Guillevic

Le granit qui chante

 

 

 

Blaga

« La poésie est le seul moyen d’aborder par les mots, quand on sait le faire, le son intérieur de tout réel. » Guillevic.

 

Eugène Guillevic, plutôt simplement Guillevic suivant sa volonté expresse, se disait le «poète breton d'expression française».
Il demeure l'un des poètes majeurs de notre temps, avec une œuvre dépouillée, ciselée, compacte et à la fois cristalline, et qui a la densité de son granit breton. Il était l’homme de l’ellipse.


Il aura dit avec « si peu de mots pour un poème » l’éclair des choses et des êtres. Il est un poète de l’éveil, de la réalité du monde.
Il l’aura magnifiquement célébrée dans son œuvre qui peut se résumer à un vaste art poétique pour chanter notre présence au monde.


Chaque mot devient message envoyé non pas comme une leçon, mais une sorte de poignée de main vers les autres humains.
Terraqué, Gagner, Exécutoire, Terre à bonheur, Carnac, Sphère, auront été des recueils qui ont marqué son temps et dans lequel on se replonge dans les temps de menace ou d’amour du monde.
Si sa poésie est lapidaire, c’est pour aller vite et fort dans nos consciences, pour guetter le moment où émerge le monde, dans des arbres qui tremblent, des oiseaux qui s’inquiètent, des secrets qui se dévoilent.
Engagé dans le réel et dans l’action politique Guillevic est un lanceur d’alerte, qui saisit tous les signes du monde, tous les frémissements de la nature pour nous éveiller à la lucidité.


Il s’oppose ou se donne avec la même intensité au monde, la même sincérité.
Et son art poétique est de savoir, avec une simple évidence, transmettre et partager le fait de vivre ensemble, au même moment, sur ce monde et dans « l'inquiétante étrangeté des choses ».
Cette empathie, cette joie d’écrire et de vivre, est aux antipodes de la poésie sombre de son temps. Elle est source de joie, domaine d’espérance. Prendre et comprendre la vie semble son message.

 

Je viens des sources de la joie.
Je viens des sources de la nuit…
Je viens des sources de la joie :
Dans le gravier pur,
Dans la prairie verte,
J’emporte avec moi un monde d’oiseaux,
J’entraîne avec moi une chaîne de montagnes.
J’emporte avec moi le concert des merles
Des nids dans l’ombre des buissons.

 

Notre grand éveilleur vint un jour à Toulouse, en 1987 sans doute, Salle Nougaro, sur l’invitation de Philippe Berthaut. Et de lui et de ses textes qui furent lus en sa présence et par lui-même aussi, irradiaient une belle lumière, une certitude, une malice parfois.
Cette force compacte qui émanait de lui était bien celle de ses poèmes. Il était présent au monde et nous demandait aussi à nous de l’être, d’être combattant de la vie.
Avec si peu de mots pour un poème, Guillevic a pourtant fait œuvre d’évidence, de révélation des éclairs du monde, de la complexité de la réalité. Solitaire et partageur :
…Nous, figures, nous n'avons
Après tout qu'un vrai mérite.
C'est de simplifier le monde.
D'être un rêve qu'il se donne (Sphère, extraits Pyramide)


Il semblait avoir fait sienne cette définition du réel : « le réel c’est quand on s’y cogne » (Lacan). Il s’est cogné au réel et l’a transcendé en lumière, malgré l’effroi parfois des faits.
Ce « monde qui nous écrase et nous exalte » il l’aura célébré sans cesse.
Quelques mots jetés comme des pierres et la beauté du monde est célébrée, sa malfaisance lapidée. Mais il ne se veut pas prophète ni gourou:


Regarde au verso des mots,
Démêle cet écheveau.


Guillevic voulait simplement nous apprendre à voir, avec la terre sous nos pieds et nos semblables à aimer :


La terre est sous nos pieds,
Solide, indifférente,
Heureusement.
(Sphère, Poésie/Gallimard).

 

Lui, « le menhir vivant », discret, insensible aux honneurs, se méfiait du lyrisme, des illusions surréalistes aussi.
Lui trapu, ancré au sol, semblait immobile et mouvement à la fois.

« Nous sommes de l’immobile en mouvement, nous traversons la durée ».

