Richard Desjardins
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« La Mer intérieure »
« C’est la Mer intérieure. Écoute
la musique. On dirait un homme
et une femme qui s’envoûtent
l’un dans l’autre. Écoute, c’est tout comme.
L’amour, la mer, l’autre côté,
là où vont s’effondrer les cieux,
jamais un canot n’a osé
la traverser en son milieu
Oiseaux, poissons et rats musqués
s’accouplent ici à grande joie.
C’est agréable de penser
que nos enfants auront de quoi.
Toutes les rivières meurent ici
comme en un spasme de l’amour.
Le Manitou nous a choisis ;
pardon à ceux qui nous entourent
Au nord, à la tête des eaux,
y règne un froid si inquiétant
qu’il fait éclater les os
et se briser tous les serments.
À l’ouest, la plaine qui aboie
où vivent les peuples si jaloux
qu’ils s’arracheront les yeux un jour
pour ne plus voir que nous sommes là.
Au sud, nous connaissons des races
marchant le jour, marchant la nuit
cherchant la vie, cherchant sa trace
alors qu’ici, la nuit fleurit.
Aussi nous sommes investis
de l’extraordinaire pouvoir
de faire apparaître des fruits
tenant vigueur tout l’hiver.
Jadis au pied des cataractes
nous, peuples d’Odonoosonee,
nous avons convenu d’un pacte
que la mort seule peut délier.
Si des étrangers surgissaient
sans nous sourire et sans offrandes,
nous les éloignerions de fait
comme les loups qui se défendent.
Je reconnais et je fais mienne
la sagesse de cette alliance
conclue avant que tu ne viennes
de l’est, toi, l’ombre blanche.
Cette mer de brochets délicieux,
nous en maîtrisons le passage ;
et nul n’y posera les yeux
sans nous prier sur les rivages.
Et c’est pourquoi je t’avertis ;
quiconque relèvera l’épreuve
ne laissera derrière lui
qu’un grand regret et une veuve.
Nous y tenons le feu, le lieu,
nous échangeons peaux, armes, idées,
avec qui on veut, quand on veut,
ce que t’appelles la liberté.
Je ne parle au nom de personne
et je suis seul face aux étoiles.
Je leur demande qu’elles me donnent
leur lumière. Ce soir, je parle.
O vois la mer, touche à son sable.
Prends l’eau dedans tes mains, et bois ;
elle est bien froide, inépuisable,
comme la haine que j’ai pour toi.
Chien de Français !
Le ciel et la terre m’appellent
comme une femme qui me veut
Jette ton papier dans le feu.
Regarde-moi bien dans les yeux.
Le papier est ta force.
La mémoire est la mienne
et brûlera l’écorce
et durera ma haine.
Comme tu es né dans le péché
et que tu ne jouis qu’en enfer,
t’as bien des choses à oublier ;
je te comprends bien, robe noire.
Nouvelle-France, nouveaux sujets,
contre une peau, on donne une âme.
Dommage. Quand on se rencontrait
nous n’échangions que des cadavres.
Un jour ton émissaire vint
pour convoquer une réunion
nos cinquante chefs avec les tiens.
Faire la paix. Nous la voulions.
Je me rappelle de ce vent
de joie qui embaumait le jour
quand partirent, le cœur confiant,
les cinquante hommes et leurs amours.
Tu te rappelles de ce festin
où tu les as tous conviés :
1687, un 24 juin,
un soir doux comme baiser d’été.
C’était à Cataracoui
à la décharge de Kingston ;
à l’endroit même où t’as construit
ta Sécurité Maximum.
Avant que la fête commence,
t’as embarré la porte du fort,
t’as retiré la nappe blanche,
tu t’es emparé de leur corps.
Mais t’as commis une seule erreur
car l’un d’entre eux s’est échappé.
Détail sur une mer intérieure,
petit barbot sur ton papier.
Cet homme a raconté. Depuis
je n’oublie plus : convoi de larmes
pleurant jusqu’à Ville-Marie.
La foule haineuse, la place d’armes.
Femmes, enfants, hommes séparés
et ils le furent toute la vie.
