Luc Dietrich

Bon comme le bon pain, amer comme la vie

 

 

 

 

Dietrich

 

Je veux descendre tout entier dans ma phrase. Je voudrais m’y couler comme dans la mer. Je voudrais y crier avec ma bouche. Je voudrais que ma main sorte des lignes. Je voudrais communiquer une telle chaleur que celui qui me lira sentira la force de mon sang, la vie de mon sang. 29 mars 1936 Fragments inédits

 

« Êtes-vous bon comme ce pain ? » a soudain demandé, d’une voix très douce, un homme assis sur le même banc et qui nourrissait les oiseaux le regard dans l’azur, Parc Monceau à Paris, un jour de mars 1931. Cet homme c’était Lanza del Vasto, dit « le pèlerin ». Avec la naïveté et la fraîcheur qu’il portera toujours en lui et sur lui, Luc Dietrich aurait sans doute répondu affirmativement si la surprise et la timidité l’avaient permis.

Mais Lanza del Vasto n’avait pas besoin de réponse orale, il savait lire les reins et les corps. Et la réponse était oui. Mais un pain qui était passé par bien des fours brûlants de la vie, sans jamais se noircir, sans perdre cette lueur tapie en lui malgré les horreurs de la vie vécue.

 

De nos jours peu se souviennent de Luc Dietrich, écrivain qui faillit avoir le prix Goncourt en 1935, il était aussi poète et photographe. Son écriture peut nous sembler surannée, simpliste, et ses « romans- biographies » pourraient être perçus comme des romans photos plein de pathos.

Pourtant il ne s’agit que de sa vie, sa pauvre vie, on a les testaments qu’on peut. Mais ceux qui ont reçu dans leur jeunesse ces deux livres, Le bonheur des tristes et l’Apprentissage de la ville, ne l’oublieront jamais. Quelque chose, comme un ruisseau secret s’est mis à couler en eux. Gouttes à gouttes de l’espérance et du désespoir, blessures des jours et de toutes les enfances assassinées.

Il est des romans d’apprentissage lus à 17 ou 18 ans qui oriente votre trajectoire pour toujours, quelle que soit l’usure du temps.

Nous sommes quelques-uns à vénérer encore Luc Dietrich, même si nous le relisons peu, en souvenir de toutes les enfances massacrées, de tout l’amour d’une mère. Charles Juliet et son roman Lambeaux ne peuvent se concevoir sans Luc Dietrich. Certes l’un n’aura pas voulu faire de littérature, l’autre y est magnifiquement parvenu.

 

 

 

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Vertiges d’un être pur

 

Luc Dietrich ne se voulait pas écrivain. Et puis sait-on vraiment quelle est la véritable écriture de Luc Dietrich ? Il a écrit en dédicace ceci :

«À mon ami Lanza del Vasto qui, témoin de toutes mes hésitations et de mes craintes, m’a donné son temps, sa science, pour tirer de moi ce livre et qui y travailla avec une ardeur toute égale à la mienne.»

 

Écriture à quatre mains sans doute, plus vraisemblablement tentative réussie de Lanza del Vasto de faire remonter de tous les puits de l’enfance les souvenirs éparpillés de Luc Dietrich en en conservant la pureté et la sincérité, et sans doute en rognant le pathos et la maladresse d’un jeune homme de vingt ans, miraculé de l’enfer.

Lanza del Vasto, en voulant faire accoucher Luc Dietrich de son passé, a sans doute écrit et réécrit beaucoup de phrases. Pourtant il demeure à jamais dans ces livres un ton unique, celui de Luc Dietrich. Luc Dietrich c’est l'enfantin pour dire l’horreur, le regard d’un simple, d’un être bon comme le bon pain.

 

Parfois aussi les cris de révolte éclatent surtout dans le second livre :

(...). Je veux être préoccupé de la destinée humaine. Je voudrais noter tout ce que je sens, je voudrais leur faire voir avec force tout ce qu’ils ont mal vu, je voudrais qu’ils vivent et entendent avec plus de joie et plus de violence. 

