René GOUZENNE

HOMMAGE

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Le Marathon des mots aura eu la noble et belle idée de rendre hommage à René Gouzenne dans son édition 2007. Nous le savions gravement malade depuis plus d'un an, et ses séjours à l'hôpital nous alarmaient chaque fois un peu plus. Cette étrange sensation de voir s'éloigner ainsi un être de combat,sans que nous puissions le retenir sur la rive. Fier dans sa douleur, et pensant avant toutes choses au devenir de la Cave Poésie, sa créature, sa maîtresse de puis plus de quarante ans, son ancrage terrestre.
Mais en fait ce qui l'aura retenu et fait se raccrocher encore un peu à notre monde auront été les mots. Les mots à défendre, les mots à dire. Les mots comme étendard. Aussi ces lectures à la Cave Po auront été sa dernière transfusion de joie. Dans son fauteuil le plus souvent, il écoutait passionnément, n'hésitant pas à reprendre tel comédien avec une profonde pertinence et humanité. Yeux brillants, âme aux aguets, il prenait encore une fois toute la rosée des mots afin de s'abreuver pour son long voyage.

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Gauthier Morax lui avait demandé d'écrire un texte pour un petit fascicule," 27 exercices d'admiration". René Gouzenne en vieux militant fidèle fit part tout naturellement de son amour pour Louis Aragon. En lui retentissait encore la houle de ses combats, de sa vie vouée à l'éducation populaire, et comme un poing levé, il célébra encore une fois "l'étoile rouge". C'était le 16 Juin dernier dans la cour de l'Hôtel d'Assézat.
Ce texte sur Louis Aragon le voici:


 

