Paul Celan

Un « autre jour »

 

Texte d’Alain Suied

 

 

Celan

 

 

Nous sommes et nous restons

juifs. Les autres ne feront que

nous utiliser sans jamais nous

comprendre ni nous respecter. 

Freud, 1913.

 

Le poète révèle le passé narcissique logé au cœur de l'aventure humaine. Aventure ? Une condition plutôt - la marque indélébile de la mort et

du temps, les signes de l'inter-dit.

 

Piégé par le passé (la névrose), le poète est un homme comme les autres et qui échappe pourtant aux lois et au moule de la Production - le temps

de (se) dire.

Voyant selon Rimbaud : parce qu'il voit quelque chose d'inter-vu, peut-être simplement lui même, en un terrible face à face... ou bien, crainte

et tremblement, l'empreinte de la scène primitive ?

 

« Narcisse, écrit un analyste, meurt d'avoir pris son reflet pour un corps ». Souvent, sommes-nous sûrs de voir même un reflet ?

Une apparence, un préjugé mais savons-nous qui nous aimons et savons-nous qui nous côtoyons ?

Le regard du poète traverse le plomb des apparences.

« Sois, en ce monde, aveugle », écrivait Paul Celan.

 

 

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Le regard du poète en un monde aveugle

 

« Oui, il était quand même bizarre, m'expliqua un poète parisien, quelques mois après le suicide de Paul Celan.

Il assistait à nos dîners sans prononcer une parole ».

Et un autre, retour de l'enterrement du poète « C'était un malade. »

Qu'avait-il vu que les autres ne voyaient pas

 

Paul Celan a vécu l'une des aventures poétiques les plus conséquentes qui soient contre la Langue, au-delà de la parole.

Face au silence aveugle de notre histoire.

 

 

Dé-porté traduit-on faussement un mot d'un poème de Celan. Un poème sur la déportation, où ce mot n'est jamais employé dans l'original.

Dé-placé, le poète voit parfois son non-dit dénoncé...

Or, que disait le poète en ne disant pas la déportation ?

Il demandait au lecteur d'aller vers lui, de réinvestir le sens là même où le sens avait failli, où la parole restait à réinventer.

La poésie de Paul Celan est dans ce secret dire qu'on ne peut dire quelque chose.

Et que cet impossible remet en cause l'objet de la poésie : dire le monde, alors que le dis-cours nous en éloigne.

 

Déportation : ce drame totalitaire vécu par Celan et dans lequel ses parents ont dis-paru, c'était son secret personnel, l'éclat insaisissable de

sa scène primitive cela surtout n'était pas traduisible... Car la parole n'est pas

de ce monde : elle est a-venir, toujours.

 

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Demain un autre jour, le jour de l’autre

 

 

Demain est un autre jour. Demain est le jour de l'autre. La parole est une promesse.

 

Dé-placé, sans lieu, censuré. Ce qu'on ne peut pas voir, il faut tenter de le dire: «Au fil de l'eau, le cadavre aisé», a pu écrire Henri Michaux.

Ce qu'on ne peut pas dire, faut-il le travestir ?

 

Paul Celan s'est perdu à trouver - la vérité.

Poète, en effet.

La parole des éclats du plomb de la Langue qui nous calibre et nous étouffe, soustrait la voix et les vocables au silence totalitaire du Discours.

À mains nues contre la muraille, le poète lève le regard sur un horizon indéchiffrable, invisible, inter-dit.

 

Poète, en effet dans ce déplacement lui-même.

Personne déplacée : qui vit l'exil de l'être dans un système de production d'apparences.

Hors du pouvoir, hors de la Langue, hors-la-loi : poète critique de la décadence de tous les systèmes.

Voyant, en effet de notre aveuglement collectif.

 

Critique de la poésie : comment tenter d'approcher l'indicible avec des armes neutralisées, les mots ?

Il faut remettre en jeu la parole, tordre le poème, pulvériser la vision.

Il faut que le poème questionne la parole qui le fonde.

Prenant les symboles à la lettre et les signes à leurs pièges, Celan passe de l'autre côté, du côté de l'autre, du côté de l'objet de la poésie.

 

Tu peux, à un plat de neige

me convier.

 

Au-delà des certitudes, au moment où le poème vacille dans l'être, la neige de la mort, la neige qui est la mort, n'est plus un symbole

elle est consommable.

 

« Qu'a-t-il, le juif, qui ne soit emprunté ?» demande le poète dans son Entretien dans la montagne.

Celui qui n'a plus rien a-t-il encore sa mort ?

Le miroir brisé de Narcisse à qui appartient-il ?

Le juif, lui (l'autre, en effet) n'a rien que la mort pas d'illusions, pas de reflet.

 

Paul Celan ouvre une porte au fond de la Parole, qui dévoile d'abord le Silence de la mort.

Et puis, au bout de cet extrême silence, ce double mutisme, père et mère à jamais dédoublés de soi, il y a une parole élémentaire,

originelle.

Une parole qui fait corps avec soi. Une parole humaine. Toujours créative, créatrice de soi face à la mort.

 

Narcisse, aussi, était face à lui-même sans se voir, vampire ; sans voir la mort pour autant.

Poète moderne, Celan rompt avec le narcissisme supposé ou vrai (Rimbaud et sa mère, Kierkegaard et son père) du poète et

nous dit (sans nous le dire) que la Poésie est un miroir sans tain, ouvrant sur la nudité absolue de la respiration du cœur.

 

Confronté à l'inconscient d'une époque sanguinaire entre toutes, Celan nous demande, prophète, c’est-à-dire poète, de nous voir enfin dans le

miroir de la société pour, un jour, voir les autres, voir la misère et la mort des autres, qui sont nous-mêmes.

 

« Dieu, c'est la société. » (Durkheim)

 

Nous sommes proches, Seigneur,

proches et saisissables.

(...) engriffés l'un dans l'autre, comme si

la chair de chacun de nous était

ta chair, Seigneur. 

 

« La nuit le chevauchait, il était venu à soi

la blouse d'orphelin était étendard.. ».

 

disent des poèmes de Paul Celan. Dans la nuit totalitaire de notre temps, il faut « sauter plus loin que soi-même » (Dadclsen)2, à cheval entre

un vieux monde qui s'écroule et un Eden encore dans sa nuit.

 

Dans le miroir de la Seine, où il se jette, une nuit de l'hiver 1970, quel reflet brillait ?

Derrière le miroir, il n'y a rien.

Et cette disparition, c'est la poésie elle-même.

Éros, fils de Chaos, feu du Désir, à défier Thanatos, se consume insoumis.

 

Dire le monde, dans la perte des mots, dire la création du monde, dans la seconde de vérité de la mort,

c'est la poésie elle-même.

 

1. Cf. Strette, recueil posthume (Mercure de France).

2. Jonas (Gallimard).

 

 

Alain Suied

 

suied


 

 

 

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Date de mise à jour : 30/03/2009