N’espère jamais me voir pleurer
si tu me parles de l’Acadie.
Femmes, enfants, vendus aussitôt.
Les cinquante hommes furent amenés
jusqu’à Québec où tes bateaux
s’en vont toucher la mer salée.
À Rochefort, les pieds aux fers,
Ils ont traversé ton pays
pour disparaître sur les galères
de ton quatorzième Louis.
Comment nommer acte pareil ?
Penses-y bien. Prends bien ton temps.
Moi j’ai le mien. J’ai tant sommeil.
Je reviendrai dans 300 ans.
Ton geste étrange est demeuré
des milliers de lune après,
inexcusable, inexcusé;
dès lors tu n’auras plus la paix.
Chien de Français !
De Manhattan aux Trois-Rivières,
de baise-main en baise-main,
de cimetière en cimetière,
nous t’avons vu venir de loin ;
au nom de Dieu quand tu voulais
planter des croix dedans la terre;
au nom du roi quand il fallait
planter des épées dans la chair :
Dans celle des Pequots d’abord
puis celle des Narranganssetts,
Wampanoags. Sais-tu encore
d’où vient le nom Massachussetts ?
De ces peuples que j’ai nommés
il ne reste aucun survivant ;
comment ne pas imaginer
qu’on allait être les suivants ?
Nos chefs, où sont nos chefs ? Où donc ?
Combien de fois sommes-nous venus
te supplier de nous répondre !
Tes yeux mi-clos ? Sourire crochu.
Tu nous jetas en plein visage
ton silence chargé d’abîmes.
Fallait y lire le message;
tout devient clair quand nous apprîmes
que Denonville, ton gouverneur,
priait le roi de fournir
3000 soldats sans peur, sans cœur :
« Les Iroquois doivent tous mourir »
Comme des visons orphelins,
désemparés et faiblissants
nous avons repris le chemin.
Le soleil couchait dans son sang.
Mourir pourquoi ? Pour ton castor?
Partout où tu as mis les pieds
il n’y en a plus. C’est là ton tort.
Tu viens ici pour en acheter ?
Tu veux qu’on vende à toi seul ? Soit !
Mais tu sais bien d’où vient le trouble:
pour chaque peau que tu convoites,
Dongan, l’Anglais, nous paye le double.
Alors, nous nous tournons vers lui
comme le feraient même les idiots.
Tu penses ! Nous soumettre à ton prix
qui tendra toujours vers zéro !
D’abord, ton prix et puis ta loi,
ton roi, ta foi et ton enfer.
Nous ne croyons pas comme toi
que nous sommes faits cendre et poussière
comme ces peuples si serviles
n’ayant plus force de traquer
l’orignal quand la neige d’avril
devient trop lourde sous leurs pieds.
Ils vous attendent en tremblant,
n’ont plus de rêve ni mémoire
et leurs dents tombent en croquant
dans vos promesses, dans vos miroirs.
Ils étranglent leurs beaux enfants
et puis se déchirent le visage,
enfin s’en vont comme des errants
se tuer au milieu de leur âge.
Pas ça ? Mais quoi ? S’enfuir ? Mais où ?
Nous sommes cernés désormais :
Duluth a donné aux Sioux
à chaque jaloux son mousquet.
Chien de Français !
Des jours, des nuits, nos émissaires
firent rapport de l’entrevue.
On vit venir les grandes mers
parées de tristesse absolues.
« Les Français vont tous nous tuer,
ils ont les armes et la rancœur.
Mères ! Que faire ? » Elles ont pleuré
et dirent : « Il faut qu’ils aient très peur. »
Elles convoquent de plein droit
les mâles vifs de vingt printemps,
qui aiment vivre et de ceux-là
elles en choisirent mil quatre cents.
Puis l’instruction leur fut donnée
de ne plus voir en vous des frères
mais de ces choses qu’on voit ramper
quand on retourne les grosses pierres
On leur ôta droit de pitié
S’il faut tellement que tu souffres
pour obtenir l’éternité,
tu seras comblé, robe pourpre.
Si puissant fut leur chant de mort
que le hibou paralysa.