Cher Louis,
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            Lundi de Pâques. Des ennuis de santé me tiennent cloué sur mon canapé. Il fait très très beau. Les amis ont rejoint la mer ou la montagne. La ville s'est vidée d'un coup. Déjà hier, dimanche, ces grandes avenues, ces grandes places désertes m'ont fait tout à coup penser à Giorgio Di Chirico, ses villes vides, étranges, ses places bordées d'arcades romaines ou florentines, où la seule présence est celle, mystérieuse d'une silhouette, homme ou statue, à contre-jour.
        Garonne clapote au pied de mon immeuble, on perçoit sur l'eau les coups de pelle des avirons, on entend aussi des éclats de rire puis un chant d'enfant qui, brusquement, se tait. Voilà qui me renvoie à Philippe Jaccottet, à ce poème de quinze lignes seulement:
« Qui chante là quand toute voix se tait? Qui chante avec cette voix pure un si beau chant? Serait-ce hors de la ville, à Robinson? Ou est-ce là tout près, quelqu'un qui ne se doutait pas qu'on l'écoutât? Ne soyons pas impatients de le savoir puisque le jour n'est pas autrement précédé par l'invisible oiseau. Mais faisons seulement silence. Une voix monte, et comme un vent de mars, aux bois vieillis, porte leur force, elle nous vient souriant devant la vie. Qui chantait là? Nul ne le sait. Mais seul peut entendre, le cœur qui ne cherche la possession ni la victoire. »
              Dans ce long après-midi de rumeurs, chez moi, autour de moi, tout devient quelque peu singulier. L'esprit est ailleurs, il flotte désœuvré, bienheureux, satisfait de son indécision, de son incapacité à se fixer, pris dans un niverna dont je ne saurais préciser l'essence.
          Ce flottement me ramène au seul souvenir de mes lectures: à ma trilogie préférée, Aragon, Brecht, Beckett.
            Aujourd'hui, Louis, c'est à vous que je veux témoigner de ma reconnaissance pour m'avoir aidé, nous avoir aidés à traverser ce XXéme sièc1e si surprenant, si barbare par ses carnages guerriers, mais si éblouissant dans ses périodes de paix, par ses remises en cause, par ses grands mouvements révolutionnaires, sociaux, artistiques en littérature, en peinture, en musique, en danse, tout ce foisonnement au regard duquel ce XXIéme sièc1e qui s'annonce me paraît en ses débuts une bien triste affaire jusqu'ici, avec le scandale d'énormes profits pour certains, la scandaleuse pauvreté, insoutenable, pour d'autres.
         Dans mes moments de doute, je pense à vous, Louis, non pas que votre vie ait été béatement et benoîtement linéaire, d'un trait de certitudes inébranlables, mais bien au contraire parce qu'elle est une somme de contradictions, d'évolutions, de riches rencontres, d'éruptions, de créations, d'engagements, de luttes, d'amours., de rejets, d'indignations virulentes et généreuses.
            Je sais que vous avez douté. En témoignent certains poèmes et aussi les dernières lignes de La Valse des adieux, votre dernier éditorial dans ce dernier numéro des Lettres Françaises, dont vous étiez le directeur, admirable hebdomadaire littéraire qui nous a réjoui le cœur par son combat, par sa luminosité, son humanité, sa générosité, la pénétration de ses analyses. Les Lettres Françaises sombrent par suite, entre autres semble-t-il, de difficultés de diffusion dans les pays de l'Est sous occupation soviétique, le journal étant même interdit pour finir en URSS: votre défense des auteurs dissidents soviétiques y était-elle pour quelque chose? Peut-être car vous n'étiez pas homme à vous aligner si l'on vous eût crié« fixe! » Et d'ailleurs, qui pourrait penser vous soumettre ... ?
          De cette fin de journal, de ce crève-coeur, vous ne dites pas un mot, préférant nous confier cette rencontre, baroque et merveilleuse, dans cette nuit de Noël, avec un camionneur, un type qui ne vous connaissait en rien, et qui vous embarque des anciennes Halles de Paris jusqu'aux Halles de Rungis. Cette même nuit, alors que vous reveniez à pied vers Paris, pure folie, le camionneur vous rattrape, vous laisse à St Cloud chez les De Noailles, où vous trouvez asile et réconfort. Et là, dans votre fauteuil, un plaid sur les genoux, vous revenez alors de tout, de votre vie, et de vous-même, vous nous dites seulement pour finir, et cela seulement dit tout:« J'ai appris, quand j'ai mal, à ne pas crier.» Et plus loin: « Il est des défaites qui grandissent plus que des victoires »
              Ces doutes, cette dignité, après tant d'éblouissants combats vous grandissent et nous rassurent, nous, les vaincus, parmi lesquels vous vous comptez. Nous avons posé un instant notre besace à la croisée de nos chemins respectifs, les nôtres étant pour sûr bien moins glorieux; mais il ne s'agit pas là de comparaisons qualitatives. Dans cet abandon d'un instant, nous avons vu le signe fraternel, nous, les déçus par défaut d'identité entre ce que nous avions rêvé et ce qui fut réalisé. Car nous sommes de ceux qui y crurent, qui y croient encore, en partie, malgré les applications désastreuses, odieuses, inacceptables de tel ou tel régime.
             Ce que nous avons vu dans vos doutes, ce ne fut jamais la déliquescence d'un profond désarroi mais bien au contraire une vacillante lueur d'espoir, malgré tout. Car, de ces secrètes mesures et retours en soi, nous en avons témoignages dans nos cœurs et dans vos écrits, dans cette succession d'indignations chauffées à blanc, d'invectives détonantes, de cris de courage d'un écorché vif ; il fallait du courage pour oser écrire à Jean Paulhan, directeur de la NR.F.:
« ... Vous êtes trop con à la fin, je ne peux me contenter de vous le laisser dire. Je vous emmerde définitivement. Dépêche-toi pour les témoins, je prends la fuite demain» Ou encore, votre billet de rupture à Gaston Gallimard, directeur des éditions Gallimard après une fâcherie à propos d'André Breton, votre grand ami, critiqué et menacé d'un duel:’ ...Je pars. Il vous appartient de ne pas me revoir! » Avant, entre, pendant ces diatribes de visionnaire, quelle vie que la vôtre! Vous êtes de tous les combats, infirmier enseveli trois fois sous les bombes, et, après les barbaries de la guerre, vous êtes encore là, de tous les combats des plus modestes aux plus incandescents. Vous êtes dans le sadisme, dans le surréalisme, et enfin voulant rejoindre les luttes populaires vous rentrez au P.C, au Comité Central. Nombre de grands intellectuels, écrivains, poètes, peintres, compositeurs, chorégraphes feront, avec vous, un bout de chemin dans ces luttes devenues historiques.
                Est-ce un de ces jours-là qu'Elsa la magnifique vous aperçut à un balcon, invectivant la police? Ou plus tard? E à la Closerie des lilas où l'extrême droite voulut pendre Philippe Soupault au lustre de la brasserie? Était-ce donc dans une de ces fameuses luttes ouvrières? Je ne sais.
               Ce qui est certain c'est que vous ne pouviez rester neutre. La neutralité vous est insupportable. Je vous cite: « C'est un procédé trop simple quand, par une convulsion que nous n'avions pas prévue, il se fait entre les êtres d'une société le clivage du juste et de l'injuste, de décréter qu'on est de ce parti, ou de celui-là, ou mieux d'aucun parti, afin de poser d'emblée, par un ralliement ou le refus absolu de partager le passé de çeux-ci ou de ceux-là, le principe douteux de notre innocence. » (Théâtre Roman, p. 301)
                Votre engagement (un mot que vous détestiez, vous disiez: « En quoi ai-je été engagé? Comme domestique? »), votre engagement vous a valu estime et amour des uns et haine des autres. Vous êtes toujours estimé et haï mais d'une haine hideuse, violente par ceux qui parfois n'ont pas lu une seule ligne de vous.
         Étonnamment haï plus que vos frères de combat Neruda au Chili, Brecht en Allemagne, surprenant privilège, si l'on peut dire.

