Michel Deguy

Michel Deguy,
poète de la tristesse pensive

 

Proses en fleurs

 

 

deguy

 

« Faire pleurer devant la beauté. Tel est le problème de l’art le plus élevé. »

Paul Valéry, Cahier 3-1943

Pleurer, dans sa transitivité, est pleurer sur soi.

Pleurer sur soi en étant saisi dessaisi – et ainsi la saisissant – par la disproportion de son être et de ce pourquoi il est fait, dont une œuvre fait entrevoir une rencontre, un croisement, fugace ; pleurer sur soi… C’est l’œuvre dans la vie qui fait pleurer ; l’œuvre dans la vie par échappée. 

Michel Deguy, Aux heures d’affluence (1993)

 

« À bon désenchanteur, salut ! »

 

Lisant donc et relisant, tous ces derniers mois, beaucoup des grands livres de l’écrivain autour duquel nous voici réunis ici – vérifiant par cette expérience que nous n’avons pas encore, malgré les soins de notre admirative amitié, pris la mesure d’une œuvre qui n’aura cessé, et depuis presque un demi-siècle, de refaire inlassablement des propositions neuves sur notre culture, notre époque, notre âge : la poésie comme « capacité de penser la difficulté de son temps selon son mode » – me demandant, comme à chaque fois, (mais aussi, cette fois-ci, parce que j’ai tout de même déjà beaucoup écrit et parlé en direction de plusieurs horizons de cette poésie-de-notre-temps – cette « pensivité poétique » qui relance sans fin « la question : où en sommes-nous ? »), me demandant, donc, de quoi j’allais bien pouvoir parler, ce soir, en prélude, en introduction, en avant-écoute de cette lecture que nous allons, dans un moment, proposer-improviser, à Cerisy : Marie-Armelle, Michel &Yves – j’ai progressivement fini par me dire que, pour saluer cette écriture contrariée, saluer, dis-je, cette poétique du paradoxe et de l’oxymore, je me risquerais à renverser le beau titre qu’a choisi Martin Rueff. « L’allégresse pensive ».

Je sais bien ; mais quand même…

 

C’est, en effet, avec cette suggestive formule de « l’allégresse pensive » que Martin nomme – et dix ans après celui dont, dans une autre vie, j’avais pris l’initiative à l’ENS de Fontenay-aux-Roses – ce second et nécessaire colloque autour de quelqu’un qui, nous le savons, n’en finira pas de devenir le poète qu’il cherche à être, Michel Deguy.

Malgré ce qu’il désigne aussitôt quant au goût de ce poète pour la vitesse, l’acribique alacrité, la générosité joyeuse, son « humeur de joueur frondeuse » (selon tel autoportrait du Comité) – et tant de traits encore où nous reconnaissons, comme on dit, quelque chose de notre ami, de notre amitié pour lui… – ; je ne sais quoi, dans ce titre, m’aura, sans que je puisse identifier ce que c’était au juste, durablement résisté. Et puis, ce 30 avril, au moment de chercher comment commencer enfin cette communication du 23 mai prochain, ce soir, à Cerisy – dans la hantise de rester sec ; l’angoisse de me retrouver, ici, à court de pensée(s) –, voilà que me revient, comme un revenant, tel incipit d’un des premiers livres de Michel Deguy – et l’un des premiers, aussi, que j’aurai lu, avant de tout lire et, selon la logique d’un entretien infini, de tout relire… – les premiers mots, dans Actes (1966) de « Lettre à M » : « Ce que ça coûte d’écrire, comme vous dites, vous ne le soupçonnez pas, le taedium, l’endurance du jeûne. / Tristesse, te voici. Je te reconnais à la lisière de l’orage avec tes habits de Sologne. »

 

 

 

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L'expérience Michel Deguy

 

 

