Yves Charnet

"Petite Chambre"

samedi 21 mai 2005, 16h, Théâtre du Pavé. Présentation d'Arnaud Rykner. Mise en voix Denis Podalydès (Sociétaire de la Comédie Française). Mise en musique Thanh-Tâm Lê (violoniste)
Texte Podalydès

" Petite chambre est un livre qui a failli ne pas exister. J'ai dû en lire une version il y a peut-être trois ou quatre ans, je ne sais plus. Pour la première fois dans l'œuvre d'Yves, il y avait un autre. Un sujet, un objet, qui ne soit ni l'aimée, ni l'enfant, ni le père, ni la mère, ni l'ami, ni Baudelaire, ni aucune figure fantasmatique/ fantasmée ou réfléchissante. Presque un objet d'étude.


Etant allé sur les lieux de l'enfance de Maurice de Guérin, le Cayla, Yves en revenait avec un reportage. Des pages sur le motif, comme les peintres qui allaient aux champs et revenaient avec une vue de la montagne, vue de tel ou tel endroit. Quelque chose d'objectif: un poète situé, très à part dans le romantisme français, enfant de Chateaubriand et de Lamennais, maladif, mystique, presque incestueux, auteur d'étranges poèmes en prose et en vers, de lettres à son ami Barbey d'Aurevilly, et d'un Cahier Vert où l'on trouve ce genre de merveilles: "Vive notre ciel du Languedoc, si libéral en lumière, si bleu, si largement arqué." Mort jeune.


Pour un peu Yves aurait écrit un roman. Et puis ce livre a disparu dans un autre. Guérin a cessé d’être objet d’étude, s’est retrouvé frère d’Yves. Aujourd’hui, dans ce livre réinventé, c’est, à la lettre, un personnage, masque et chair, un de ces fantômes fraternels auquel Yves, poète, donne une vie bouleversante.
Le romantisme, probablement."


Denis Podalydès,
Sociétaire de la Comédie-Française

 

Ouverture du livre
"La "chambrette".


C'est la pièce préférée de votre sœur. Eugénie de Guérin (1805-1848). Je m'assieds à la place de son fantôme. Nous sommes tous polus ou moins spectres. surtout dans ce petit manoir du Tarn. Ce n'est pas grand-chose le Cayla. sa tour fourbue, ses vieux meubles, son paysage. Je suis venu retrouver dans votre faux château ma part romantique. L'origine perdue de notre lyrisme. À chacun sa quête. La mienne est fraternelle. Maurice de Guérin, je vous parle. Dans ce bouquin de bric et de broc.
Je recopie votre Cahier vert dans mon carnet rouge. J'écris dans la petite chambre de votre sœur. J'aimerais que vous deveniez, le temps d'un livre, mon frère dans le passé. Un autre moi. Mon frère de page. Je repense à Mauriac qui, dans Journal d'un homme de trente ans, note, en mars 1916, son désir intempestif : "Pendant la guerre, s'enfermer dans une destinée antérieure, revivre la vie de Maurice de Guérin." Il appelle, le 12 juillet 1916, ce dialogue à contretemps : "se créer des amitiés dans l'absolu".

 

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