         Cette vie, vous en avez été de toutes les luxuriances, de tous les grands débats, de toutes les plus superbes rencontres, vous avez connu les esprits les plus vivants de l'époque, les femmes les mieux disantes, les plus passionnantes, les plus intelligentes, les plus surprenantes, les plus vertigineuses. Je n'en veux pour preuve que cette photo de Nancy, la femme aux bracelets, immortalisée par Man Ray, Nancy des paquebots Cunard, Nancy que vous avez aimée, Nancy et votre brouille à Venise, Nancy qui, impavide, vous regarda brûler à Madrid 1300 pages d'un manuscrit La Défense de l'infini dont il ne nous reste plus que quelques pages et dont vous avez dit plus tard que ce que vous avez écrit avant ou après n'était rien au regard de ce tas de pages calcinées, de cette œuvre que vous considérez comme tout à fait centrale.
         Les femmes ... J'avance à pas feutrés dans cette intimité, sur laquelle je n'ai aucun droit de regard. Tant pis! Je m'y risque, un instant, en lisière ... Est-ce Elsa, la belle-sœur de Maïakovski, qui un soir de détresses englouties, dans les soubresauts crépusculaires du surréalisme, sut prendre votre main et vous sauver du suicide? Vous arracher ce revolver déjà pressé contre votre tempe? Je ne sais et au fond ne désire plus tellement le savoir, laissant ces mystères aux cheminements de l'histoire. Elsa, la grande initiatrice de votre seconde vie? Êtes-vous, aux dires de vos ennemis, le Grand Fabulateur de cet immense amour? Pour ma part, je ne le crois pas, pas un instant. S'il en était autrement comment pourriez-vous écrire ces pages d'une telle puissance amoureuse, d'une telle pudeur, d'une telle folie amoureuse?
             Passons, je ne suis pas là pour réécrire votre vie mais pour vous remercier à tous les deux de votre courage, de vos exemplaires combats, les plus incandescents, les plus fracassants, les plus obscurs, les plus discrets.
                 Merci encore, Louis, merci d'être encore là et de nous avoir aidé à vivre.
          Le soir tombe, j'ouvre au hasard le Théâtre Roman, mon livre préféré, et je tombe sur ces lignes, singulières retrouvailles qui ont, pour ce soir, force de conclusion, en somme:
« Cette lettre tout entière, qui semble ici prendre place de chapitre, et qu'on lira, si jamais l'on me lit, sans aucun doute à contresens, car elle ne s'adresse pas au lecteur, elle est ma seule affaire, cette lettre tout entière est un abus volontaire, un discours dans le désert dont peu importe qu'il ait avec lui-même conséquence, et que vous servirait, sur les cailloux ramassés, d'essuyer la salive de Démosthène, cette trace du baiser d'un bègue?Quand ce qui importe, dans ce lieu d'immense sécheresse, ce n'est que le bruit d'une mer imaginaire, appelée ordinairement langage, dont je veux au moins encore une fois pour moi-même avoir l'incompréhensible ivresse, avant que l’orage intérieur que je porte en secret n'éclate à nouveau, ne m'enlève la maîtrise du délire et, à la nuit que je me plaisais à faire, substitue le règne d'autres ténèbres dont question même ne pourra plus être de maîtriser le déroulement ... Qu'elles soient ténèbres des sables ou de la mer ourlée d'écume, pays de sécheresse ou de l'immensité des eaux» (Louis Aragon, Lettre à soi-même, «Théâtre Roman»)