 

 

dietrich

Luc Dietrich est cette voix d’innocence qui monte des immondices des jours.

Les mots péniblement maîtrisés ne vont lui servir qu’à « écrire avec son sang », écrire comme la rosée d’ailleurs, avec des traces de sang dans le fond des gouttes. De la chaleur, de l’amour de la vie, montent de ses livres.

Vouloir réduire Luc Dietrich à une simple créature de Lanza del Vasto, un disciple fidèle et soumis, ne rend pas compte de l’écrivain, ni de l’homme. Dégager de la gangue mystique, apparaît alors un homme profondément touchant avec ses maladresses, sa poésie des humbles, ses émerveillements de gamin, ses haines d’adulte, ses cruautés, sa tendresse infinie, sa soif de savoir et d’apprendre.

Luc Dietrich semble une sorte de Gaspard Hauser dans nos villes cruelles.

Une poésie mélancolique irrigue alors son autobiographie. Parfois il se fait sentencieux en voulant donner des leçons de vie, de philosophie. Cela le dépasse assez vite.

 

Plus que ses errances d’enfant maudit, de mise en foyers pour orphelin, c’est son amour fou pour sa mère malade et toxicomane, qui fait de ses livres un chant d’amour maternel émouvant et superbe.

Luc Dietrich arrive les mains nues et se refuse à tricher. Il ne demande aucun jugement, aucune pitié. Il dit, il parle.

Ce qui est profondément troublant dans l’écriture de Luc Dietrich est son chemin d’ascèse, son exercice spirituel dans cette leçon de vie que sont ses livres. Ses livres qui parlent simultanément de l’innocence et de sa disparition. Ce sont, surtout pour le premier, des livres dictés à son confident, suivant le flot de la mémoire, et dont la mise en forme semble une traduction plus qu’une écriture.

 

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Courbes de vie

 

Sa vie est vite résumée. Il est né à Dijon le 17 mars 1913. Il se nommait Raoul-Jacques Dietrich.

Le petit Luc (8 ans) a été placé dans un « asile pour enfants anormaux » par son oncle et sa tante, la Colonie de Vaucluse à Saint-Michel-Sur-Orge où il restera deux ans.

Sa mère, droguée, malade, alcoolique, était en cure de désintoxication après une tentative de suicide. Son père était décédé quand il avait six ans. Il sera aussi placé comme garçon de ferme dans le Jura.

Quand il la retrouve, il ira vivre près de Paris trois années de 1926 à 1929, presque heureuses. Le Bonheur des tristes  raconte cet épisode de sa vie, avec la découverte de la cruauté, (la mort des chats), de la sexualité, de l’indifférence et de la méchanceté des autres. Sa mère, Madeleine, meurt en 1931, quand il a dix-huit ans. Il se fait d’abord vacher et communie avec la nature.

 

Puis vint la malédiction des villes et des gens.

Alors il sombre dans les bas-fonds, vit avec une prostituée Marie-Rose, et devient voleur, drogué, riche, proxénète. Il fut tuberculeux aussi pour que le tableau soit plus noir que noir. Il exerça mille métiers, mille trafics de Constantinople à paris et retour.

Il aurait dû en mourir, il aurait dû devenir pierre ou charbon. Mais tendre, il était resté tendre, et la fontaine résurgente de sa pureté n’attendait qu’à surgir un jour, par-delà tous les caniveaux.

La rencontre en 1932, à 19 ans, avec Lanza del Vasto le sauvera. Il sera écrivain et photographe. Un long compagnonnage avec Lanza del Vasto le formera mais il s’en éloignera fasciné par d’autres « maîtres », plus proche des gourous que des penseurs, comme Gurdjief. Et ce malgré les conseils de prudence de Lanza del Vasto.