Je m’autorise ainsi de cet effet d’une relecture interminée, interminable, pour dériver, à mes risques et périls, dans des parages apparemment situés de l’autre côté de notre programme. Je voudrais, en effet, mettre le cap sur un autre cap. Naviguer vers des bords tout autres. L’expérience M.D. – pour détourner au profit de mon propos la formule forgée, en 1973, pour « le regrettant Du Bellay » – se révélerait, et de part en part, traversée par une tristesse pensive. Dépression intraitable. Inhabitable mélancolie qui, paradoxalement, serait comme le milieu du poème. L’éther de la pensée. Son élément. Pour parler ici, comme je ne pourrai pas m’empêcher de le faire (trop ?) souvent, avec les mots mêmes du poète qui parle, lui-même, avec Dante, Hölderlin, Mallarmé – et (presque !) tous les autres. « Est-ce que je ne reconnais pas cette tristesse ? » demande, ouvrant une page-prose du « thrène », telle question (faussement) rhétorique de A ce qui n’en finit pas (1995). C’est en tant qu’elle inventerait, au fur et à mesure de l’aventure de vivre, une rhétorique de la tristesse – comme Baudelaire aura, pour sa part, recherché une « rhétorique de la mélancolie » – que la poésie serait, chez Michel Deguy, une pensée pour notre condition d’inconsolés modernes.

 

La poésie serait une pensée qui, et toujours déjà, pense à la tristesse. À la tristesse fondamentale de notre finitude. Cette tristesse dont on sait, depuis l’aveu fameux de Van Gogh, qu’elle « durera toujours ». Il conviendrait, dans une telle perspective, de re-lire tout le corpus si bigarré des livres signés (de) Michel Deguy à partir de l’hypothèse selon laquelle, dans cette poétique, la poésie serait une pensée qui reconnaî(trai)t la tristesse comme sa matière première. Qui reconnaî(trai)t dans la tristesse le mode même d’une-pensée-qui-pense-à. D’une pensée dédicacée. Hypothèse de la poésie comme tristesse pensive. Il s’agirait de montrer, si le temps nous en était donné, comment, dans notre tradition moderne, la figure penchée du poète – depuis Du Bellay, depuis Baudelaire : pour convoquer, ce soir, les fantômes de ces deux anges qui gardent, comme on sait, tant et tant de pages de Michel Deguy – permet peut-être d’envisager que l’œuvre d’art ait comme origine un mortel qui pense à la tristesse. Un mourant auquel la tristesse donne à penser. Un abandonné qui prononcerait, à mi-voix, son acte d’« abdication » : « Hâte que tout finisse/finisse mal/visage ». Un « sage-savant : sophos » qui, méditant sur la manière dont va finir notre monde fini, dirait : « Et je sens, moi qui vais, j’ose l’écrire, mourir, la mutation nous entourer, frémir, à mille signes. » « Un homme de peu de foi », notre frère en désolation ultramoderne, qui regarde en face : « La mort inéluctable comme rien, la mort sans majuscule, sans visage, sans article, sans personnalité, sans divinité ».

 

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Penser serait une épreuve mortelle. N’aurait pas de sens si la pensée ne se trouvait mise et soumise à l’épreuve de la mort. Si penser n’était penser à mort. La poésie deguienne en serait une qui pense-à- (la)-mort. Le sujet deguien – ce je régulièrement nommé, dans cette œuvre, « le sujet du poème », ou, variante précieusement précise, le « sujet à poème » – serait une figure du « mortel pensif ». Celui-là même qui, dans Un homme de peu de foi (2001) confie : « Maintenant aucune heure ne se passe sans que je pense à la mort, la nuit aussi, je le sens bien, et dans l’étrange pronominalité du se mourir qui l’intime ; penser à la mort n’est pas penser la mort, mais cela y dispose ; les pensées tâtonnantes ménagent la chance de la pensée ; d’une pensée qui touche juste. »

 

Sur cette justesse de la touche, sur le tact même de cette pudique poétique de « la vie qui n’est pas éternelle », je reviendrai, pour ne pas finir, tout à l’heure. Je préfère donner, pour l’heure, quelques coups de marteaux encore sur mon hypothèse. Et propose donc d’appeler tristesse pensive une poésie qui redoute la mort (toujours) menaçante. Une poésie ne (se) cachant pas que, « dans chaque rencontre, il y l’annonciation de ma mort ».