Bonsoir Louis,
À demain.
René Gouzenne

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Hommages

Un texte de Serge Pey pour le plus bel épitaphe

René Gouzenne, un dernier applaudissement.

René a regardé si tous les micros étaient fermés. Il a coupé le courant. René a fermé la cave. Ensuite il a rentré le panneau de la rue puis barré la lourde porte du couloir.  Bonne nuit René, bonne nuit à demain...
Nous aurions pu ajouter avec Aragon :
 « La vie est pleine d'échardes
Elle est pourtant la vie
Et cela fait du bien la nuit parfois de crier »

et  Bertholt Brecht qu’il aimait tant aurait continué :
« Lorsque qu'un homme assiste sans broncher à une injustice,
les étoiles déraillent. »»

La mort, ce matin, est pour nous une injustice. Mais René nous aurait dit que non. Que c’est ainsi. Que nous sommes tous des témoins entre deux horizons et que nous aidons un petit peu à la course de la lumière dans la nuit.
Regardez : la haute silhouette de René quitte la rue du Taur et marche maintenant dans l’infini à la recherche de Godot en compagnie de Vladimir et d’Estragon, de Pozzo et de Lucky.
On l’entend maugréer devant un public d’étoiles :
« Elle est si con la lune. Ça doit être son cul qu'elle nous montre toujours. » (Molloy)
Les étoiles applaudissent. Il grêle sur nous du feu.
René continue de marcher même si nous ne le voyons pas.

René Gouzenne est vivant, il s’appelle René. Il est né deux fois. Alors pas de soucis pour les poètes.
Un morceau de poème de la pyramide de la voix de la poésie s’est détaché pourtant de la terre cette nuit. Un morceau de Toulouse s’en est allé  dans la Garonne jusqu’à la mer infinie où les poètes nagent.

L’histoire de théâtre toulousain, et celle de la poésie, a perdu aujourd’hui un de ses Homère. Celui qui récitait les nouvelles Odyssées du monde avec ses clochards célestes.

Un pohémien est mort.
La bouche qui récitait, la bouche de lecture est partie.
Parti le creuseur de sens. Parti le diseur du courage des hommes dans l’histoire. Parti l’amant de l’amour.
Celui qui chaque jour nous portait le poème comme le pain nous laisse devant une table vide avec le verre de vin qu’il nous servait.

