Yves Charnet

Thomas le dépossédé

 

Lettre à Pierre Bergounioux

 

 

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Je t’écris cette lettre – mon cher Pierre – par un temps de deuil. Le deuil est sans doute le temps même de l’écriture. Son rythme le plus intime. L’énergie noire de ce qui, dans l’écriture, n’en finit pas. Inachevables, inachevés, tu sais, le deuil, l’écriture. Et cette musique improvisée dans quoi, jazzant vivre, nous voudrions retrouver, à travers la violence qui nous déchire, notre merveilleux chagrin d’être.

Je t’écris cette lettre en désespoir de cause. Je n’ai pas le courage de donner forme à une causerie dans les règles. Je ne sais plus l’ancien jeu de l’élégance académique. J’ai vraiment fini par devenir ce que j’ai toujours été, un bâtard du discours officiel. Je n’arriverai pas à parler, comme je l’ai promis, au Colloque International Henri Thomas organisé par l’Université de Paris III-Sorbonne Nouvelle.

J’avais pourtant forgé, pour cette occasion, un beau titre : Le dessin de mes secrets : Henri Thomas « selon la poésie ». Cet intitulé, maintenant que je le relis sur le « programme provisoire », me rend à mon imposture. À cette imposture fondamentale sans laquelle on ne prendrait jamais, tu sais, la parole. C’est la parole qui nous prend - parfois.

Et tout le reste, misérable narcissisme. Écrire des lettres à quelques-uns de ceux qui, comme toi, cherchent, dans leur écriture, le grand secret, voilà ma façon, aujourd’hui, d’assumer cette imposture propre, encore une fois, à toute prise publique de la parole. Puisqu’il n’y a de parole que de cela qui – secousses, soubresauts – nous déprend. Nous dépossède. Nous rend étrangers à nous-même.

 

Et - c’est, quelquefois, le pire - à ceux que nous nous savons si mal aimer. De cette dépossession sans laquelle il n’est sans doute pas de parole qui vaille, tu sais comme moi, que - dans la littérature française du demi-siècle qui vient de s’achever - l’œuvre d’Henri Thomas reste - et dans l’intégrité même de sa discrétion - une preuve que nous pouvons dire bouleversante.

Le deuil dont j’ai commencé par te parler au début de cette nouvelle lettre c’est, bien sûr, celui du vieil ami auquel je dois la révélation des poèmes d’Henri Thomas, notre cher Jacques Borel. Disparu en mort le 25 septembre 2002. Et cette lettre ne sera sans doute qu’une façon de retisser des liens dans une famille de dépossédés dont je n’aurai, pour ma part, cessé de confondre les pauvres secrets avec ceux de l’écriture même. Héritage des vieux enfants qui survivent - sans héritage.


 

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Henri Thomas, poète de la rêverie

 

Tu connais l’analyse de Borel, « Henri Thomas, poète de la rêverie ». Cette étude, parue dans la NRF de septembre 1966, se veut une intempestive défense et illustration de « la voix secrète, modeste et irrécusable de Thomas ». Une voix venue d’une « éventuelle lignée verlainienne » (Laforgue, Corbière) et que - dans le contexte très textualisant de ces années où structuralisme et sémiotique vont systématiquement occuper le terrain de la poétique – l’on tient en « discrédit ».


Une voix, insiste encore Borel, « à l’écart des principaux courants poétiques » qui dominent, au tournant des années soixante, la vie littéraire en France. Je relis aujourd’hui ces pages dans le fort volume, Sur les poètes, qui réunit en 1998, chez Champ Vallon, « un certain nombre de chroniques échelonnées sur une dizaine d’années ». C’est la première fois, depuis sa récente mort, que je rouvre ce livre que notre ami m’avait, je me souviens, envoyé. Sans ce livre les poèmes de Thomas me seraient sans doute restés inconnus.
C’est entre les lignes du commentaire borélien que j’ai lu, pour la première fois, des vers qui devaient aussitôt être éprouvés comme autant de signes de vie.