« Nous sommes – selon la méditation trouvée dans Brevets (1986) – anges mutuels de cette mortalité annoncée, imminente ».

 

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La tristesse pensive

 

La tristesse pensive s’avancerait comme une pensée se soutenant seulement de cette « énergie du désespoir » qui ne titre sans doute pas pour rien un récent traité de poétique où – pour changer « tout le perdu/en sa perte » – la poésie « ne compte » plus que « sur elle-même ». Sur « ses propres forces ». Sans retour.

Je commence par me diriger vers un poème de Gisants (1985).

« Un poème de pompe funèbre qui s’intitule « Convoi ». C’est un poème aimé (pour des raisons que j’ai dites ailleurs).

Un des poèmes préférés – et auquel je reviens souvent. Puisque, selon « L’Aide-mémoire » qui conclut Gisants : « Le poème est citable/Déférence préférence différence/Afférence ». Et que voit-on dans ce poème, « Convoi » ? Répliquant, comme on sait, au suicide du père, l’exercice d’exorcisme met en œuvre cette interaction poème-tristesse dont il me semble qu’elle commande secrètement la poétique du sujet chez Michel Deguy. Qu’elle lui donne, en quelque sorte, son ton fondamental.

Méditant sur la manière dont s’est supprimé le père – « Comment il est mort, je n’en reviens pas. » – le je endeuillé qui signe ce poème-épitaphe me paraît en effet s’avancer comme sujet de la tristesse pensive. C’est un je-qui-pense-à. À la « lassitude infinie » qui aura fini par « chass/er/d’être » son propre père, « Jacques D. sous le cèdre à jamais » ; mais aussi « à son ami le poète » ; « à la blessure de sa mort » ; « aux frères et sœur » – et, comme le sujet baudelairien dans « Le Cygne », « à bien d’autres encore »…

 

Dans le récent Spleen de Paris (2001)Michel Deguy rappelle, et non sans une certaine insistance, que la poésie « pense-à pour pouvoir penser ». Que la poésie se fait, peut-être d’abord et avant tout, « en pensée ; c’est de la pensée qui pense-à, pour penser. La poésie pense ? Mais pas intransitivement ; pas absolument. » La poésie pense à ce qui va se perdre, se perd, s’est perdu. C’est la logique même du poème, sa logique spécifiquement pensive, qui le pousse sur cette pente de la mélancolie.

À suivre une telle pente – en la remontant. Il est significatif, à cet égard, que « Convoi », ce poème d’un deuil singulier semble, en fait, se détacher sur le fond sans fond d’une perte collective.

Tout se passe comme si le sujet ne pouvait confesser son chagrin intime qu’en s’inscrivant, paradoxalement, dans une poétique du deuil généralisé. Je cite cette troublante façon qu’a donc le dehors de faire brutalement intrusion dans l’espace du dedans :

Il y a quelques semaines, mais sans deuil sinon celui de l’incurable et générale tristesse, c’était au cimetière juif de Prague, grenier dense des pages verticales pétrifiées, pareil à un énorme psautier d’antiquaire, sous les pilotis des corbeaux. 

 

« Incurable et générale », dans Gisants, la tristesse est également dite, dans Un homme de peu de foi, « abyssale ». Essayons d’entrer dans ce que, prosateur si profondément commenté par Deguy, Pascal Quignard identifierait comme un des abîmes de l’écriture. « Une tristesse abyssale sur tout ça ». Ce pourrait être le titre de la communication en règle que je n’aurai ni le temps, ni l’énergie d’écrire. Ce pourrait surtout être un des sous-titres les plus constants de toute l’œuvre deguienne. De Tombeau de Du Bellay (1973) jusqu’au « thrène » de 1995 – en passant, bien sûr, par Gisants (1985). Sans oublier le livre à venir, devant faire « pendant » ((dirait (encore…) Baudelaire)) au « thrène » – ce Desolatio dont le poète a déjà fait la pudique confidence à quelques-uns d’entre nous.