Il se liera d’amitié avec René Daumal, également à la recherche d’une identité spirituelle et très marqué par les sagesses orientales.

À la mort de son ami René Daumal il s’enfuit de Paris. Il rejoint le front où il sert d’auxiliaire médical. Le 10 juin 1944 il est au milieu des bombardements et se trouve blessé au pied. On croit la blessure bénigne. Il mourra de septicémie le 12 août 1944 à la clinique Lyautey à Paris.

« Luc est mort de cette guerre. Blessé à Saint-Lô, il a traîné quelques semaines dans une clinique parisienne. Il est mort de sa propre faiblesse et de la blessure qui a brisé son apparence de santé. Il a fallu peu de chose. Il était fragile comme un cristal. Fragile, mais entier. Sans la blessure, il aurait peut-être duré encore cinquante ans. On l'a enterré mercredi. Ou plutôt on n'a pas pu l'enterrer. Les croque-morts s'étaient mis en grève pour gêner l'ennemi. » écrira son ami René Barjavel.

 

Privé de paroles, paralysé du côté droit, il quitte cette existence qu’il avait traversée comme un météore. Vivant souvent sans domicile fixe, mais avec une âme fixe. Errant dans les gares désaffectées, perché dans les arbres, en quête de savoir, de recherche, il sera passé comme oiseau migrateur de lui-même.

Lanza del Vasto avait traversé en vélo toute la France pour l’assister encore une fois.

 

 

 

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Lectures de Luc Dietrich

 

Donc il nous reste surtout deux livres, lus et relus jusqu’à la déchirure des pages des livres de poche de jadis : Le bonheur des tristes,  L’apprentissage de la ville  et des livres de photographies, (Emblèmes végétaux et Terre).

Le premier édité partiellement en 1935, est centré sur son enfance jusqu’à la mort de sa mère tant aimée. Il s’appelait d’abord « La leçon de vie » est c’est bien de cela qu’il s’agit.

Pour le dire citons cela :

« Par-delà le carambolage des rails croisés, les poteaux comptaient la campagne, les fils mesuraient la fuite en sifflant. Un champ de blé gicla d'un talus. Une petite ville se bâtit au galop puis dégringola dans une pente. Un bref tunnel goba le reste et vomit une boule de fumée et des collines bleues ».
Les quatre chapitres non retenus par l’éditeur seront publiés en 1997 sous le titre L'École des Conquérants.

Le second reprend le fil de sa vie à partir de 1932. En fait ce combat que fut alors sa vie : « Alors on se bat ? » est le défi qui commence le livre.

L’apprentissage de la ville, délivré de l’ombre parfois accablante de Lanza del Vasto, décrit surtout une recherche de lui-même et non plus une confession d’enfance.

Il décrira ses saisons en enfers pris dans les lumières de la ville, sa clochardisation, ses bassesses, ses grandeurs, ses luttes et ses dérives glauques. Candeur d’un apprenti assassin, drogué, entretenu. Et la force de s’en délivrer. Il ne fut pas poète avant d’être marchand d’armes comme la drogue, mais l’inverse. Avec ce remords en lui :

« À quoi bon être quand on n’a personne à sauver ? Depuis que ma mère est morte, je suis cette épave que la ville n’a pu digérer. »

 

Tout entier dans sa volonté et son exigence, comme Rousseau et ses promenades solitaires, il semble dire que l’homme naît bon mais que la ville le corrompt. C’est bien le roman de la corruption de l’innocence qui est ici contée. C’est tout un monde qui sombre et qu’il accuse, d’une société lâche et cruelle, aveugle envers sa course à l’abîme.

Ici Luc Dietrich perd de la force de sa fraîcheur pour se faire avec plus ou moins de bonheur grand Inquisiteur de sa propre déchéance. Il écrit sa corruption d’un regard incorruptible. Et il en accuse les villes maudites qui ont perverti l’homme, bon par nature.