Blaga

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Un monde d’oiseaux, de pierres et d’hommes

 

Ce qui n’est pas dans la pierre,
Ce qui n’est pas dans le mur de pierre et de terre
Même pas dans les arbres,
Ce qui tremble toujours un peu
Alors c’est dans nous... (Sphère, Poésie/Gallimard)

 

Pour s‘approcher de Guillevic il faut ne pas oublier l’enfant breton à qui la langue bretonne fut refusée, l’enfant pauvre, transplanté dans le nord puis en Alsace suivant les déplacements de la famille.

Mais sa patrie fantasmée sera à jamais la Bretagne, avec ses légendes de la terre et de la mer, sa beauté farouche et secrète.
Il savait les menhirs, les marées, le vol des oiseaux, le chant des pierres sous le vent, les racines de ce sol, le mystère religieux, plus celtique que chrétien, et aussi le juste poids de chaque chose et la parole essentielle et rare.

 

Son père, d’abord marin, se fait gendarme et l’emmène à Jeumont (Nord) en 1909.

Le rythme des garnisons va marquer son enfance.
La famille retrouve le Morbihan en 1912, grâce à une affectation à Saint-Jean-Brévelay, mais passe chaque année ses vacances à Carnac. Les menhirs, les rocs, la lande et la mer seront son imprégnation d’enfant.
Il quitte définitivement la Bretagne pour Ferrette, en 1919. Et il n’y reviendra que pour des séjours temporaires ou pour des vacances, mais il restera marqué par ce pays.


Guillevic fréquente le collège d’Altkirch (1920-25), et fera sienne la langue alsacienne autant que l’allemand. Il se lie avec Nathan Katz, « son grand frère ».
Après un baccalauréat de mathématiques, il est reçu au concours de 1926 dans l’administration de l’Enregistrement, et il entre dans cette administration (Alsace, puis Charleville dans les Ardennes).
Il publie en 1938 sa première plaquette de poèmes Requiem. Dès lors, il mènera de front sa carrière de fonctionnaire et de poète.
Il est nommé en 1935 à Paris, rédacteur principal à la Direction Générale du Ministère des Finances et des Affaires économiques.
Il est affecté en 1942 au contrôle économique.


Dès avant-guerre, il était devenu l’ami de Jean Follain, André Frénaud, G-E Clancier, Bérimont, Tardieu.
Catholique pratiquant jusque vers 30 ans, Guillevic devient sympathisant communiste lors de la guerre d’Espagne, puis adhère au Parti communiste en 1942, alors qu’il se lie à Paul Éluard et participe aux publications de la presse clandestine (Pierre Seghers). Affecté en 1942 au Contrôle économique, il fait partie de 1945 à 1947 des Cabinets des ministres communistes François Billoux (Économie) puis Charles Tillon (Reconstruction).
En 1947 après l’éviction des ministres communistes, il réintègre l’Inspection Générale de l’Économie où il s’occupe notamment d’études de conjoncture et d’aménagement du territoire, jusqu’à sa retraite en 1967. Il a passé toute sa vie professionnelle dans les administrations.
Malgré des rapports tumultueux et réticents dès 1960 avec le parti communiste, il lui demeure malgré tout fidèle jusqu’en 1980.

 

Guillevic est né en Bretagne, à Carnac (Morbihan), le 5 août 1907.
Il est mort chez lui, à Paris le 19 mars 1997.


Je connais l'étrange
Variété du noir
Qui a nom lumière.
(Sphère, Poésie/Gallimard)

 

Témoigner d’ailleurs la vraie vie d’ici

 

Lucian Blaga

 « Vivre tout événement quotidien dans les coordonnées de l’éternité, c’est pour moi la poésie. »

 

Guillevic a une poésie héliotrope, donc tournée vers la lumière. Lui l’amoureux de la vie emploie une forme au plus proche du concret, rigoureuse, presque janséniste dans son dépouillement, d’un moraliste aussi.
Il se veut attentif à l’écorce des mots, à la densité de la vie, au poids des rochers et des hommes. Il fait une poésie en éclats, en fulgurance.
Guillevic est avant tout concentration. Ses mots sont parfois grêle.


Il n’est pas le poète du tragique, mais de la vigueur, du combat pour s’approprier le monde.
« Le poème est là où les mots sont debout » proclame-t-il fièrement.
Il veut « prendre pied » au cœur du monde, là, maintenant dans le présent qu’il veut creuser, habiter. Toute sa vie il a questionné par ses mots le réel, ses abîmes et ses failles.