Des vers dont certains – et tout de suite, bien sûr, les plus aimés – témoignaient de ce que Borel nommait suggestivement « une cruauté de la rêverie ». Des vers comme « Le monde entier m'est étranger » - ou « Je ne suis pas vraiment enclos / dans la vie aux barrière vagues ». Des vers travaillés, toujours selon Borel, par « le menaçant pouvoir de la rêverie, qui est de creuser une « tombe à chaque instant rouverte », de déboucher sur le noir, l’absence, le vide – sur la mort ». Des vers où, sans cesse, « s’accuse l’intime division d’avec la vie et d’avec soi-même ». Des vers qui sont, chez un poète, en effet, de la rêverie, comme l’aveu d’« un intime et irréductible défi, tout un intime, profond et permanent nihilisme ». Des vers comme « Je suis tapi dans le granit / Du refus total, c’est mon nid ». Voilà, au terme de l’analyse borélienne, « le dernier mot de cette solitude ». Des vers d’un poète paradoxalement dépossédé par sa rêverie même.

 

« Je n’ai pas connu mon père. » Cette phrase qui, en 1965, lance l’enquête autobiographique de Borel, « homme en quête de son secret » - cet incipit, dis-je, de L’Adoration pourrait aussi constituer, comme on sait, le seuil de toute l’œuvre de Thomas. La propre lecture que tu as récemment donnée de récits tels que l'Orphelin.
Ai-je une patrie ou L’Étudiant au village me retient en ce qu’elle radicalise encore cette poétique de la dépossession à laquelle, en 1966, le commentaire borélien constituait une fraternelle introduction. La littérature tend à devenir, dans votre double perspective, une affaire d’orphelin. Une pratique de la mélancolie, tu sais, incurable. Cette humeur bilieuse propre aux « enfançons » (comme tu les nommes tendrement) qui doivent marcher « seuls à leur propre rencontre, en l’absence de l’adulte sur qui régler leur pas ».

 

 

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Henri Thomas, le dépossédé


Pour Henri Thomas, l’un de ces enfants précocement dépossédés, « la question », à l’aube des années 1930, c’est, selon ton interprétation, de savoir « quel homme peut devenir un orphelin de guerre, pupille de la nation, dont la mère, ouvrière aux filatures, a été promue, sur le tas, institutrice et fait la classe aux filles du sous-prolétariat rural, dans la vieille Lorraine ».
Ceux dont, par les éprouvants pouvoirs de l’absence, un père fantôme a dévasté l’enfance - ces fils traversés par le vide - peut-être ne parviendront-ils jamais à « devenir eux-même ». Peut-être que, au fond de leur gorge qui n’arrive pas à vraiment avaler la vie, restera toujours ce « goût de mort » dont tu rappelles que Thomas l’ « a pris aux heures funèbres de ses éveils, aux jours mauvais passés près de sa mère endeuillée, inquiète, sur les mauvaises terres ». Peut-être que, pour « des enfants sans père, sans repères », il n’y a jamais d’âge d’homme.
Et la littérature alors, une façon - immature, férocement immature… - de faire sienne cette déposession qui constitue leur paradoxal partage. La littérature comprise comme le droit que, en marge de la société des adultes responsables, s’octroient quelques irréductibles « bons à rien ». Et autres « rôdeurs » désœuvrés. Le droit, tu sais, de rêvasser. Ce droit dont Borel a profondément compris combien il était l’acte même de la poésie propre à Thomas.
Ce droit constitue donc, pour reprendre ici ce mot que tu reprends toi-même à Thomas, « l’essentiel ». Ainsi redéfinie par toi, la rêverie chère à Borel consiste, « à porter dans le registre de la claire conscience, de l’écrit – qui est spécifiquement opératoire, libérateur – le flou et le trouble que l’absence de père a mis, dès l’origine, dans /l/a vie » de notre écrivain.
Ces analyses que tu donnes comme préface au premier récit de Thomas, L’Étudiant au village, composé en 1935, il me paraît significatif que tu puisses les reprendre, et dans leur rigoureuse intégralité, dans la lecture que tu fais de son dernier récit, publié en 1991, Ai-je une patrie. Pas seulement parce que, comme tu le rappelles, L’Étudiant au village « enferme, virtuellement, l’œuvre future », mais bien parce que, pour citer encore les mots mêmes de ta lecture recréatrice, « tout au long de son existence, Thomas s’est senti étranger à l’existence ».
Il m’importe, en effet, que, au mot près, ton commentaire de la prose de Thomas croise ici le commentaire borélien de sa poésie. « Habiter en poète, c’est pour Thomas, habiter en étranger » peut-on lire au cœur de cette chronique dont, au début de ma lettre, je t’avouais que je lui devais la révélation des poèmes publiés dans des recueils comme Le Monde absent ou Sous le lien du Temps. Tu retrouves, dans ton étude sur Ai-je une patrie, cette paradoxale séparation d’avec soi-même qui fait le rythme du sujet Thomas – sujet qui, avec cet ultime chef d’œuvre, « revient, tout près de finir, à ses commencements. Et c’est pour constater que sa vie, dans l’intervalle, qu’écrire, fuir, errer, traduire aura été commandée par des événements obscurs, archaïques auxquels il était resté comme étranger. »
Cette « énigme » que reste - à ces propres yeux comme à ceux des autres… - un sujet étranger à soi-même, ce « vertige où il va » comme à son irréversible exil, c’est précisément ce secret que, dans sa poésie, Henri Thomas n’aura, me semble-t-il, cessé de ressasser. C’est-à-dire de garder, tu sais, secret. Sans qu’on puisse savoir, bien sûr, si c’est, à la fin, la poésie qui secrète le secret - ou le secret la poésie.
Ce que je me risque à nommer ici le-rythme-du-sujet-Thomas - ce secret de la poésie ? -, c’est, encore une fois, une active interaction entre expérience et expression qui, seule, m’a toujours paru, tu sais, faire circuler, entre les lignes, l’énergie lyrique. Cette interaction, Philippe Jacottet choisit significativement de conclure sur sa puissance créatrice la chronique qu’il consacre, en 1967, à un poète « toujours ailleurs » dont, en vers comme en prose, il admire la capacité d’« enrichir, creuser, diversifier l’expression d’une expérience ». Cette interaction Borel en fait, pour sa part, la valeur même d’une poésie précisément caractérisée par « un très subtil accord entre le langage /…/ et la vie ».
De micro-lecture en analyse de détail le commentateur ne cesse, en effet, de s’enchanter du fait qu’« on surprend ainsi, dans la poésie de Thomas, comme un va et vient, une circulation constante de la vie au poème et du poème à la vie ». Je me permets d’insister ici sur cette dimension qui me semble fondamentale à toute intelligence du lyrisme moderne. Pour la poétique du poète que n’aura sans doute pas cessé d’être Thomas, « le singulier ressaisissement de l’expérience dans le poème » (comme il l’écrit à propos de Fargue) fait le mouvement même de l’énergie créatrice en acte.

