Il faut prier.

(23 décembre 1908)

(Traduction de Gabriel Arout, copyright Seghers)


 

Je traîne, je traîne ma vie,
ma vie insensée et sourde
Aujourd'hui, sereinement, je souris,
Demain, je pleure et je chante.
Mais, si imminente est ma fin.
Si derrière mon dos, immobile, se tient
Celui qui de son immense main
Recouvre, tout entier, le miroir.
Alors, la glace jette comme un feu,
Et, plein d'horreur, fermant les yeux,
Je recule dans ce domaine de la nuit,
D'où jamais on ne revient plus ...

(27 septembre 1910)

DANSES MACABRES

NUIT, rue, pharmacie, réverbère.
Une lumière absurde et terne.
Même si tu vis encore un quart de siècle
 Tout sera pareil. Il n'y a pas d'issue.
Puis, tu mourras et tout reprendra du début.
Tout se répétera comme avant :
Nuit, rides glacées du canal,
Pharmacie, réverbère, vent.

(10 octobre 1912).

(Traductions de Sophie Laffitte, copyright Seghers) :


 

Autres textes de Blok dans une adaptation personnelle

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La girouette

Tout est calme. Et sera encore plus calmé.
Le drapeau inutile est baissé.
Seule sur le toit, la petite girouette,
chante l’avenir d’une chanson fluette.

Le vent a répandu le pauvre petit coq enchanté
dans le ciel dans sa moitié ;
balancée par le soleil et la fumée,
la chose est dans le bleu profond retournée.

Le terrain parfumé est en feu roux,
les horizons sont depuis toujours de brouillard incertains.
le chant de la girouette me semble doux ;
chante donc mon petit coq en étain.


Ceux qui sont nés dans ces années obscures

Ceux qui sont nés dans ces années obscures
ne se rappellent plus de leur chemin,
et nous enfants des années terribles de la Russie,
ne pouvons rien oublier.

Oh ces années qui nous ont réduits en cendres !
avez-vous apporté folie ou un rayon d’espoir ?
en ces jours de guerre et de liberté
une lueur rouge sang est apparue sur nos visages.

nous avons grandi muets; le tocsin
nous a forcé à fermer nos lèvres.
Dans nos cœurs, jadis débordants de ferveur,
ne gît plus qu’un grand néant résigné...

Et laissez donc les croassants corbeaux s’envoler
au-dessus de nos lits de mort -
Dieu, oh Dieu, sans doute ceux-là sont-ils plus dignes
de Ton Royaume !

(8 septembre 1914)


Celui qui est né (deuxième version)

Celui qui est né dans les années inertes
ne se souvient pas de son chemin pour sa perte ;
Nous, enfants des années de peur de la Russie
nous nous souvenons de tous les jours et de toutes les nuits.

Ces années qui de tout ont fait cendres !
est-ce folie ou grâce qui va descendre ?
les étincelles du feu de la guerre et de la liberté
laissent sur chaque visage lumière ensanglantée.

Nous sommes rendus muets : la pression du tocsin
sur nos lèvres serrées a mis un lien.
Dans ces cœurs encore vivants, jadis d’espoir pleins
le désert fatal s’endort maintenant en chemin.

Et que s’élèvent les cris des corbeaux
juste au-dessus de nos tombeaux,
sans doute ceux-là sont plus conformes
Ô Dieu, à ton grand royaume !

(8 septembre 1914)


Chant de Petersbourg

Abattu, j’erre
dans ma tanière solitaire ;
le morne joueur d'orgue de barbarie
va venir et dehors aura gémi

Sur cette vie sauvage
que jamais je n’aurai en partage
survenant des steppes le vent
et sur le nouveau souffle du printemps.

Alors qu’est-ce que cela signifie ?
j’erre seul et sans but enfui.
la chandelle s’est consumée,
et la pendule s’est égrenée.

Mon seul et unique espoir
est là à sa fenêtre comme reposoir,
elle aux vêtements éclatants
va venir me visitant.

Plus pâle est ma figure
que de ce blanc du mur…
Alors à nouveau je me sens incertain
quand elle vient...

Pourquoi vient-elle
pour me parler ?
pourquoi passe-t-elle dans l’aiguille des prunelles
de ce joyeux filet ?

pourquoi verse-t-elle
ces mots gais ?
pourquoi sa tête penchée
et sa figure cachée dans les dentelles ?

Il n’y a rien à craindre
et rien à perdre...
Dois-je confesser mes sentiments ?
et me dire entièrement ?

Mais que puis-je dire à cette créature tendre
que mon cœur est à fendre ?
que le vent apporte des flocons de neige ?
que ma demeure de lumière s’allège ?

(7 décembre 1906)


La vierge dans la cité

Sans un sourire vous êtes donc passée
vos yeux sont tout à fait baissés
et au-dessus de la cathédrale dans l’obscurité
resplendissent les dômes dorés.

Des vierges du soir Votre visage
est la parfaite image,
toujours elles ont les yeux baissés
elles disparaissent dans l’obscurité.