La tristesse pensive fait une poétique de l’abîme. Poétique dont une page d’A ce qui n’en finit pas – une page qui pense « à la faiblesse » ; une page dédiée « à ceux qui ont le dessous » – met en œuvre l’énergie tauraudante :

Maintenant l’abîme se creuse, où je tombe avec elle, en la tristesse révélée.

 

La tristesse où vient s’abîmer dans cette poésie la pensée elle-même, c’est, en dernière analyse, ce que je me risquerai à nommer, l’a-résurrection. Avec ce « a » privatif, visible mais non audible, qui fait, comme on sait depuis Jacques Derrida, toute la différance. Chez Michel Deguy, précisément, la tristesse pensive ne parvient pas à faire son deuil du sens chrétien du deuil. Non qu’elle cherche à y faire retour. On sait assez, depuis le titre splendide du résolu Sans retour (2004), combien cette poétique des reliques n’a de sens qu’à se soustraire radicalement aux régressions de la nostalgie. Si la pensée deguienne voisine avec la tristesse, s’avère avec elle d’une si terrible proximité, c’est de ne pas arriver, me semble-t-il, à s’approprier cette a-résurection qui figure, à ses yeux, le(s) reste(s) de la résurrection chrétienne. De ne pas parvenir à la métamorphoser en un poème qui (re)donnerait du sens au deuil et à la mort. Puisqu’il n’y a pas – selon une intempestive et bouleversante formule du « thrène » – à « faire son deuil du deuil »…

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La « tristesse abyssale sur tout ça », dans Un homme de peu de foi, tombe significativement sur une scène où le Christ « pleure sur » la tombe de Lazare. Je choisis de faire ici résonner le ton de cette analyse d’une résurrection suspendue pour toujours – le ton de cette pensée d’une résurrection perdue sans retour. C’est le ton même, chez Michel Deguy, de cette tristesse pensive dont je voudrais faire entendre, ce soir, la teneur proprement poétique :

« Ainsi le Christ, quand il pleure sur. Sur notre humanité, donc la sienne. Sur le ne-que de l’homme ; que ça. Je ne sais pas si ma mort t’arrivera, mais ta mort m’arrive. Je pense à notre mort, et je suis « envahi de larmes ».

Lazare ! Bien sûr, il est mort, et depuis plusieurs jours. Il ne s’en relèvera pas ; il ne revient pas dîner avec nous comme si de rien n’était. Il a vécu en chair et en os. Maintenant sa chair est décomposée. Comment le ressusciter ? Faites-le revenir avec nous, en nous, Sire !

Une tristesse abyssale sur tout ça. Sur la fragilité, l’infirmité, notre mortalité terrifiée, vouée au pire, dévotieuse. »

 

Le sujet deguien de la tristesse pensive est ainsi ce je qui « pense à notre mort » à l’âge de l’a-résurrection. Cherchant – sans la trouver ? – une « relève » à la Résurrection. Le sujet deguien de la tristesse pensive est le je qui se demande où-et-à-quel-âge de la résurrection nous en sommes. Le je qui, et dès les premières lignes d’A ce qui n’en finit pas, « ne pleure pas seulement sur la vie » de sa femme morte ; « mais sur tout, sur le tout, sur le monde ». Le je auquel est révélé l’abîme de la tristesse – si, la sollicitant de nouveau, je puis ainsi paraphraser, à ras de phrase, cette parole disloquée par le chagrin qui souffle, au début du « thrène », toutes les phrases :

« Maintenant l’abîme se creuse, où je tombe avec elle, en la tristesse révélée ».