Aux premières lueurs de l’aurore
on partit pour Hochelaga.
On a campé pendant des nuits
chez nos frères à Kanawake,
à l’endroit même où t’as construit
l’illégitime pont Mercier.
On vit tes forts de l’autre bord ;
en chêne qui jamais ne cède
et sur la rive auprès des forts,
des chaumières abritant des faibles.
Nos cœurs sont devenus si tristes.
On sentait le ciel se charger.
On attendit la nuit propice :
quelque chose allait se passer.
Et se passa. Vint la tempête,
la grêle vira chevrotine.
On allait faire ce qu’allait être
le massacre de Lachine.
Vingt-deux personnes suppliciées
tels qu’entendu. Comme du bétail.
Là, ta mémoire est réveillée.
Je t’épargne donc les détails.
Si tu y tiens, te suffira
de consulter tes manuels :
on dit pourquoi un Iroquois
est synonyme de cruel.
La lune n’est jamais sortie
ni tes soldats pour aller voir
les corps. On n’a jamais su qui
les enterra trois ans plus tard.
L’automne après, tu capturais
un Iroquois déboussolé
sur la rivière des Outaouais.
C’est lui qui devait payer.
Au Mont-Royal tu l’amenas
où tes amants s’en vont baiser;
tu le fixas sur une croix
tu t’approchas pour l’embraser.
De ce côté du pont je vois
cette croix blanche comme l’innocence
qui brille et qui me dit pourquoi
ce soir je suis encore vivant.
Chien de Français !
Comme une personne, comme un roi,
un peuple aussi a son histoire,
si petit, si lointain qu’il soit.
Tu me regardes sans me voir.
Voilà ! Je fus pour toi une ombre
qu’on éloigne au bout du fusil.
Quand tu te trouvas en surnombre
t’inventas la démocratie
pour que nous ayions tout perdu.
J’ai tant pleuré sur tes traités
que leur encre s’est répandue
sur mille lois déjà votées.
Dans tes papiers je ne conserve
que le droit de la servitude.
Tu nous parquas dans des réserves
pour inspirer l’Afrique du Sud.
Et cette mer, qu’en as-tu fait ?
Sa vie est morte pour mille ans.
Tu n’as rien fait et tu le sais.
Tu craches sur toi. Tu chies dedans.
Qu’aurais-tu donc à nous apprendre
de l’art de vivre sous les aurores
toi qui enfermes tes parents,
qui jettes tes enfants dehors ?
Qu’avons-nous eu pour le saccage
des grandes rivières et des jackpine ?
Du gin. Des timbres de chômage
du Ministère de la Haine.
Pourquoi devrais-je me soumettre
à te baiser les beaux souliers
quand tu me donnes quelques miettes
après m’avoir tout enlevé ?
S’il te fallait payer, chacal,
faudrait saigner toutes tes banques,
te faudrait vendre ta capitale,
et Rome aussi, robe blanche.
Le ciel et la terre m’appellent
comme une femme qui me veut ;
alors je marcherai vers elle,
ne reste pas entre nous deux.
Tu continues à faire le sourd ?
Fais des conserves, surveille tes ponts,
visse tes pylônes à double tour,
va y avoir d’la haute tension.
Ce soir je vois Val-d’or en feu ;
je sens déjà venir ton heure.
T’ouvres les yeux ? Trop tard, trop peu.
Soulève-toi, mer intérieure.
Je m’approch’rai comme un renard,
je me battrai comme cent loups,
je m’enfuirai comme mille canards.
Tu viendras fou, tu perdras tout.
Prie ton Jésus, t’en as besoin.
Couper l’courant dedans sa moëlle;
avant l’Bye-Bye, et puis plus rien.
La dinde froide. Joyeux Noël !
Allo, Bonhomme Carnaval !
À trente en bas, pense à tes fesses,
tu pourras prendre un coup fatal
à frictionner tes belles duchesses.
Quand t’en auras assez de vivre,
quand tu réclameras la paix,
c’est bien facile, t’auras qu’à suivre
la trace de sang que tu as fait.
Chien de Français ! »
© Richard Desjardins et Le Devoir, 1992
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