Mais un petit garçon est avec vous,
bouclé, portant une blanche couronne, un garçon si doux
vous le menez par la main
vous ne lui permettez de tomber en vain.

Du portail je suis l’ombre
là où le vent vif sombre,
et de mes yeux fatigués
passent en nuages des larmes versées.

Je voudrais surgir devant vos yeux
et m’écrier « Ô Mère de Dieu »
Pourquoi ce nourrisson l’avoir donc amené
dans ma si noire cité ?

Mais ma langue de crier est impuissante ;
et derrière vous, vous la passante,
au-dessus des empreintes sacrées,
les sommeils à la bleutée obscurité.

Et ainsi je demeure, veillant, me souvenant,
vos yeux se baissant,
et comme votre petit garçon à la blanche couronne
d’un sourire vous environne.


Une voix surgie du chœur

Vous et moi, nous avons pleuré tant de fois,
sur nos vies en désarroi !
ô mes amis, si vous saviez vraiment le certain
de la froidure et la ténèbre des jours de demain !

Aujourd’hui vos mains chéries vous les serrez,
d’elles vous faites gaîté,
sur un mensonge seulement vous pleurez,
ou sinon pour un couteau dans sa main
orphelin, orphelin !

Mensonges et perfidies sont sans fin
et la mort est encore si loin...
Le monde terrible et sombre deviendra encore plus incertain,
Le tourbillon des planètes deviendra encore plus inhumain,
Et cela durera des temps lointains...

Et tous deux, toi et moi voyons les temps derniers,
le plus terrible des temps mauvais.
Les cieux seront couverts des nuages de nos pêchés repoussants,
sur nos lèvres les rires iront se figeant,
Tous prieront pour l’anéantissement.

Oh, enfant, vous languirez après le printemps, mais le printemps vous trahira
vous invoquerez le lever du soleil, mais le soleil point ne se lèvera.

Et quand vous commencerez à hurler, votre cri
comme une pierre dans les profondeurs sera englouti.

Aussi, enfants, contentez-vous de vos vies
plus silencieuses que l’eau, que les herbes plus rabougries !
ô mes amis, si vous saviez vraiment le certain
de la froidure et la ténèbre des jours de demain !

(6 juin 1910 - 27 février 1914)


Cloué au comptoir de la taverne

Au comptoir de la taverne je suis cloué
je suis saoul depuis longtemps, tout m’est étranger,
mon bonheur est tout entier dans une troïka contenu
filant dans une brume d’argent perdue...

Tout s’enfuit dans la troïka, tout s’enfuit
dans les neiges du temps, dans les siècles finis
seule l’âme est encore à flots
avec la brume d’argent sous les sabots des chevaux.

Les étincelles volent dans la sourde obscurité,
toute la nuit par elles est la clarté,
se lamentent les grelots des traîneaux sous la flèche de la proue
sur le bonheur qui est dissous...

Et seule se voit toute la nuit
le harnais d’or, toute la nuit retentit.
et toi, toi mon âme, mon aveugle âme
tu es saoule, saoule à mort, infâme

(26 octobre 1908, Harpes et violons)


Tout se meurt, tout !

Tout se meurt, tout ! Le soleil dans son feu et son éclat,
comme il y a si longtemps, les cercles des ans s’accomplissent
une triste tombe se désole de l’existence enfuie -
cela fut si beau - sous les collines graves.
et dans la nuit noire un spectre de brume blafard
attend d’autres ombres, lui le muet le funeste.

Oh, ombre s’effaçant dans la blancheur, à nouveau vous saisirez multitudes et autres,
perte du passé, tout entier.
une nuit va passer, un si long jour va venir encore -
encore va se lever, dans sa boue qui se dévore elle-même,
le soleil du jour, le soleil du feu d’or,
et à nouveau il va brûler les tristes collines et les plaines

(1900)


Vous êtes parti au loin

Vous êtes parti au loin, et je suis dans le désert,
me pressant contre le sable brûlant.
mais maintenant ma bouche ne peut le confesser -
le mot fier qui aurait dû être dit.

Je vois mon passé sans tristesse -
j’ai compris vos grandeurs sacrées :
oui, vous êtes le Galiléen, à moi si précieux -
le christ non ressuscité,

Et laissez un autre vous flatter,
laissez se multiplier abus et débordements
le Fils de l’Homme ne dépose sur sa tête
encore aucun fantôme

(mai 1907)


Et mourra la terre

Et mourra la terre - et la jeunesse et la mère,
la femme te trahira, l’ami fidèle te quittera,
mais à aimer un autre bonheur tu apprendras -
regarde dans le miroir de la terre polaire.

Va dans ta barque et cingle vers le pôle lointain
parmi les murs de la glace - et morceau par morceau oublie
combien là-bas ils aimèrent, ils périrent, ils se battirent, but conquis...
Oublie tes passions assemblées chagrins anciens.