Il l’a creusé inlassablement, au plus profond.
« Je creuse le réel, mon poème est le pic du carrier ».

Dans son univers fait de terre et d’eau, un monde terraqué, où rode encore son enfance, il se fait tailleur de mots, tailleur de pierres.
Il sait donner vie et parole, il prête la parole aux oiseaux, aux pierres, aux arbres, aux hommes.
Guillevic têtu, obstiné, traçait sa route, parfois seul, se défiant des métaphores, quêtant les vérités élémentaires pour restituer son émerveillement au monde:


Celui qui s'en va seul
Cherche pour beaucoup d'autres.
Celui qui s'en va seul

Porte avec lui les autres,
Désespère pour eux
D'espérer avec eux.
(« En cause », Sphère, Poésie/Gallimard)

 

Mais souvent accompagné par ses amis poètes qu’il aura tant traduits dans bien des langues, en allemand qu’il maîtrisait parfaitement, mais aussi en hongrois ou russe ou arabe, qu’il adaptait magnifiquement, recréant parfois plus un poème à lui qu’une traduction. Hölderlin, Goethe, Georg Trakl, Ernst Stadler, Bertolt Brecht, mais aussi Atilla Jozsef
Le sort des hommes le concernait, ce qui explique son attachement au parti communiste, malgré toutes ses réticences dès 1960. Il était attaché aux opprimés, plus qu’à tout autre chose.


D'où sommes-nous sortis
Pour avoir ces visages
À faire peine au jour ?
(Sphère, 1963, Poésie/Gallimard)

 

Il savait la vie difficile, mais il voulait la vivre à hauteur d’homme et témoigner, accompagner les autres à condition qu’ils veuillent trouver leur route (On t'accompagnera /Si tu trouves ta route), sans lui se prendre pour une sentinelle, car :
« Le rôle de sentinelle
Est confié aux arbres. » :


Il célébrait la vie, envers tout, malgré tout :


Qu'elle soit longue, au moins
Cette vie qu'il faut vivre.
Car difficile
Est la leçon.
(Sphère, 1963, Poésie/Gallimard)


Et aussi :
Il y a des jours
Où les plaies
Te reprochent
De les accepter.
(Du domaine, Poésie/Gallimard)


Homme d’ordre, il simplifiait le monde dans sa poésie simple.
Nous, figures, nous n'avons
Après tout qu'un vrai mérite,
C'est de simplifier le monde,
D'être un rêve qu'il se donne.
(Euclidiennes, pyramide, Poésie/Gallimard).

 

Sa poésie s’est voulue un art de vivre, avec des textes parfois comme des aphorismes, voire ses proverbes, qui vont directement en nous.


Il y a des feuilles auxquelles
Il n'est pas question de parler.

 

Pitié pour les bêtes
Qui n'ont pas de nuit.

 

Il y a des silences
Gros de silence.
Ils s'écoutent.

 

Guillevic était l’homme à l’œil concret, qui avait la passion du monde et des hommes.
Il a voulu vivre en poésie, en se penchant sur le monde souffrant et magnifique à la fois :


L’oiseau blessé, l’ange qui perdait son sang
Disait :
Je me suis penché sur ce monde
Je suis venu témoigner d’ailleurs
On a secoué mes arbres en fleurs
On m’a regardé de près
Je suis blessé, mes ailes pendent.
(Chant d’un mourant, 1933)

 

Ou bien :
Quand l'on torture quelque part
Un corps qui ne peut pas
Crier plus fort que lui,
Rien ne le dit.
Le sol
Est comme un autre jour,
L'air aussi, les feuillages,
Les courbes, les couleurs
Et l'aboiement d'un chien
Aux confins de la
Beauce.
Mais il est vrai
Que l'on torture tous les jours
Depuis toujours,
Que l'habitude est prise,
Que c'est enregistré
Sans grandes variations. (Sphère, 1963, Poésie/Gallimard)

 

Et dur comme un rocher il aura chanté le bonheur durable, mais fragile :
Et la nuit passera
Sans pouvoir nous réduire. (Sphère, rocher)


Guillevic, poète de l’ici et du maintenant, laisse un sillage d’espérance derrière lui. Pour lui « Le poème Nous met au monde. » (Art poétique), et l’ancien fonctionnaire au cadastre a mesuré l’ombre portée de l’homme debout.