 

Cette révélation de la tristesse dont, en 1994, le « thrène » creuse l’abîme Michel Deguy en avait, et plus de vingt ans auparavant, fait le vertige propre à « l’expérience poignante » d’« un des tout premiers poètes modernes : déchiré, désarticulé » – Du Bellay découvrant « l’étendue de la perte : regret ». « L’expérience D.B. » tient, en effet, à ce « vertige de la déception irrémédiable révélée : que tout nous aura donc fait défaut ! » À cette « endurance désolée d’un désaisissement  croissant ».

À cette « certitude croissante de la désolation, l’emprise et l’empreinte peu à peu ineffaçable de la mélancolie en tout motif ». Inventant, pour les besoins de sa cause, cette « prose-rime » dont, et quatre siècles après, Deguy sera l’un des héritiers les plus conséquents, Du Bellay donne au poème « son espace : le wast land moderne, la vastitude du malheur ».

Pour une poétique de « la lucidité désolée » (Le Comité). Une poétique de « calme désolation » (Un homme de peu de foi). Poétique de dépossession-décantation. Pour une poétique, surtout, de la maturité capable de proposer au sujet cette « endurance de l’inconsolable » (Aux heures d’affluence).

De « changer la grande désillusion, lyrique, encore en lyrique de la désillusion (Le Comité, encore). De prendre son parti de la perte. De prendre le parti de la perte. Puisque, aussi bien, « la littérature n’est pas un savoir. Elle est une perte active » (L’Impair).

 

Toute œuvre est étrangement prophétique d’elle-même. Ainsi de Deguy dessinant dans son (auto)portrait en Du Bellay les traits qui finiront, et d’une déchirante façon, par devenir les siens. Ceux de l’homme sans consolation. De l’homme qui pleure sur. D’un tombeau l’autre, ce qui s’aggrave – selon la logique poétique du regret – c’est, bien sûr, la difficulté du poète à faire face à l’épreuve de la désolation.

C’est-à-dire de convertir le manque en une parole capable de contenir le manque. Contenance qui transforme ; fait face par une forme. « Poète de tout malheur et du malheur d’être poète qui déchante, c’est grâce à l’expérience de la désolation en tout instant, à tout propos, qu/e Du Bellay/invente la possibilité d’une nouvelle manière de tout dire (« J’écris tout ce qu’au cœur me touche. ») »

Ce sera la logique d’épreuves-exorcismes de livres composés à même la perte et le manque – livres dont les premiers mots de Gisants, les mots orphiques qui commencent ce magnifique poème d’un amour interdit, disent, comme on sait, la double quête de l’amante perdue et du poème impossible d’une telle perte :

« Je te cherche »

Par pudeur comme par conscience de la trop douloureuse beauté de cette prose, je ne dis rien, ici, du geste de « s’écrire des lettres » qui, dans telle page ((quasi) liminaire)), commande la prose-en-pleurs d’A ce qui n’en finit pas :

 

« Samedi 5

Déjà nous ne sommes plus dans le mois de sa mort.

J’ai beaucoup de peine.

J’ai énormément de chagrin, il faut que je l’écrive à quelqu’un, cet après-midi. Donc à moi. Une peine « infinie » - qui déborde ses causes, qui ne pleure pas seulement sur la vie de M., ni sur le « moi » esseulé, ni sur notre vie, que j’essaierai de décrire une autre fois ; et sur « notre monde » ; mais sur tout, sur le tout, sur le monde. Un déluge, de larmes, qui passerait par mes yeux, noyant. « Répétition », sans doute, du moment évangélique, quand il pleure sur les siens, sur le monde, sur l’univers. Occasion de pleurer sur. Super flumina…

 

S’écrire des lettres, est-ce une destination ; est-ce possible, parce qu’on est seul ?

Je veux protéger cette désolation ; ne pas « changer les idées », pour devenir un diapason, une résonance, de cet âge désolant.