Est poète celui qui fait de l’autre un poète et René nous a appris à écouter et à dire dans sa bouche.
Je me souviens de mon premier poème, sous les projecteurs, dit devant lui. Devant le maître, celui qui avait rencontré Jean Vilar, qui avait écrit à Aragon, qui récitait Beckett.
C’était une époque où nous pleurions lorsque nous écoutions les poèmes.
René Gouzenne était à lui tout seul une épopée du théâtre et du poème.
Mais comment raconter sa vie, par quel commencement, alors que nous savons que les commencements sont arbitraires et que souvent ils viennent de devant nous ?

On pourrait commencer avec le « Théâtre de Toile » qu’il fonda dans le Gers, alors qu’il était un instituteur qui portait encore le beau nom de maître d’école. René Gouzenne avec une plume un encrier et un buvard. René Gouzenne qui apprenait l’orthographe et le style, et l’émancipation par le savoir.
René Gouzenne, était de la race des transmetteurs, de ceux qui ont toujours cru que la culture et le poème pouvaient changer le monde.
Naturellement, son travail artistique s’était inscrit, depuis les débuts, dans le cadre de la « Fédération des œuvres laïques » et du mouvement de l’éducation permanente et populaire. Jusqu’à aujourd’hui. La Cave poésie c’est aussi cette alliance entre la création et le peuple.

Artiste, René Gouzenne l’était jusqu’au bout des ongles : sa vie, son talent, ses qualités morales, son intelligence, sa générosité, sa façon de danser et d’aimer témoignent de cette relation étroite qu’il entretenait entre éthique et esthétique.
Son théâtre, transmis depuis les Grecs qui faisaient du spectateur non un consommateur de distraction mais un citoyen, était sa raison d’être.
Son art de comédien était inséparable de cette conviction.

Homme de gauche oui, mais homme aussi de tous, et surtout homme de fidélité et de résistance. Tolérant dans ses convictions et mettant les valeurs humaines au-dessus des idéologies, il invitait le poème à sa table au milieu de tous.
René Gouzenne, un ouvrier, un maître d’école à l’oreille occitane, un artiste, un aristocrate du peuple, un chevalier de la récitation et du tableau noir, parfois comme un drapeau.

Donneur de parole.
Combien firent avec lui dans la lumière de la nuit leurs premières armes, leurs premières âmes ?
Je ne les citerai pas vous les reconnaîtrez dans mes trous.

René Gouzenne avec Danièle Cathala creusa la cave en 1968, poignée de terre par poignée de terre, avenir par avenir. Ils disaient à cette époque les « Poèmes pour la Commune de Paris » dans les rues et les MJC, et d’autres textes aux énumérations de chair et de sens.

Pardonnez- moi, parler d’un ami c’est l’évoquer dans le désordre. Comme dans un dialogue d’exilé.
Comment raconter son théâtre ? si ce n’est en commençant avec Aragon qui écrivit presque pour lui :
« Je suis à la roulette de mon corps et je joue sur le rouge. Tout me distrait indéfiniment, sauf de ma distraction même. »
et René Gouzenne le rêveur disait toujours avec lui :" Il y a toujours un rêve qui veille". 
Gouzenne le réciteur d’Eluard, de Becket, de Hrabal, de Brecht et de tant d’autres, le chanteur de Ferré, de Caussimon et de tant d’autres…
Celui du Condamné à mort et de l’Affiche rouge.

René Gouzenne avait la force de l’incarnation des grands du théâtre, dont beaucoup l’ont reconnu comme un des leurs.
 Je n’ai jamais pu relire Becket ou les proses d’Aragon sans sa voix, sans ses mains et son sourire.
Bohumil Hrabal, cette grande révélation du roman tchèque, fut un  des pics de l’incarnation gouzenienne que son théâtre nous montra. On peut dire que René Gouzenne fut l’acteur, l’actant de Hrabal. Sa réincarnation au- dessus de ses piles de livres jetés par la barbarie du haut de ses fauteuils défoncés, ses souterrains, ses soupiraux, ses lampes noires : « Longtemps les textes que j'écrivais, disait Hrabal,  m'ont réveillé la nuit et m'effrayaient à tel point qu'il m'arrivait de bondir hors de mon lit, couvert de sueur. »
René Gouzenne nous réveillait toujours dans la bruyante solitude des hommes.