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Ce qui conduit Thomas, comme instinctivement, « à la rencontre de Léon-Paul Fargue », c’est bien, d’abord, un « art d’amener la vie à l’expression ». Un art de rendre organiquement sensible, et dans le rythme propre au poème, « cette dégringolade de vivre, béante sur l’irrémédiable ». Un art qui rapproche le poète de Haute solitude de Villon. De Corbière, aussi, dont, « sans regret ni retour », la solitude consiste en un « état de détachement » qui « a quelque chose de définitif » : « une sorte de plénitude sans témoin ». Et puisque c’est au poète des Amours jaunes qu’il faut, bien sûr, en venir, tu te souviens sans doute que - dans la préface que Thomas donne à ce recueil, à tous les sens du mot, unique - Tristan Corbière est d’entrée de jeu présenté comme « le seul aussi en qui resurgisse quelque chose qui s’était perdu depuis Villon » - c’est-à-dire la capacité à exprimer, dans une parole d’ordre fraternellement testamentaire, « l’expérience même de toute une vie ».
Et, relisant ces lignes, j’entends – comme en écho ? – ces autres lignes que, cette fois, Nerval inspire, tu sais, à Borel : « Testimoniales, une œuvre, une vie, la mort qui toutes les deux les signe, ou alors rien. »


Cette épreuve d’une dévastatrice privation de l’avoir comme de l’être dont je tente de te parler, depuis le début de ma lettre, tu sais que, aux yeux de Thomas, elle caractérise, et de façon élective, l’expérience même de ce poète que l’auteur de Ai-je une patrie aura significativement nommé, titrant ainsi le seul de ses essais consacré dans son entier à un autre écrivain, Tristan le Dépossédé. Corbière, poète, en effet, du « désabonnement universel ».
Le double avec lequel Thomas n’aura - sans doute au plus secret, au plus intime, de lui-même - cessé de s’entretenir. Double étrangement absent - puisque ce que, dans un paradoxal miroir, Corbière montre à Thomas, c’est le visage sans visage propre à cette « dépossession de soi » - l’irréversible fêlure qui, de part en part, les traverse, tous les deux. Tristan le Dépossédé constitue, selon moi, un des plus déroutants essais littéraires qui se puisse lire. Un des plus poignants, aussi. Non seulement par la scrupuleuse minutie que met Thomas, bien sûr, pour suivre, dans son chemin de poésie, chaque étape du « poète contumace ».