Déjà nous avons changé de mois. »

Arrachée, comme on sait, à l’éprouvante épreuve du deuil, la prose en pleurs d’A ce qui n’en finit pas recompose le poème de cette tristesse pensive dont il m’aura, la relisant pour me préparer au colloque de Cerisy, semblé qu’elle traversait toute l’œuvre, si belle, de Michel Deguy. De cette œuvre, de sa beauté, de sa déchirante façon de penser (à) la tristesse, je voudrais, puisque notre parti, ce soir, reste bien de donner à entendre – et de lire à trois voix hautes (Marie-Armelle, Michel &Yves) – je voudrais, dis-je, arracher encore une page. C’est une prose, bien sûr, de tristesse pensive. Une prose qui pense à. Et donc, selon la logique que j’ai (trop sommairement) tenté de reconstituer, une prose en pleurs. Une prose aux bords des larmes. Une prose d’inconsolation. On pourrait dire aussi que c’est ce que Baudelaire aurait – lui qui partage avec Michel Deguy une même « horreur de prostituer les choses intimes de famille » – appelé « une petite confession ».

 

On peut d’autant plus, me semble-t-il, le dire que cette page est extraite d’un livre dont le titre continue le dialogue avec Baudelaire, Spleen de Paris. Cette page de prose (où je propose de lire un des brevets du sujet deguien en tant qu’il serait le sujet d’une tristesse pensive…) articule des notes du jour, dans une rapide enquête sur la Capitale de la France en quoi consiste, comme on sait, Spleen de Paris et la citation, sur nouveaux frais, d’un extrait d’une autre page située, elle, à la fin de ce livre « non paginé parce que chaque page, ou presque, pourrait être la première, ou la nième », A ce qui n’en finit pas. Je lis donc cette page telle que je l’ai recopiée sur les presque quatre-vingt-dix pages de notes que j’ai prises – pour ne pas m’en servir ! – tandis que, ces derniers mois, je me préparais à parler, ce soir à Cerisy. Devant Michel Deguy ; vers lui ; avec lui. À ses côtés. Comme je n’aurai pas cessé, me semble-t-il, et depuis plus de vingt ans, de le faire.

 

Voici donc – et pour ne pas finir, surtout pas – « La maison de campagne » :

« À une heure de Paris… » Hauterive. 2001. La lisière, le chemin au crépuscule. Y pensant, je pleure le très ancien, le très lourd, l’autre vie. J’y pense comme à la croissance, à la croyance. L’amour étroit pour des êtres, la vie proche dans son sourdre, l’intimité, la continuité .

La gravité, la maladie, les souffrances valaient la peine. L’histoire traversait ; c’était l’émotion, la nuit avec son arbre, les complies où peut-être même un vers aussi fameux et ridicule que « j’entends l’herbe des nuits croître dans l’ombre sainte » avait du sens.

(« Le temps va donc passer par cette pièce où je disais que le monde faisait un coin, coin saillant des livres en puzzle avec le coin d’acacias où les pigeons sédentaires, éventés, font aux fenêtres une volière parisienne – y devenir « mon » temps dans le présent terrible qui fascine, méduse, amnésie, prescrit. »)

Je rapporte à « Paris » toute mon expérience».

 

Un mot encore. Après le dernier. Et avant ceux que, maintenant, nous allons lire, tous les trois. Ensemble.

Après le dernier mot de la citation du « thrène » telle que la sollicite, et de nouveau pour la première fois, Spleen de Paris, il y a, dans A ce qui n’en finit pas, une phrase, à la ligne, détachée. Une phrase qui me paraît un effet de cette poétique de la tristesse pensive qui consisterait, selon Michel Deguy, à changer le perdu en sa perte. « Comme on ment, dit-il souvent, à un mourant et qui le sait ».

Je vais lire juste cette phrase. M’avisant que, dans cette prose en pleurs, la poésie travaillerait à un art de la phrase juste. Un art du phraser juste. Du phraser profond. Profonde justesse de phrases qui rend(rai)ent justice aux êtres et aux choses auxquels, justement, pense le poème – en tant qu’il est poème de (la) circonstance.