 Je me souvenais de ma misère de jadis comme d’une maîtresse qu’on n’a pas beaucoup aimée, et qui est morte, et dont on relit les lettres avec le double regret de ne plus l’avoir, et de l’avoir eue sans amour. (l’Apprentissage de la ville).

Cette part est ce qui pourrait avoir le plus vieilli si nous n’avions pas récité le long de rues noires des villes tentaculaires et maudites ces pages comme exorcisme. À quoi bon parler de tenue littéraire quand cette révolte nous nettoyer comme la mer déferlant en nous. Et cette phrase disait beaucoup :

Qu’est-ce qui me pousse vers les hommes, vers ceux qui ne nous sont rien et dont les mains guérissent et tuent ?

 

Luc Dietrich n’a pris le chemin de l’écriture que pour son voyage intérieur :
« Je pense que j’ai trouvé le chemin de ma vie intérieure ».
 Des marges, il a voulu se rapprocher du centre du motif : la recherche spirituelle : « J'ai été rejeté de bord en bord comme une planche. Je suis descendu des zones populeuses aux zones mortes des barrières, des zones des usines à celles des ordures. »

Il a surnagé, survécu, à toutes ces houles, ces ballottements de l’existence. Ce n’est pas un écrivain de l’aveu, mais un écrivain du dépassement.

Et cette Mystique du savoir, du vouloir apprendre, le tend vers l’azur, vers les autres :

Je veux travailler pour aider les autres, ma vie ne m'intéresse pas. Être fort. Vite. Faire quelque chose. Toutes mes forces se perdent dans la vie ordinaire.  1942

 

 

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Permanence de Luc Dietrich

 

 

Il est trop facile de faire de Luc Dietrich un voyou et un voyant, un Arthur Rimbaud des bas-fonds et des orphelinats. Il oscillait en fait entre détresse et soif d’absolu, et était totalement étranger au cynisme, mais sans les fulgurances rimbaldiennes. Simplement un ressuscité des abîmes : Et j'étais encore maintenant une VALISE VIDE où travaille la mécanique qui porte l'heure de la mort. L'apprentissage de la ville 

Et dont la voix reste pure et le chant reste beau. Avec un vocabulaire difficilement appris, avec son Rolleiflex en bandoulière, il est parti sur les chemins de ce qu’il croyait être la connaissance. Et qui fut le chaos du monde. Un candide parmi nous, hanté par ses rêves prémonitoires qu’il transcrivait pour Lanza del Vasto.

« Une somme de pensée et de science enfantines », comme a pu dire Lanza del Vasto. Oui, on a les verts paradis que l’on découvre dans un livre au hasard d’un banc de la vie. Ce fut Luc Dietrich, et puis Milosz, puis Rilke.

 Curieux mélanges, pas si sûr. Cela aurait pu être pire.

Et Luc Dietrich est resté à jamais une sorte d'ami d'enfance.

 

Et parfois alors reviennent ses mots :…le filigrane des graminées, le silence que traverse un murmure de feuilles.

 

Gil Pressnitzer

 


 

 

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Choix de textes

 

Le Bonheur des Tristes

 

« Chez l'oncle Gustave où l'on m'avait mis quand j'avais huit ans, il y avait des fleurs sur le papier : des pavots rouges dans ma chambre à coucher. L'oncle disait : “c'est la décoration qui sied à une chambre à coucher ; le pavot c'est la fleur du sommeil.” C'était des yeux arrachés qui ne cessaient de pleuvoir sur moi du plafond, même la nuit quand il faisait noir, même quand j'avais fermé les paupières.

Il y avait des sortes de grottes, des lézards et des hiboux durcis. Il y avait une trompe de cuivre béante, mais d'où sortait parfois comme de sous terre, un bruit de coutelas qu'on aiguise, des cris de femme et des plaintes de gorges qu'on étrangle.