C’est vrai « qu’Un théâtre où on ne rit pas est un théâtre dont on doit rire ».C’est vrai que « Celui qui combat peut perdre, mais celui qui ne combat pas a déjà perdu ».Merci camarade Brecht.

René Gouzenne était un aventurier et un sage comme la définition écartelée du poème.
Homme de risque : qui se souvient de ses courses en équilibre sur le parapet du Pont neuf de Toulouse ou ses gymnastiques funambules en haut du Colisée de Rome où la police vint l’arrêter ? 
Cet amateur de parapente était un cascadeur de la diction et des textes impossibles à dire, des récits, de l’absurde de la vie dans lequel il décelait, assis sur un banc ou devant un tas d’ordures, l’indicible joie.

On appelait René Gouzenne le cycliste d’Avignon. Tous se souviennent de cet homme et de son costume immaculé, sillonnant la ville et dévalant les escaliers de la Cour d’honneur avec son vélo.

René Gouzenne a été l’honneur du poème et du théâtre auquel il a donné sa vie.
Sa mort est un grand trou où le poème passe.
René Gouzenne va continuer à nous visiter et à réciter la poésie du monde. À travers nous, à travers vous.
Dans chaque morceau d’écriture dit, il sera là, sous chaque projecteur on trouvera son ombre, à chaque entracte on boira son verre de vin.
Les lèvres de la lumière, quelque part dans les étoiles, récitent encore pour nous les poèmes que nous aimons.

Au bas d’un escalier de l’autre côté de l’univers, sous un projecteur, la parole retentit.
Elle sort de loin, elle vient d’un gouffre et de la nuit des temps.
René Gouzenne arrive, René Gouzenne va continuer à réciter et à jouer.
Sa mise en scène dans les étoiles est celle d’une nouvelle constellation.
La nuit l’applaudit avant qu’il ne récite.

Son élégance, sa dignité, sa voix sont les ombres lumineuses que la Cave va continuer à porter.
Ses briques sont ses yeux qui nous regardent en gardant le poème du monde.
« Le sujet s'éloigne du verbe... et le complément direct vient se poser quelque part dans le vide… » disait Samuel Beckett.

René : entend ici-bas ce dernier applaudissement pour toi.

 

Serge PEY

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Quelques arrêts sur image

Il en est qui commencent leurs ascensions spirituelles dans les catacombes, René Gouzenne a commencé la sienne dans une cave, rue du Taur, et il l'aura terminé là aussi. Jusqu'à son dernier souffle, déjà translucide, avec cette lumière étrange de ceux qui sont déjà à moitié fantôme. Il était là planant au dessus de nous, un peu comme Tadeuz Kantor dans son théâtre. Son sourire nous baignait d'irréalité. Son regard caressait les murs de cette Cave Po au 71 rue du Taur, cette grotte du verbe sur laquelle il avait apposé la paume de la poésie. Dans le salpêtre, l'humidité de l'eau-delà, la barque des textes aura tant navigué, que la mer a fini par venir se lover pour entendre les coquillages de la voix de René lui racontait Ostende et Brecht et Aragon et Beckett.
Quarante ans pour incarner jusque dans la brique du quotidien, dans les jours incertains, sa haute idée de l'art populaire. Instituteur il fut, militant il sera resté. Homme de gauche, toujours fidèle à ses utopies même si elles tombaient en lambeaux. Il semblait le dernier gardien du temple des illusions lyriques des révolutions d'Octobre. Maintenant il repose sous le drapeau rouge de ses chers amis poètes.