 

Guillevic ? Il est presque hors du temps et de l'espace. (Jean Tortel)

 

Gil Pressnitzer

 


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Choix de textes

 

Il te faut de la pauvreté dans ton domaine.
C’est comme ce besoin qu’on peut avoir d’un mur blanchi à la chaux.
Une richesse, une profusion de mots, de phrases, d’idées
t’empêcheraient de te centrer d’aller, de rester
là où tu veux où tu dois aller
pour ouvrir, pour recueillir.
Ta chambre intérieure est un lieu de pauvreté.
(Art poétique, Gallimard,1989)

 

En somme,
Avec les mots,
C’est comme avec les herbes,
Les chemins, les maisons, tout cela
Que tu vois dans la plaine
Et que tu voudrais prendre.
Il faut les laisser faire,
Par eux se laisser faire,
Ne pas les bousculer, les contrarier,
Mais les apprivoiser en se faisant
Soi-même apprivoiser.
Les laisser parler, mais,
Sans qu’ils se méfient,
Leur faire dire plus qu’ils ne veulent,
Qu’ils ne savent,
De façon à recueillir le plus possible
De vieille sève en eux,
De ce que l’usage du temps
A glissé en eux du concret.

(extrait de Inclus, 1973)


Si je fais couler du sable
De ma main gauche à ma paume droite,

 

C'est bien sûr pour le plaisir
De toucher la pierre devenue poudre,

 

Mais c'est aussi et davantage
Pour donner du corps au temps,

 

Pour ainsi sentir le temps
Couler, s'écouler

 

Et aussi le faire
Revenir en arrière, se renier.

 

En faisant glisser du sable,
J'écris un poème contre le temps.

("Art Poétique" - poème 1985-1986, Gallimard, 1989)

 

Caillou

 

Viens encore une fois
Te consacrer caillou

 

Sur la table dans la lumière
Qui te convient,

 

Regardons-nous
Comme si c'était
Pour ne jamais finir.

 

Nous aurons mis dans l'air
De la lenteur qui restera.

(Encoches 1975)

 

Suppose

 

Suppose
Que je vienne et te verse
Un peu d’eau dans la main
Et que je te demande
De la laisser couler
Goutte à goutte
Dans ma bouche.
Suppose
Que le vol d’un oiseau
Nous invite au voyage
Et que je te demande
De nous blottir en lui
Pour avec lui voler
À travers la pénombre…
Suppose
Qu'un couple de mésanges
Cogne à notre fenêtre
Et que je te demande
De les laisser cogner
Jusqu'à ce qu'on nous parle
Un langage entendu…
Suppose
Que la mer ait envie
De nous voir de plus près
Et que je te demande
D’aller lui répéter
Que nous ne pouvons pas
L’empêcher d’être seule...
Suppose
Que la lune apparaisse
Quand nous ne voulons pas
Et que je te demande
De tout accepter d'elle
Pour qu'elle aille sa route
Et nous laisse à nous-mêmes.
Suppose
Que ce soit le rocher
Qui frappe à notre porte
Et que je te demande
De le laisser entrer
Si c’est pour nous conter
Le temps d’avant le temps…
Suppose
Que s’ouvrent sous nos yeux
Tous les toits de la ville
Et que je te demande
De choisir la maison
Où, le toit refermé,
Tu aimeras la nuit…
(extrait du poème "Bergeries", dans le recueil "Autres" - 1980)

 

Imaginons

 

Le temps que met l’eau à couler de ta main
Le temps que met le coq à crier le soleil
Le temps que l’araignée dévore un peu la mouche
Le temps que la rafale arrache quelques tentes
Le temps de ramener près de moi tes genoux
Le temps pour nos regards de se dire d’amour
Imaginons ce qu’on fera de tout ce temps.

(extrait de "Avec" - éditions Gallimard, 1966)

 

Chanson

 

Pas par le plafond,
Pas par le plancher
Petit enfant sage,
Tu ne partiras.

 

Pas brisant les murs
Ou les traversant,
Pas par la croisée,
Tu ne partiras.

 

Par la porte close,
Par la porte ouverte,
Petit enfant sage,
Tu ne partiras.

 

Ni brûlant le ciel,
Ni tâtant la route,
Ni moquant la lande,
Tu ne partiras.

 

Ce n'est qu'en passant,
A travers les jours,
C'est à travers toi
Que tu partiras.