 

Et en face de mon lit se trouvait un tableau effrayant. C'était une place de village avec des toits rouges, une église jaune et dans le clocher on avait vissé une vraie horloge qui marquait toujours deux heures. Et là devant mon esprit s'arrêtait, ou plutôt tournoyait comme une feuille morte dans cette place dont on ne pouvait sortir. Je sentais que dans cette place entourée de fenêtres fermées, de rues fermées, j'aurais pu attendre comme dans cet appartement à tentures, l'arrivée de ma mère, impossible à cause de l'horloge arrêtée. »

 

« Je savais bien deux choses pour les avoir vues moi-même, je savais les fleurs et les étoiles. J'avais pris un pot de géranium et planté les fleurs dans la terre et les racines vers le haut. Mais lui s'était tordu la tête comme quelqu'un qui se bat et était remonté par-dessus ses racines.

« Les fleurs remontent vers les étoiles parce que les étoiles leur donnent à boire. On voit les étoiles dans les puits, mais au contraire les étoiles sont des puits et la pluie et la rosée tombent de là. »

 

Le sommeil se cachait sous mon lit ; quand je me tournais d’un côté pour l’attirer, il se jetait de l’autre. Tous les gens qu’on avait entendu crier dans les cours, il les avait pris. Moi, il m’avait laissé seul dans la maison nouvelle. Ma tête devenait dure et douloureuse.

La respiration de ma mère était légère, si légère que l’inquiétude me prit de sa fragilité et que j’allumai pour la voir.

La chambre m’était devenue un peu plus familière. Plus elle me devenait familière, et plus la souffrance qu’elle cachait se faisait évidente. Je regardai les soies et les bibelots anciens qui essayaient d’effacer le papier peint et l’éclat des meubles d’hôtel. Je regardai les dentelles de l’oreiller sur le fer de mon lit militaire. Je pensais au temps où ces choses qui sont nôtres reposaient entre des murs qui leur appartenaient. Et nous aussi, nous étions des épaves rejetées par l’air, par la mer, par la mort.

Je regardai les lis au sourire de morte. Le visage de ma mère sur l’oreiller m’apparut pour la première fois, tel qu’il était, avec la vraie couleur de ses cheveux, avec ses vraies ombres, sa bouche entrouverte d’enfant qui va pleurer, dans toute sa beauté, si touchante et si mienne. Elle était une proie sans défense, quelque chose de trop bon pour cette vie. Et elle ne pensait pas que je pensais, et le sommeil nous séparait. Au-dessus de sa tête pendait une gravure, des nuages y pesaient comme des roches sur une forêt dont les troncs se tordaient jusqu’à terre. Quelques moutons, de face, regardaient la mer plate et morte.

Tous ces étages de pierre pesaient aussi sur nos fronts, toutes les maisons de la ville, qui montent jusqu’au ciel qu’elles encrassent, allaient écraser notre maison, et le plafond baissait sur nous.

Le moindre défaut dans un plafond blanc soulage et distrait le regard. Celui-ci était talé, par endroits, de petites marques comme par des coups de canne, des coups de manche à balai. Sans doute les gens qui avaient vécu ici avant nous faisaient taire de la sorte ceux qui ne dorment pas.

Tout autour de nous des gens dorment, qui tout le jour ont travaillé.

Alors, pour la première fois, je compris que le repos lui-même est une chose qu’on achète, et le droit à une chambre où il ne pleut pas ; que ce corps qui est nôtre, nous ne pouvons le garder sans le nourrir de ce qu’on achète. Pour avoir une chose belle, une chose laide, une chose gaie, il faut payer ; même les fleurs sont des choses qu’on achète.