Mais, surtout, parce que, et à maints endroits de ce livre fiévreux, on devine que l’auteur se retrouve comme aux prises avec une énigme qui - pour reprendre, et au mot près, la dialectique de cette lecture intranquille - le comprend plus encore qu’il ne peut, au comble pourtant de son effort d’interprétation, la comprendre. Il est aussi rare qu’émouvant d’assister à cette fébrile appropriation de son secret écrit, comme en toutes lettres, chez un autre. Poe selon Baudelaire – peut-être. Tristan le Dépossédé vaut, en dernière analyse, comme un portrait de « l’insoluble je » en « crapaud qui chante ». Et c’est d’une façon proprement bouleversante que vont donc finir par s’appliquer au commentateur les analyses les plus lucides qu’il consacre à l’objet de son étude.

 

 

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Aller vers soi-même

 

Pour Thomas, autant que pour Corbière, il s’agit, en effet, « d’aller non pas vers l’ « autre », mais vers soi-même, de se « voir », d’être l’autre de soi-même, face à sa propre misère ». Et par la seule optique du poème. Où s’inscrit à vif « cette souffrance obscure /…/ de l’homme révulsé contre soi-même ». De l’homme, tu sais, « endommagé dès l’enfance ». De l’ « homme-enfant » que reste, au plus profond de son immaturité, ce sujet auquel n’est, sans doute laissé que ce choix de faire poète. Puisque, comme ta préface à L’Étudiant au village le rappelle sobrement, « on écrit parfois pour rester en vie ».


Mais, pour le poète lyrique - peut-être plus nécessairement encore que pour le romancier de la condition humaine ? - rester en vie c’est - expérience et expression rythmée dans une même émotion - retourner en enfance. Et je pense aux vers composés l’année, tu sais, de sa mort – vers où « Même les yeux craintifs du chat de /s/on enfance / Reviennent ». Opérer « fatalement » (comme dit Baudelaire cité par Thomas) « un retour vers l’Eden perdu ». Non par une maladive régression. Mais par une fidélité lucide au secret même de l’enfance.


Avec le recul de sa vie déjà largement écoulée, l’homme fait, le sujet qui maintenant a droit de parler, comprend qu’un tel secret n’a plus d’autre lieu que, tu sais, la poésie. Un furieux retour à l’enfance telle serait la leçon mélancolique qu’inspire finalement à Thomas « l’aventure de Corbière dans ce qu’il faut bien nommer le bordel de la vie ». Retour rageur – et foutu, bien sûr, d’avance. Une façon qu’invente le sujet raturé pour s’absenter définitivement de lui-même.
« Une obstinée dérobade, non pas involontaire, craintive ou panique, mais très tôt voulue – tient encore à préciser Thomas - , et maintenue jusqu’à la fin avec une singulière énergie ». Cette énergie, sans doute, du désespoir dont Michel Deguy vient de faire le titre d’un de ses récents essais de poétique. Cette énergie de l’ennui, comme j’essaye de l’appeler, relisant, dans Le Mauvais Vitrier, l’acte de naissance que Baudelaire aurait donné de ce « courage de luxe » qui pousse des « âmes paresseuses » à agir, tu sais, « pour rien, par caprice, par désœuvrement ». Par ce caprice que, à propos de Corbière, Thomas analyse comme « une risible colère d’enfant contre l’inévitable ».