(Chanson III, "Sphère" - éditions Gallimard, 1963)

 

Rites

à Colomba

 

Qu’il fasse clair
Ou qu’il fasse nuit
Sur les prairies,

 

Un jour il faudra
Prendre avec les mains
De l’eau d’un fossé.

 

Pour qu’en tombe une goutte
Au hasard du vent,
Sur un mur perdu
Entre bois et prés.

 

Parce que c’est la pierre,
Parce que c’est l’eau,
Parce que c’est nous.

("Terraqué" - Gallimard, 1945)

 

Habitations

 

J'ai logé dans le merle.
Je crois savoir comment
Le merle se réveille et comment il veut dire
La lumière, du noir encore, quelques couleurs,
Leurs jeux lourds à travers
Ce rouge qu'il se voit.

 

J'ai fait leur verticale
Avec les blés.
Avec l'étang j'ai tâtonné
Vers le sommeil toujours tout proche.

 

J'ai vécu dans la fleur.
J'y ai vu le soleil
Venir s'occuper d'elle
Et l'inciter longtemps
A tenter ses frontières.

 

J'ai vécu dans des fruits
Qui rêvaient de durer.

 

J'ai vécu dans des yeux
Qui pensaient à sourire.

("Sphère" - éditions Gallimard, 1963)

 

Élégie (Extraits)

 

Je t’ai cherchée

 

Dans tous les regards

 

Et dans l’absence des regards,
Dans toutes les robes, dans le vent,

 

Dans toutes les eaux qui se sont gardées,

 

Dans le frôlement des mains,
Dans les couleurs des couchants,

 

Dans les mêmes violettes,

 

Dans les ombres sous les hêtres,
Dans mes moments qui ne servaient à rien,

 

Dans le temps possédé,

 

Dans l’horreur d’être là,
Dans l’espoir toujours

 

Que rien n’est sans toi,
Dans la terre qui monte

 

Pour le baiser définitif,
Dans un tremblement

 

Où ce n’est pas vrai

que tu n’y es pas...

(Élégie, Sphère - éditions Gallimard, 1963)

 

Ce n’était pas
Une aile d’oiseau.
C’était une feuille
Qui battait au vent.
Seulement
Il n’y avait pas de vent.
(Exécutoire, 1947)

 

Morbihan

 

Ce qui fut fait à ceux des miens,
Qui fut exigé de leurs mains,
Du dos cassé, des reins vrillés,
Vieille à trente ans, morte à vingt ans,
Quand le regard avait pour âge
L’âge qu’on a pour vivre clair,
Ce qui fut fait à ceux des miens,
Pas de terre assez pour manger,
Pas de temps assez pour chanter
Et c’est la terre ou c’est la mer,
Le travail qui n’est pas pour soi,
La maison qui n’est pas pour toi,
Quatorze pour les rassembler,
L’armistice pour les pleurer,
L’alcool vendu pour les calmer,
Un peu d’amour pour commencer,
Quelques années pour s’étonner,
Quelques années pour supporter,
Je ne peux pas le pardonner.

(Sphère, éditions Gallimard,1963)

 

Seul. Qui dit : seul ?
Qui m'accable d'un mot
À couleur de malédiction ?

 

Ne confonds pas.

 

Celui qui s'en va seul
Porte avec lui les autres,

 

Désespère pour eux
D'espérer avec eux.
(Sphère, 1963, Poésie/Gallimard)

 

Tenir

 

Tout ce qu'on a tenu
Dans ses mains réunies :

 

Le caillou, l'herbe sèche,
L'insecte qui vivra,

 

Pour leur parler un peu,
Pour donner amitié

 

À soi-même, à cela

Qu'on avait dans les paumes,

 

Que l'on voulait garder
Pour s'en aller ensemble

 

Au long de ce moment
Qui n'en finissait pas.

 

Tout ce qu'on a tenu
Dans ses mains rassemblées

 

Pour ajouter un poids
De confiance et d'appel,

 

Pour jurer sous le ciel
Que se perdre est facile.

 

Tout ce qu'on a tenu :
L'eau fraîche dans les mains,

 

Le sable, des pétales,

 

La feuille, une autre main,

 

Ce qui pesait longtemps,
Qui ne pouvait peser,

 

Le rayon de lumière,
La puissance du vent,

 

On aura tout tenu

 

Dans les mains rapprochées.
(Sphère, 1963, Poésie/Gallimard)

 

Ta main

 

Toutes les mains
Sont aventure,

 

Partent pour toucher,
Se savoir alors,
Se résumer.