Combattant obstiné, il doutait certainement, mais il ne fallait rien en laisser paraître pour ne pas désespérer ses compagnons de classe. Et quand de ce taudis, que lui avait indiqué la F.O.L dont il était le délégué culturel, il fit l'autel du verbe, il sut qu'il remplissait une mission. Fidèle, lui l'homme de la fidélité, il pouvait enfin tutoyer ainsi Maïakovski. La poésie était bien action. Lui aussi croyait que :
" Un jour ou l'autre,
Le marais des pensées se fera cristal"

En 1967 la Cave Poésie ouvrait avec trois tables et un peu plus de chaises, mais si peu. Lieu de résistance des mots, cave contre les bombardements du réel obscène, elle devenait un phare dans la nuit. René Gouzenne l'avait dédié aux mots de son temps, aux textes contemporains, à la poésie qui irradie le monde. "Cave Poésie" quel beau symbole! Une tanière où l'on se passe entre errants les braises des poètes, et l'incendie du monde est pour bientôt! Cet abri contre la bise de la bêtise nous aura ensemencé d'espoir.

Dans ce lieu René fera tout. Bénévole et abeille industrieuse, il était partout, réglant les lumières quand il y en avait, balayant, bricolant, accueillant son cher public. Animateur, ou plutôt saint laïc, il était tendu dans sa vocation de passeur de culture. De régisseur du réel, il se prit à dire lui aussi et a passer du côté de la scène. Il devint ainsi comédien. Comédien militant il va sans dire. Dans l'espace de la lampe, dans la clairière des mots, il put vraiment s'accomplir.

Verbe au vent, vérité aux lèvres il est monté sur la barricade des mots, et face à la mitraille des jours mornes. Il a versé le sang des poètes et des roses sont advenues.

Je le connus à cette période, quand avec Danièle Catala, sa flamme et sa femme, ils avaient monté une petite troupe de théâtre qui jouait aussi bien Molière, "Ah monsieur de Molière" en 1980, que des auteurs actuels. En résidence à la Salle Nougaro il était cet être lumineux et modeste, parfois dans les tumultes du couple, toujours dans la houle du verbe. Avide de lectures, embrassant tous les livres, il était pour moi l'archétype de ces hommes du peuple pur et débordant d'amour et de révolte. Profondément de gauche, il voulait faire entendre la parole à ceux à qui l'ont l'avait refusé. Certains ne peuvent marcher qu'avec les arbres et les nuages, lui ne pouvait avancer qu'au milieu des hommes, ses frères.

Voici le mot essentiel pour parler de René: fraternel. La suite de sa trajectoire sera dans la mise en scène, dans les prises de rôle, dans la lecture boulimique et ardente des autres. Combattant pour la culture pour tous, il aura servi de fonds baptismaux à la plupart des artistes toulousains. Dans ce dé à coudre de la création sont passés les plus essentiels: Lareine, Juliette, Meschin, Berthaut, Ruiz, Sandoval, Carette, Jehan,...
Plus qu'un lieu il fit de la Cave Po une atelier vibrant de la vie. La vie lui aura dit merci.

Le 21 juillet 2007 une gerbe de générosité a été fauchée. La mort ne prend même plus la peine de se cacher ou d’attendre dans la rue en ce temps de pierre. Il est passé:
"Ne touchez pas l'épaule du cavalier qui passe, il se retournerait et ce serait la nuit" (Jules Supervielle). Le cavalier Gouzenne est déjà loin, nous ne lui toucherons pas l'épaule, car irréductible il continue à vouloir nous faire nous dépasser et non pas nous lamenter et nous consoler.

Merci René pour tous tes apprentissages et tes voyages vers la terre promise de l'humanité des textes.
"Le front dans la clarté, libation de l'espoir,
Rien n'obscurcira la beauté de ce monde".

(Ilarie Voronca, Beauté de ce monde.1940.)

Gil Pressnitzer

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Photo Christian Le Bars


 

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