Risquant cette hypothèse « d’une révolte d’enfant », l’auteur de Tristan le Dépossédé me paraît avoir conscience d’approcher « le plus du secret ». C’est-à-dire de l’irréductible solitude où la dépossession de soi renferme, au fond, chacun. Tristan – comme tous les autres prénoms de ces sujets définitivement emmurés, tu sais, dans leur enfance. Cet « homme-enfant » s’avance, selon Thomas, sous le masque d’un homme révolté contre les raisons de l’adultisme auquel il refusera, jusqu’au bout, de sacrifier la folie de son secret. Plutôt rester « prisonnier de sa propre colère » !
Cette « colère de putain ivre » qu’un poème de Nul désordre, suggestivement titré « Vieille Rage », interprète, en 1950, comme « une chute dans l’enfance la plus hagarde ». Pareille dépossession de soi n’est qu’une forme furieuse de la solitude par quoi tout commence - et à quoi tout finit par revenir. Se livrant sans réserve à une colère qui ne le délivre pas, « l’homme-enfant », selon l’analyse de Thomas dans Tristan le Dépossédé, « crie, non pour appeler, au contraire, pour être seul dans son cri, seul finalement dans son silence ».


Et c’est dans ce silence sans retour, dans cette stupeur désolée, que, pour des enfants définitivement en souffrance, commencerait quelque chose comme la poésie. Non au sens d’un lyrisme mièvrement teinté de bleu. Mais comme un « défi, jusque dans la défaite ». Ce « refus total » dont Jacques Borel rappelait qu’il était le « nid » dans lequel Henri Thomas trouve un paradoxal refuge. Cette part maudite – et Baudelaire comme Corbière ont enseigné à Thomas qu’elle est constitutive de l’acte poétique lui-même – , il me paraît tout à fait significatif qu’il en retrouve, en toutes lettres, la formule chez Fargue : « L’art ne sera que là où vous saurez percevoir, et faire apercevoir, la solidarité haineuse qui lie l’être et le vivre. »


Poétique, tu sais, du côté noir. Comme chez Fargue où même, et surtout, « les échecs, les hésitations, les bizarreries de l’homme sont autant de façons de ne pas quitter le domaine profond, celui où naissent les poèmes ». Répliquant aux blessures d’une inguérissable enfance, écrire aurait donc « quelque chose de fou, offrant le spectacle d’une violence ivre d’elle-même ». Une « décisive profession de refus ».
Thomas ne cesse - à propos de Corbière, de Fargue, et tant d’autres orphelins de notre poésie lyrique - d’insister sur le fait que de telles blessures sont secrètes – et relèvent, en dernière analyse, du « mystère de toute existence ». Il serait vain, dès lors, de chercher à les soumettre aux analyses des concepts propres à la raison discursive comme aux catégories de la doxa clinique. On n’a pas assez vu, me semble-t-il, dans quel voisinage fraternellement désespéré se tenait Thomas par rapport à un poète dont la « mort », on s’en doute, n’ouvre pas pour rien le « Thème parisien » dans Sous le lien du Temps :
« Artaud plein de pavots étouffés dans sa tête, / Artaud dit non, dans son cercueil, aux coups de bêche ».


L’absence et le manque font dans nos vies des trous où vient s’engouffrer, à la fin, la parole elle-même. Du douloureux secret propre à cet abîme Baudelaire a rappelé, pour toute notre modernité, que la poésie proposait, en effet, la parole la plus proche. La poésie - telle que, dans cette perspective, Thomas en réinterprète le lyrisme fondamental - serait donc, et jusque dans la parole de chacun, un effet de ce secret qui, depuis l’enfance, nous dépossède de nous-même.
Secret qu’il revient au poète de creuser – d’approfondir (comme dit encore Baudelaire). Non de naïvement chercher à lever ou déchiffrer. Permets-moi, presque à la fin de ma lettre, de te remettre ici sous les yeux quelques lignes de Tristan le Dépossédé que je tiens, à cet égard, pour définitives : « Ce qui est lointain et secret, là, ne l’est pas à la manière d’une chose que Corbière tiendrait à nous dissimuler. A lui aussi, elle demeure secrète et lointaine, et il ne saurait en être autrement. /…/ Corbière n’est jamais obscur au sens où peuvent l’être Mallarmé ou le Nerval de Chimères.