Et même, pour prouver à ma mère mon amour et la sauver, il allait falloir devenir un homme et montrer de la force. J’avais seize ans, et jusqu’ici, je n’avais vécu que pour moi-même et pour la joie de me voir vivre. J’allai devoir sortir de moi-même afin de mettre en elle ma raison de vivre et passer par les autres à cause d’elle. J’allais devoir entrer dans la ligne générale des hommes, faire ce qu’ils font, comprendre ce qu’ils comprennent : travailler.

 

V. Introduction à la vie commune

 

II

Par-delà le carambolage des rails croisés, les poteaux comptaient la campagne, les fils mesuraient la fuite en sifflant. Un champ de blé gicla d’un talus. Une petite ville se bâtit au galop et puis dégringola dans la pente. Un bref tunnel goba le reste et vomit une boule de fumée et des collines bleues.

Enfin parurent des contrées semblables à celles où la guerre a passé. Des grillages, des baraques, des touffes, des tas. Un camion qui perdait sa bâche courait dans la poussière comme une volaille effarouchée.

Les premières maisons se levèrent dans les terrains vagues, comme des échelles.

Un fossé noirci, des rues, des cours, des linges, des rues, des façades, des cheminées, des rues : on arrivait.

Ma mère ne pourrait pas venir à la gare : nous avions rendez-vous plus tard dans un café. Je sortis traînant sur mes talons mes deux valises.

Je vis se déballer les trains qui venaient de banlieues, et de toutes les bouches de la gare, les femmes de Paris vinrent vers moi, portées comme des bouchons par les moulinets de la foule. Les couples déjà formés faisaient des grumeaux çà et là qui s’embrassaient, qui commençaient à onduler debout.

Dehors, la ville me montra tous ses trous, ses coins, ses appels, ses escaliers comme des trappes, ses boîtes qui se referment, ses lumières sèches qui s’allument et s’éteignent, ses rideaux qui se tirent, ses rues où les foules remontent comme des mauvaises digestions, ses souterrains où elles pendent par grappes, ses ronds-points où elles font exprès d’être nombreuses et de grouiller sur place et de coller ensemble comme les œufs des poissons, ses cafés où les jambes s’entremêlent sous les tables, ses taxis où les bras se croisent sur des dos. L’amour mouillait tout ça, coulait dessus comme une rinçure de vaisselle, y gloussait comme un évier qui se vide.

J’avançais avec peine, suffoquant de la lourdeur de toutes ces croupes, du dégoût de ces ventres, de la chute des poitrines débandées et du poivre et du soufre des poils.

J’arrivais au café traînant ma charge. Je naviguais à travers les tables, un garçon fit voltiger un plateau au-dessus de ma tête. Je cherchais quelque chose du regard. Enfin, au milieu du miroitement des glaces, des verres, des marbres, je trouvai la douceur de ses yeux. Ma mère ! Enfin, une vraie femme !...

« Jamais ! Jamais plus je ne pourrai vous laisser ! »

 

Le bonheur des tristes V. Introduction à la vie commune

 

(...). Je veux être préoccupé de la destinée humaine. Je voudrais noter tout ce que je sens, je voudrais leur faire voir avec force tout ce qu’ils ont mal vu, je voudrais qu’ils vivent et entendent avec plus de joie et plus de violence.

Ils parlent de chanter le progrès, la machine qui libère l’homme. Elle ne le libère pas, elle le gonfle et le détraque. Et l’homme pense boîtes d’allumettes et discours électoral : tous de même. Ils ne sont plus eux-mêmes : ils n’ont plus le courage de s’élever seuls avec violence, contre l’injustice, quelle qu’elle soit, d’où qu’elle vienne. Ils vont bientôt tous se coller ensemble. …Ils ne savent plus choisir, ils prennent ce qu’il y a de plus facile en eux, de plus rutilant. À la même heure ils voient les mêmes saletés. À la même heure ils pensent en commun. J’aime celui qui apprend tout seul. Le chétif qui s’agrippe, qui encaisse les coups des autres, les brûlures de la faim et du froid et qui, tout seul, apprend à se détacher du ronron des autres. Celui-là comprend les hommes mais n’en sera pas rempli. Il leur voudra du bien et sera traité d’ennemi. J’aime mieux être seul. »