Donc je relis, dans A ce qui n’en finit pas,cette phrase. Juste cette phrase. Cette phrase qui, donnant contenance à ce que j’appelle, ce soir, « tristesse pensive » nous touche – parce qu’elle touche juste. Juste une phrase juste :

« Je ne pleure plus cet après-midi».

 

Et maintenant – chère Marie-Armelle ; cher Michel – lisons, ensemble. Improvisons, tous les trois, cette lecture à voix haute. En nous souvenant, pour passer notre peur de ce moment, que, comme le propose quelque part Gisants :

 Il s’agit de rendre non impossible – et non anxiogène – l’improvisation …

 

Paris, Agadir, Paris ; 30 avril-7 mai 2006

 

Ce texte était destiné à une revue suisse, et a été publié dans « Michel Deguy, L'Allégresse pensive »

Paris, Belin, coll. « L'Extrême contemporain », 2007.

 

Yves Charnet

 


 

 

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Choix de textes

 

Threne

 

Te survivre ne va pas de soi.

Je ne crois à aucune survie hors celle qui est la mienne pour aujourd’hui et qui reprend la peine au réveil.

Je ne crois à aucun commerce avec les morts hormis celui que j’entretiens avec ton empreinte en moi.

Je ne crois à aucune vie éternelle, nous ne nous retrouverons jamais nulle part, et c’est précisément ce défoncement du futur qu’aucun travail de deuil ne remblaiera en quoi consiste la tristesse, cette tristesse qui disparaîtra à son tour avec « moi ».

Il y a un mois mourait ma femme. Je ne peux dire tu mourais, d’un tu affolant, sans destinataire ; et je dis bien « mourait », non pas dépérissait ou lisait ou voyageait ou dormait ou riait, mais « mourait », comme si c’était un verbe, comme s’il y avait un sujet à ce verbe parmi d’autres.

Le livre sera non paginé – parce que chaque page, ou presque, pourrait être la première, ou la nième. Tout

recommence à chaque page ; tout finit à chaque page.

 

M. D.

 

Attendez d’être porté par un ange

Au lieu où la vue s’offre sans magie

Terre fragile sous le faîte des mains

Tout est marche où s’exhausse non Babel

Ni le colombier même vu de Jacob

Mais où monte la terre sur l’autel du sol

Jusqu’à ce point d’elle-même si nous savons

Où l’analogie de ses pistes nous guide vers

Ses monts ses fentes ses lisières ses eaux

Lézardes entre les heures où pareil au mulet

Son chemin me partage entre tout et tout

 

Michel Deguy, Ouï dire, in Donnant Donnant, Poésie / Gallimard, 2006, p. 121

 

 


 

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Bibliographie

 

bibliographie sommaire de Michel Deguy (source le printemps des poètes)

 

 

Gisants. Poèmes III 1980-1995. Paris: Gallimard (Poésie), 1999.

La Raison poétique. Paris: Galilée (La Philosophie en effet), 2000.

L’Impair. Tour: Farrago, 2000 [2001].

Spleen de Paris. Paris: Galilée, 2000.

Poèmes en pensée. Bordeaux : Le bleu du ciel, 2002.

Un homme de peu de foi. Paris : Bayard, 2002.

L’amour et la vie d’une femme. Bordeaux, Le Bleu du ciel, juillet 2004.

Réouverture pour travaux. Paris: Galilée, 2004.

Sans retour. Etre ou ne pas être juif. Paris, Galilée. 134 p.

L'énergie du désespoir ou D'une poétique continuée par tous les moyens, PUF, 1998

Aux heures d'affluence, Seuil, 1993

A ce qui n'en finit pas, Seuil, 1995

Au sujet de Shoah (en coll.), Belin, 1990

 

 

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Date de mise à jour : 03/01/2008