Il parle comme l’homme qu’il est, dans ses limites de vivant, jamais comme le porteur d’une sagesse, d’une connaissance que les mots ne sauraient capter sans tourner à l’énigme. »(…)Parler comme l’homme qu’on est – voilà, sans doute, au terme presque, maintenant, de ce voyage au bout de la dépossession, le secret qui continue de rendre présente aujourd’hui – plus présente que jamais ? – la poésie d’Henri Thomas.
« Ô le vieux fou, le bizarre animal / qui croyait vivre en tenant son journal » ! Nous pouvons en effet recommencer, dix ans après la mort du poète, à l’écouter comme ce que, et du premier jour, elle n’aura cessé d’être, la voix, oui, d’un homme qui, pour parler, s’en tient à ses limites, tu sais, de vivant. La voix de Thomas le Dépossédé. Puisque c’est à lui que, trouvé chez Corbière, ce masque colle, aussi bien, à la peau.


« Cette ascèse de vagabond sans dieu ni maître, et sans plus de mansuétude pour ses semblables que pour soi-même » que Thomas trouve chez le poète des Amours jaunes, ne trouves-tu pas - toi qui aura de si près relu le récit d’une enfance minuscule - que pareille formule résume ce chef d’œuvre, encore une fois, admirable, Ai-je une patrie ?
Pour approcher du dernier secret de l’écriture selon Thomas, il convient de s’aviser d’une chose, me semble-t-il, très simple. Le vertige de la dépossession n’emporte pas tout, en effet, dans son avalanche. Ce qui ressort vivant de cette épreuve de la plus radicale privation, c’est le désir - et comme musical… - qu’éprouve le sujet de faire chanter, malgré tout, sa propre expérience. Et comment ici ne pas penser à la merveilleuse formule de Fargue : « Musique, maintenant que le moral flanche, tu ne vas pas me lâcher ? »


Blues absolu – probablement. Dont les Rondels pour après balbutie la bouleversante berceuse à mourir debout. « Pour Corbière, à qui la notion de poète comme être supérieur, vates, voyant, est aussi étrangère qu’elle fut à Villon » - précise Thomas – « les poèmes sont des chants, voire des chansons ». Question, tu sais, d’idéal.

Notre « crapaud qui chante » retrouve ainsi les fabuleuses origines d’un lyrisme dont rien n’aura pu recouvrir la voix. Ce lyrisme d’une parole fraternellement testamentaire dont, au début, tu sais, de ma lettre, je te parlais. De ce lyrisme d’une poésie qui n’a pas peur de parler à voix nue, écoutons une dernière fois – mon cher Pierre – ce que nous en dit Tristan le Dépossédé :
« Il y faut encore /…/ un espoir, une confiance sans nom en une présence immédiatement sensible, lorsque le langage se fait voix, celle d’un être pour qui tous les rôles sont finis, jugés, et c’est le même être qu’elle éveille en nous. »
« Cette voix où éclate à ciel ouvert une vie suppliciée ou ensorcelée ».
Avec raison Thomas nomme, à propos de cette voix, Villon. J’ajouterais volontiers Rutebeuf. Je veux surtout te redire, à la fin maintenant de ma lettre, que cette voix est souvent, pour moi, « la voix, - comme disait notre cher Borel - discrète, modeste et irrécusable de Thomas ».
Ce poète de comptoir qui, parmi d’autres « épaves très solitaires », nous invite – toi, moi, le premier lecteur venu… - à boire « le café noir de la vie inconnue » ; qui constate, comme dans cette fraternelle adresse au « Camarade Adamov », combien, et vingt ans après, « nous avons changé » ; qui n’en finit pas de garder sans réponse les questions de notre jeunesse béante :
« Qu’est-ce que nous cherchions, quelle lettre de givre, / A déchiffrer sur le carreau désert des rues, / Quelle impossible et bouffonne raison de vivre ? »
Cette bouffonnerie qu’il fera significativement sienne dans sa poésie, Thomas, parlant encore et toujours de son double « contumace », l’a définie « la vérité de toute chose comme une cabriole à l’infini entre l’être et le non-être ». « Hop donc ! » dirait Rimbaud le fils.
Notre « diable », tu sais, « adolescent ». – Rimbaud l’Orphelin.

 

Yves Charnet
Toulouse, 28-31 décembre 2002

« Thomas le Dépossédé, Lettre à Pierre Bergounioux » dans le cadre du Colloque international « Henri Thomas, l’Écriture du secret » organisé par Marc Dambre & Patrice Bougon à l’Université de Paris III-Sorbonne Nouvelle les 10 & 11 janvier 2003.

 

 

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Date de mise à jour : 19/10/2008