______________________________________________________

 

« Si je suis comme une pierre qui tombe, j’ai aussi la certitude de la pierre. Je m’enfonce dans tous mes actes sans qu’il y ait place pour la fatigue et pour le doute. Je veux, et mes forces me suivent. Il me paraissait juste de travailler la nuit, moins de dormir le jour. Assez dormi. Les grandes vacances ont duré trop longtemps.

Le jour, je portais maintenant des paquets à bicyclette pour un libraire à raison de cinq francs par course.

Tandis que je poussais la machine, les yeux fixés sur les rayons de la roue, par les longues avenues où il ne se passe rien, je ne rêvais pas, je n’espérais pas : je voulais. Je roulais, je roulais vers le but. » L’apprentissage de la ville

 

Extraits de la Chaîne des éléments

 

La chaîne des éléments

 

L'homme qui cherche est comme sur une plage, couché entre nuit et jour, entre sécheresse et brume, entre ciel et terre.

 

Devant lui c'est la mer des naissances et des descentes, et derrière lui et en lui court et stagne l'eau des oublis et des abandons, et le voyage liquide des plaisirs subis.

 

Le feu est en lui comme il est sous la terre : feu de colère, feu de désir, feu de haine, feu caché, brûlure sans offense, feu dont il a brûlé de trous la grande trame des verdures ardentes, des troncs, des monts, des fleurs de braise, des étincelles d'insectes, la coulée des mers, le lingot des glaciers et tout ce qu'a forgé ce feu céleste dont son ? il était pourtant fait, et sali de fumée le passage de ses grands jours torrentiels, couleur de soleil.

 

Il est couché sur cette plage et son cœur de terre bat contre terre. Il est comme chaque chose car chaque chose est attachée à la terre, retombant sur soi-même, couchée dans ses limites. Et c'est pourquoi l'animal prisonnier dans sa fuite, l'oiseau qui pèse sur son vol, la plante empêchée dans sa souche, l'insecte tueur et l'homme, restent sourds à son appel et sourde cette caverne qu'est son propre corps où tant de grappes de vie s'enfièvrent.

 

Il respire, un souffle ardent le soulève, sa vie est une vague à la surface de l'air ; de l'air invisible et dénué de mystère, peuplé de fantômes, de boules de vent qui fondent et deviennent tempête. Et lui-même bourdonne de mots jusque dans son sommeil....

 

Mais ce monde a pour toit l'éther massif, dur comme l'acier noir, froid comme le basalte sans veine, tombeau de toutes les gloires et de tous les désastres, bronze où sonne le moindre bruit, cire vierge où les gestes secrets s'impriment pour toujours. Lieu solide gardant nos mondes mous. Vide que toute voix émeut, qu'un mouvement d'algue anime, qu'un doute raye ; champ de nébuleuses et sillons de soleils épaissis de nos morts innombrables. Océan froid où brûlent les comètes, où les trajectoires s'enchevêtrent, où les astres se cassent sans souci de durée.

 

Alors l'homme cherche Dieu entre les branches de la nuit.

 

 

 

 


 

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Bibliographie

 

Grâce soit rendue à Georges Monti, directeur des Editions Le Temps et à Frédéric Richaud, inlassable évangéliste de l’œuvre de Luc Dietrich aux éditions du Temps qu’il fait :

 

Le bonheur des tristes, Éditeur : Le temps qu’il fait, édition intégrale de 1935 avec une présentation de Frédéric Richaud

L’apprentissage de la ville, Éditeur : Le temps qu’il fait 1998 avec une présentation de Frédéric Richaud

L'école des conquérants, (Eolienne, 1997)

           

 

 

 

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Date de mise à jour : 28/04/2009