 

Dans toutes les mains
Gronde la fureur
Qui permet aux rocs
De tenir encore.

 

Toutes les mains ruminent
L'histoire de la terre,
Tremblent de cette histoire.

 

Parmi ces mains, la tienne
Émerge de l'histoire
Et se souvient de moi.
(Sphère, 1963, Poésie/Gallimard)

 

Soir

 

Ce soir non plus
Pas de prière à faire
À la figure sans visage.

 

Pas de vénération
Ni de supplication.
Pas de reconnaissance
Pour le fait d'être là,

 

D'avoir encore un jour
Vécu pour vivre encore

 

Dans la gloire du jour,
Dans les troubles combats
Voulus pour la garder.

 

Même si l'extérieur
Quittait sa consistance,
Abaissait sa rigueur

 

Et si nous attaquaient
La distance et la perte,

 

Il n'y a de recours

 

Dans rien d'autre ; la peur

 

Nous devons la traiter.

 

Maîtres nous resterons

Des heures encerclées

Par le sommeil qui peut attendre.

 

Et nous les porterons
Vers ce point qui se trouve
Être le centre et la limite.
(Sphère, 1963, Poésie/Gallimard)

 

Parenthèse

 

Peut-être que le monde est mort
À l'instant même,

 

Que tout a basculé dans une autre lumière
Qui ressemble assez bien
À celle d'autrefois.

 

Il reste un simulacre
De murs et de rochers
Où tu vas sans l'histoire.

 

A moins qu'un homme vienne
Et sourie en passant.
(Sphère, 1963, Poésie/Gallimard)

 

Les horizons
Surveillent les arbres.

 

Le domaine
Est peut-être un rêve
Qui a trouvé
Son territoire.

 

Le ciel
N'est pas toujours chez lui.

 

l faut parfois
Beaucoup de lointain
Pour aller de la chambre
Jusqu'à l'étang.

 

Toujours le vent
Trouve à redire,
À lui-même
Surtout.

 

Si l'on entendait
Le travail des radicelles,
Qui s'endormirait ?

 

Dans le buisson,
Des yeux
De chevreuils ou de papillon.

 

Il allait seul
Dans les allées,
Abandonné
Par son enfance.
(Extraits de Du domaine, Gallimard 1967)

 


 

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Bibliographie

 

GuillevicBibliographie succinte

 

Exécutoire, Gallimard, Paris, 1947.
Terre à Bonheur, Eugène Guillevic, eds Seghers 2004
Terraqué, suivi de Exutoire, coll poésie Gallimard 1990
Paroi, 1971 Collection blanche
Inclus 1973 Collection blanche Gallimard , édition 1990
Du domaine, suivi de Euclidiennes, coll poésie Gallimard 1996
Euclidiennes (1967 Collection blanche Gallimard )
Etier Poèmes 1965-1975, suivi de Autres Poèmes 1969-1979  coll poésie/Gallimard
Art Poétique précédé de Paroi et suivi de Le chant ,  Collection Poésie/Gallimard 2001
Le Chant, 1990 Collection blanche
Maintenant, 1993 Collection blanche Gallimard
Possibles futurs, 1996 Collection blanche Gallimard
Gagner Poèmes 1945-1948. Édition définitive en 1981,  Coll blanche Gallimard
Trente et un sonnets 1954 , préf Louis Aragon, Coll blanche Gallimard
Carnac 1961Collection blanche Gallimard
Sphère 1963 Collection blanche Gallimard
Avec 1966 Collection blanche Gallimard
Ville 1969 Collection blanche Gallimard

Inclus, Gallimard, Paris, 1973.
Trouées Poèmes 1973-1980 Collection blanche Gallimard 1981 
Requis Poèmes 1977-1982 Collection blanche Gallimard 1983 
Creusement Poèmes 1977-1986 Collection blanche Gallimard, 1987 
Motifs Poèmes 1981-1984 Collection blanche Gallimard1987 
Quotidiennes Poèmes (novembre 1994 - décembre 1996) Collection blanche 2002 

Relier, poèmes 1938-1996, Gallimard, Paris, 2007
Présent poèmes 1987-1997, coll Blanche Gallimard 2004

Meister

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Date de mise à jour : 20/01/2014