Et laisse ton âme, fatiguée de tant portée, doucement
habitue-toi à frissonner des froids lents -
jusqu’à ne plus rien désirer d’autre ici,
seulement alors que l’aveuglante clarté de l’éclair surgi.

(7 septembre1909)


Chante une fille une chanson

une fille chante une chanson dans le chœur du temple,
sur des hommes, las dans des pays étrangers
sur des bateaux qui ont quitté les rives natales,
et sur tous ceux qui à la fin ont oublié toute joie.

Voici ce que chantait sa voix claire, et elle s’envolait vers les hauteurs,
et les rayons de soleil brillaient sur sa blanche épaule -
et chacun depuis les ténèbres pouvait voir et entendre
la robe blanche et aérienne, chantant ;

Et chacun d’eux était persuadé, que la joie allait s’épandre :
les bateaux venaient d’accoster sur la plage,
le peuple, si las dans le pays des étrangers,
se redressant debout, sont heureux et comblés

et douce était sa voix et tout autour les rayons du soleil...
près des portes de César, très haut sous l’arche, alors seulement,
le bébé, plongé dans des mystérieuses désolations,
car aucun d’eux jamais ne reviendra.

(août 1905)


Je préfère la magnifique liberté

Je préfère la magnifique liberté
et je m’envole vers les pays de la grâce
Là où dans les vastes et claires prairies,
tout est bon, comme rêves et choses désirées.
Là du riz, du trèfle lumineux,
et les épis tendrement s’entrelacent,
et ici toujours doucement se dit :
« les oreilles s’inclinent… Prends ton chemin ! »
dans l’immense mer du juste,
seul un des brins s’incline.
Tu ne le vois pas dans la brume de l’air
moi je l’ai vu, il sera mien !


Je t’attends

Je t’attends. En silence passent les années
Comme cette même image, celle-ci, à nouveau je t’attends.

L’espace est en flammes et clair comme une surface gelée,
moi, en silence, tristement, avec amour et douleur, j’attends.

L’espace est en flammes, et vite tu me viens
mais j’ai tant peur que ton visage ne soit plus le tien,

et que commence la surenchère de méfiance
résignés à la fin trop attendue, fatigués, en changeant les apparences.

Oh, alors je m’effondrerai – sans force et désespéré
incapable de survivre à mes rêves toujours imaginés !

L’espace est si vaste ! L’azur si ténu
et je suis effrayé que maintenant ton visage ne soit plus.

(4 juin 1901, Vers de la Belle Dame)


Qu’il est difficile d’avancer parmi les hommes
en faisant semblant de ne pas être déjà mort,
et raconter aux jeunes,
le tragique de toutes les passions.

Faisant les cent pas dans tous les cauchemars de mes nuits
je cherche une harmonie dans le chaos de mes sentiments,
afin que puisse se lire dans les lueurs blêmes de l’art
que ta vie ne fut qu’un incendie fatal !

(10 mai 1910)


Plus tu désires le repos
Plus terrible est  encore la vie, plus terrible encore.
La brume mouillée se traîne sur les champs,
la brume mouillée t’entre dans la poitrine
par le lourd tissu de la nuit...

Oublie donc, oublie ce que fut la vie,
Oublie donc ce qu’elle pourrait être encore...
La brume se traîne sur le désert des champs...

Ah seulement
dormir, dormir !
Mais toujours
quelqu’un viendra te réveiller !

(27 août 1909)

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Il est des instants ou s’apaise
le funeste orage de la vie
c’est quelqu’un qui vous touche l’épaule
ou qui pose un regard radieux…

et alors le quotidien s’effondre
dans un sombre gouffre sans fond…
et lentement au dessus du gouffre
l’arc en ciel du silence se lève…

et la mélodie naissante et sourde
dans le silence qui retient son souffle
frôle les cordes engourdies par la vie
de l’âme tendue comme une harpe

(traducteur inconnu)


 

Sources :

Alexandre Blok Sophie Laffitte, Poètes d’Aujourd’hui, Seghers 1947
Alexandre Blok et son temps, Nina Berberova, Actes Sud, 1991
Alexandre Blok, Le Monde Terrible Pierre Léon, Poésie Gallimard, 2003
Claudia Dumont, Le symbolisme russe : Alexandre Blok Faculté des lettres Université de Laval, automne 2001


Bibliographie

Poésies :
Premier Livre de Vers (1898-1904) :
Ante Lucem - Les Vers de la Belle Dame – Carrefours

Deuxième Livre de Vers (1904-1908) :
La Ville - Le Masque de Neige - Faïna - Libres pensées

Troisième Livre de Vers :
Le Monde terrible - Représailles - Iambes - Vers italiens - Harpes et violons-
Carmen - Le Jardin des Rossignols - La Patrie - Ce que chante le vent

Poèmes :
Représailles (1911-1919) - Les Douze (1918) - Les Scythes (1918)


Alexandre Blok, présentation

Alexandre Blok texte de Serge Venturini


 

 

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